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(fr) Courant Alternative #362 (OCL) - Le Sénégal entre crise politique et crise financière
Date
Fri, 24 Jul 2026 00:09:22 +0300
En 2024, une nouvelle majorité s'est installée à la tête de l'Etat
sénégalais. Porté par une vague populaire de grande ampleur, le nouveau
régime qui n'a guère répondu aux attentes des populations se retrouve
désormais dans une situation de crise politique ouverte tandis que
l'Etat est au bord de la faillite financière. ---- Retour sur
l'alternance électorale de mars 2024 ---- Le 24 mars 2024, le candidat
du PASTEF (1) Bassirou Diomaye Faye, c'est-à-dire l'opposition au régime
de Macky Sall, remportait l'élection présidentielle, dès le premier
tour, avec un score de 54,3 % des suffrages exprimés (avec un taux de
participation de 61 %). Présenté comme une «révolution» par les
partisans du nouveau pouvoir, ce dénouement électoral, que Macky Sall
avait tenté de conjurer par tous les moyens possibles, en essayant
d'obtenir la possibilité d'un troisième mandat, retardant même au
dernier moment, début février, l'ouverture de la campagne électorale,
mettait fin à de longs mois, voire années (en 2021, puis 2023 et enfin
début 2024) de mobilisations contre le régime durement réprimées (entre
65 et 80 morts selon les sources). Il faut cependant préciser que cette
victoire électorale n'était pas le seul fait de PASTEF, mais d'une
coalition plus large intitulée «Diomaye Faye Président!». A son arrivée
à la présidence, il nommait comme Premier ministre Ousmane Sonko, le
leader originel du PASTEF. Cependant, le Président élu et son Premier
ministre se retrouvaient face à une majorité parlementaire acquise à
l'ancien pouvoir et devaient respecter le délai de deux ans inscrit dans
la Constitution entre la dernière élection et une éventuelle
dissolution. Donc après quelques mois d'attente, le 17 novembre de la
même année, les élections législatives permettaient au PASTEF de dominer
largement l'Assemblée nationale: avec près de 55 % des suffrages
exprimés, il obtenait 130 sièges sur 165. Désormais, le PASTEF et ses
alliés disposaient de la totalité des leviers du pouvoir, du moins sur
le plan interne, car pour un pays comme le Sénégal, il faut aussi
compter avec des relations de dépendance, au plan extérieur.
Diomaye mooy Sonko: du duo au duel
Il faut encore revenir sur les conditions de l'élection de 2024: elles
ont eu des conséquences différées qui se sont manifestées depuis un an
environ. Sonko était le fondateur du PASTEF et Diomaye Faye en était le
numéro deux, de surcroît en étant des proches avant la création du
PASTEF puisqu'ils étaient tous deux inspecteurs des impôts et également
membres dirigeants du syndicat de cette profession. Sans revenir sur
toutes les péripéties judiciaires de l'ex-opposant, Sonko étant empêché
de se présenter du fait d'une condamnation définitive, c'est Bassirou
Diomaye Faye qui a été investi pour être candidat. C'est ainsi que le
principal slogan de campagne qui a été popularisé a été: «Diomaye mooy
Sonko» (Diomaye, c'est Sonko). Une fois élu, le premier a fait appel au
second pour le poste de Premier ministre. Dans un régime constitutionnel
proche de celui de la Ve République française, on pouvait se demander
jusqu'à quand cet attelage fondé sur une équivalence de personnes
pouvait durer. La réponse a été: à peine un peu plus d'un an. En effet,
dès juillet 2025, Sonko a commencé à dénoncer un «manque d'autorité au
niveau de l'Etat». Ensuite, au fil des mois, les relations n'ont fait
que se dégrader. Sonko a soigné sa popularité par des meetings et des
prises de position s'inscrivant en rupture avec le chef de l'Etat,
notamment sur la position à adopter avec le Fonds monétaire
international (FMI), ou encore sur la «reddition des comptes» par
rapport à l'ancien régime (cf. paragraphes suivants). L'épisode final de
cette mésentente a eu lieu le 22 avril dernier, lorsque Sonko qui a
adopté au fil des derniers mois une posture d'opposant à Diomaye Faye a
finalement été limogé. En réplique à cette décision du chef de l'Etat,
Sonko est revenu à l'Assemblée, où il avait été élu en novembre 2024
pour démissionner ensuite afin d'occuper le poste de Premier ministre,
et il s'est fait élire par les d�
�putés du PASTEF à la tête de cette Assemblée. Il a également organisé
un congrès du PASTEF le 6 juin, où il s'est faire réélire à la tête du
parti sans candidature concurrente. De son côté, Diomaye Faye a remplacé
Sonko par Amadou El Amine Lo, un ancien responsable de la Banque
centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest, donc un profil censé plaire
aux milieux financiers internationaux. Sur le plan partisan, ne pouvant
plus compter sur le PASTEF, il s'appuie désormais sur la «Coalition
Diomaye Faye», la structure créée lors de la campagne présidentielle.
Cette rupture peut être interprétée de deux manières (pas forcément
exclusives d'ailleurs): soit un désaccord en matière de positions
politiques, soit une lutte entre deux personnalités au sommet de l'Etat.
La première interprétation est celle de ceux qui défendent le
«souverainisme» d'un point de vue anti-impérialiste, et qui voient en
Diomaye Faye un homme tombé sous l'influence de puissances étrangères
ou de lobbys politiques ou économiques au plan international. Cela n'est
pas invraisemblable, mais il faut se demander aussi si Sonko est
vraiment l'homme de la rupture qu'il prétend être, ce dont on peut
douter comme on va le voir. Ensuite, l'autre problème si on suit cette
hypothèse, c'est le pouvoir charismatique qu'il incarne. Certes, le
leaderisme (au sens de suivisme par rapport à un leader) peut être
considéré comme un phénomène qui est enraciné dans l'histoire, voire la
culture politique sénégalaise (de Blaise Diagne à Abdoulaye Wade, en
passant par Senghor). Cependant, on en a vu bien souvent les effets
pervers avec un brouillage des repères et le sentiment que la politique
n'est qu'un jeu d'échecs entre leaders... Sans parler ici de ce qui,
chez Sonko, est poussé à un niveau inédit, à savoir des références
récurrentes au registre religieux (même si son parti ne se définit pas
comme un parti religieux) et un mode d'adhésion unanimiste
lié à sa personne qui est proposé aux militants du PASTEF, comme en
témoigne le slogan en cours: Sonko rekk (Sonko seulement)
La question de la «reddition des comptes» par rapport au régime de Macky
Sall
Depuis l'alternance au pouvoir, quelques caciques du régime précédent
ont eu maille à partir avec la justice mais dans l'ensemble, malgré les
cris d'orfraie des partisans de ce dernier, ça n'a pas été le grand
ménage auquel on pouvait s'attendre, étant donné l'ampleur de la
corruption de la fin du règne Macky Sall. De plus, les quelques anciens
responsables qui avaient été inquiétés ont finalement bénéficié de
mesures de liberté provisoire, voire de non-lieu. Un des points de
désaccord entre les deux leaders serait donc cette question de la
«reddition des comptes». Sonko s'en est pris à la justice, accusée de ne
pas faire son travail... Cela dit, on peut se demander si ce n'est pas
se défausser facilement de la question des responsabilités quant à cet
enlisement des procédures judiciaires. Mais il y a une autre dimension
de la reddition des comptes qui semble moins préoccuper les deux anciens
leaders de l'opposition, ce sont les suites à donner aux diza
ines de plaintes déposées par les familles des manifestants tués.
Certes, il y a eu des indemnisations versées. Il y a eu aussi la
célébration d'une «journée des martyrs» le 7 décembre, où Sonko a fait
un discours pour honorer leur mémoire. Du côté des familles des
victimes, sur le plan judiciaire, il y a donc eu une démarche commune de
dépôts de plaintes en juillet 2025. Toutefois, les plaignants n'ont, à
ce jour, aucune nouvelle de l'avancement des enquêtes. On ne peut
manquer de voir dans cette situation un souci de ménager les forces de
répression, qui ont observé une posture de neutralité politique dans la
transition entre les deux présidences et qui peuvent toujours s'avérer
un recours utile quand il s'agit de mater les mouvements sociaux ou des
opposants politiques. On l'a d'ailleurs vu en février dernier, avec la
manière dont les étudiants en grève ont été violemment réprimés, lorsque
les forces de l'ordre ont envahi le campus, avec pour bila
n un mort et des dizaines de blessés.
++++
Le vote de la loi anti-LGBT:
une homophobie d'Etat qui n'est ni traditionnelle ni tout à fait récente
Si Diomaye et Sonko ont affiché des désaccords sur certains points, cela
n'a pas été le cas lorsqu'il s'est agi de durcir la loi réprimant
l'homosexualité. Il faut d'abord rappeler qu'il s'agit d'une promesse de
campagne de Sonko, qui allait même plus loin puisqu'il s'agissait de
faire voter une loi criminalisant l'homosexualité. Celle qui a été votée
aggrave les peines encourues pour «actes contre nature», celles-ci
passant de 5 à 10 ans. En outre, elle vise aussi la «promotion» et le
«financement» de l'homosexualité. Elle a été votée avec une très large
majorité, et d'ailleurs ceux qui ne l'ont pas votée et se sont abstenus
sont des députés de l'opposition qui ont estimé qu'elle n'était pas
assez répressive puisque l'homosexualité est restée un délit, et non un
crime comme il en était question. Il est significatif que, dans un pays
où, en principe, il existe un débat «démocratique», nulle part dans la
presse sénégalaise on n'a pu lire de poi
nts de vue contraires dans le sens d'une défense des droits des
homosexuels (2). C'est seulement dans des médias à l'extérieur qu'on a
pu lire ou entendre des positions contre le durcissement de la
législation qui cible les homosexuels. La justification de cette loi se
fonde sur un principe «souverainiste» illustré par ces termes: les
Occidentaux interdisent la polygamie (ou interdisent le port du voile),
donc nous avons le droit d'interdire l'homosexualité. Ce faisant, un tel
raisonnement oublie l'origine coloniale de cette législation (en
particulier le terme «acte contre nature») qu'on a durcie alors que par
ailleurs la tradition africaine (si ce mot a un sens) n'a jamais fait
des homosexuels des «criminels» comme l'entendent les promoteurs de
cette homophobie d'Etat. De fait, les gorjiggéen (terme wolof qui
désigne les homosexuels masculins signifiant mot à mot: homme-femme)
étaient des figures qu'on pourrait presque qualifier de
«traditionnelles» dans la soc
iété sénégalaise, qui avaient leur place mais cantonnées dans une
certaine marginalité. Depuis trois ou quatre décennies, des
«entrepreneurs de morale», en l'occurrence islamique, ont agité
l'opinion sur cette question, en mélangeant parfois homosexualité et
pédophilie. D'abord marginaux dans le champ islamique, ils ont réussi à
obtenir sur cette question le soutien des grandes confréries
maraboutiques. Ainsi, sous Macky Sall, le vote d'une loi
anti-homosexualité avait déjà fait l'objet d'une campagne menée par un
lobby anti-homos appelé And Samm Jikko Yi (Ensemble pour la défense de
nos valeurs). En 2026, c'est ce même lobby qui a mis de nouveau dans
l'agenda politique cette promesse de campagne du programme du PASTEF...
++++
La dette du Sénégal: un phénomène conjoncturel mais surtout structurel
L'autre point de divergence affiché par Sonko est celui de la gestion de
la dette du Sénégal. Il est difficile en quelques lignes de résumer une
question qui est économique et financière, mais aussi politique. On peut
d'abord donner quelques chiffres: un peu moins d'un an après l'arrivée
au pouvoir du PASTEF, en février 2025, la Cour des comptes révélait que
la dette du Sénégal ne se montait pas à en 2023 à 74 % du PIB comme
annoncé officiellement jusqu'à cette date, mais atteignait en réalité
100 % de ce montant. Au vu de la situation, le FMI suspendait le
versement d'un prêt de 1,8 milliard de dollars qui était programmé.
Maintenant, c'est un montant de 132 % qui est annoncé pour 2025. C'est
la fameuse «dette cachée». D'où vient cette dette? A partir de 2019, le
régime de Macky Sall a contracté des emprunts qu'il n'a pas déclarés au
budget de l'Etat, mais dans des comptes annexes non pris en compte par
les statistiques officielles. Mais la question, a
lors, c'est pourquoi une institution comme le FMI n'a pas réagi plus
tôt? De deux choses l'une, soit les experts du FMI sont nuls, soit le
FMI a vu mais a laissé faire... Au-delà de cette histoire de dette
cachée, certains économistes disent que, même sans dette cachée, le
Sénégal a connu une tendance structurelle à l'endettement qui ne date
pas des dernières années. Parmi les différents facteurs structurels, il
y aurait aussi les mécanismes du franc CFA qui rendent les économies
africaines davantage dépendantes d'un refinancement en devises
internationales, comparé à une situation où elles auraient leur propre
monnaie. Il y a d'autres facteurs qu'on pourrait évoquer qui ont alourdi
cette dette, c'est le choix d'investissements couteux obéissant à des
considérations de prestige, voire découlant de relations particulières
au plan international (par exemple, le choix du train TER construit par
Alsthom pour une ligne de quelques dizaine de kilomètres, alors q
ue le reste du réseau ferroviaire est à l'abandon).
Quoi qu'il en soit, la perspective d'un défaut de paiement semble se
rapprocher et les conséquences de cette situation économique critique
sont de plus en plus sensibles (inflation, stagnation de l'activité et
chômage...).
Vers un réveil des luttes sociales?
Dans ces conditions économiques dégradées, des mouvements revendicatifs
sont apparus. Il s'agit de mouvements qui touchent des secteurs
particuliers, comme les transports ou la santé. Une initiative
intersyndicale, le Front syndical de défense du travail, s'est
constituée pour fédérer ces revendications en dénonçant le fait que le
gouvernement d'Ousmane Sonko n'avait pas tenu ses engagements lorsqu'en
2025 il avait demandé aux syndicats de signer un Pacte national de
stabilité sociale. Une première marche a eu lieu le 8 avril, mais il est
difficile de savoir si cela va déboucher sur une mobilisation de plus
grande envergure.
Il faut voir aussi que le gouvernement n'a pas hésité à user de la
répression pour mater les étudiants qui revendiquaient le paiement de
bourses en retard. Non seulement les étudiants ont été réprimés
physiquement, jusqu'à tuer l'un d'entre eux, mais on a suspendu les
amicales, ce qui a pour conséquence qu'ils n'ont plus de représentants
dans les instances de l'université. Or, les étudiants avaient constitué
un des foyers de lutte les plus actifs contre le régime de Macky Sall et
supportaient massivement Sonko et le PASTEF. Les événements de février
ont parfois été vécus comme une trahison par une partie des étudiants,
mais pour le moment cette déception qu'essaie d'exploiter ce qui reste
des tenants de l'ancien régime, devenus des opposants, ne suffit pas à
faire exister une opposition venue de la rue au régime actuel. Les
forces de gauche qui ont appuyé le PASTEF dans son arrivée au pouvoir,
comme le Front pour une révolution anti-impérialiste popula
ire et panafricaine (FRAPP) qui recrute notamment chez les étudiants,
défendent la ligne de soutien à Sonko de refus de la restructuration de
la dette prônée par le FMI en opposition à Diomaye, du moins jusqu'à
présent. Si, effectivement, les «solutions» prônées par le FMI ne visent
qu'à satisfaire la finance internationale et à faire payer au peuple
sénégalais la gabegie du régime précédent, la question qu'il faudra
poser pour l'avenir, au-delà de l'opposition entre Sonko et Diomaye, est
celle de l'émergence d'un front social et d'une alternative politique
indépendante des querelles de politiciens démagogues, qui s'appuient sur
les mouvements populaires quand ils sont dans l'opposition pour ensuite
les réprimer quand ils parviennent au pouvoir.
Correspondant Dakar
Notes
(1) Signification de l'acronyme PASTEF: «Patriotes africains pour la
solidarité, le travail, l'éthique et la fraternité». Le mot pastef en
wolof signifie aussi but, objectif.
(2) A titre d'exemple d'un point de vue exprimé à l'international, voir
la critique féministe de Rama Salla Dieng:
<https://afriquexxi.info/Senegal-Une-loi-contre-les-queers-cache-sexe-des-echecs-du-regime>
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4747
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