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(fr) Courant Alternative #361 (OCL) - Grèves des mineurs, une mémoire effacée

Date Sun, 21 Jun 2026 19:48:14 +0100


Le charbon n'est plus. Le pétrole et ses dérivés n'ont plus la cote. Aujourd'hui, l'électricité nucléaire est à l'offensive. Le Nord et le Pas-de-Calais s'affichent "Hauts de France". La mémoire ouvrière s'efface tandis que le Rassemblement National s'étend. ---- Un drame annoncé ---- Le 10 mars 1906, dans le Pas-de-Calais, une explosion dans les mines de la Compagnie de Courrières provoque la mort de 1099 mineurs (1), dont 242 enfants de moins de 16 ans, ainsi que de 16 sauveteurs, et fait de nombreux blessés. Un drame social qui laisse de nombreux orphelins et veuves qui, pour un bon nombre, seront chassés de leur logis car propriété de la compagnie des mines. Quatre communes avoisinantes de Lens sont frappées par ce drame. La direction avait bien investi dans des travaux de soutènement de galeries et de rénovation, mais ces investissements grévaient sans doute dividendes et profits des actionnaires. Pourtant, dans le même temps, ils permettaient d'accroître la productivité et l'exploitation des "Gueules noires". Suite à ce drame, Gouvernement, Église, Notables favorisent les secours. Une solidarité internationale converge alors vers les familles sinistrées et leurs syndicats. Ce drame aurait pu être évité sans l'avidité de la direction, du patronat, des actionnaires. En effet, un mineur "délégué" avait signalé peu auparavant une forte présence de "grisou", ce gaz détonant, au fond de la mine. Le matin même du drame, il demandait à ce que la descente au fond n'ait pas lieu. Ce délégué ne trouvera qu'intransigeance et refus. La reprise se fera avec une heure de retard. Vers 6h30 du matin, l'explosion, et 110 km de galeries communiquant entre elles furent ainsi dévastées.

Vive la grève! vive la révolution.

Le 13 mars lors des obsèques des premières victimes, la colère gronde parmi les familles et mineurs dans les bassins alentours. A Billy-Montilly, les patrons, présents, sont accueillis aux cris de "Assassins" poussés par quelque 15 000 personnes mais aussi de "Vive la grève, Vive la révolution". Dans chaque commune qui enterre ses morts, les funérailles deviennent des manifestations. Il est vrai que les familles espéraient encore dans les recherches poursuivies au fond de la mine. Mais la direction, cupide, ordonne la reprise des activités minières. Et pour faire baisser la colère, les députés socialistes, Basly, Lamendin...  évoquent, "le coeur déchiré", l'inévitable "Fatalité". Basly, le député maire de Lens, ancien syndicaliste, surnommé le "Tsar de Lens", en lien avec le "vieux" syndicat (2) qui lui était inféodé, freine la révolte, refuse le moindre appel à la grève. Le 14 mars pourtant, la grève prend forme, s'étend dans tout le bassin minier et touchera même certains bassins en Belgique. Entre 25 000 et 50 000 grévistes répondront à l'appel d'une grève générale. Cette dernière est poussée par un "jeune" syndicat CGT, anarcho-syndicaliste, créé depuis seulement 1902, avec pour leader l'anarchiste Benoît Broutchoux (3). Le mot d'ordre des grévistes est "les 4x8": 8 francs par jour, 8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de loisirs. Ils revendiquent aussi le droit pour les délégués des mineurs de stopper le travail en cas de danger...

Le 30 mars, 13 mineurs remontent vivants du fond de la mine à l'air libre. Le 14 avril, un quatorzième rescapé réapparaît. Une colère de plus en plus puissante s'élève contre le mépris de la direction qui envisageait d'arrêter les recherches seulement trois jours après le drame. C'est cette puissante colère qui va animer, nourrir la grève et la lutte des mineurs.

Répression

Si, à Paris, à l'Assemblée Nationale, Jean Jaurès dirigeant de la SFIO (4) dénonce la direction des mines de Courrières et ces assemblées occultes d'actionnaires qui ne recherchent que le profit au mépris des vies humaines, sur le terrain, Georges Clemenceau, le ministre de l'intérieur, envoie la troupe à la demande du patronat pour... protéger les puits. Clemenceau, représentant d'une droite bourgeoise et sociale, deviendra chef du gouvernement. Il saura nommer un socialiste au ministère du travail (Viviani) qui réprimera durement les rouges ou les noirs qui rêveraient du grand soir. Le ministre dépêche sur place 20 000 soldats pour mater la grève. Soit près d'un soldat pour deux ou trois grévistes selon les moments. La ville de Lens se trouve alors en état de siège, obligée à subir un couvre feu. Tandis que la presse conservatrice et cléricale dénonce la "dictature cachée de la CGT sur la masse des travailleurs..." ou "la révolution en marche", des dirigeants syndicaux CGT sont arrêtés et emprisonnés, dont B. Broutchoux. Ce dernier est alors remplacé par Pierre Monatte (5), autre syndicaliste révolutionnaire, pour poursuivre et organiser la lutte. Ministre, patronat (par l'emploi de "jaunes") et syndicats socialisants s'appuieront mutuellement pour briser la grève, user les mineurs en lutte et isoler le "jeune" syndicat révolutionnaire CGT et ses leaders. Pour plus de sérénité, les discussions se tiennent à Paris en l'absence de représentants CGT, dont B. Broutchoux emprisonné. Les "gueules noires" s'affrontent à un patronat très influent dans le monde des affaires et de la politique mais sourd à toute revendication, ainsi qu'à une bourgeoisie incontournable pour l'économie et le capital français d'alors. Entre misère, répression et trahison, le mouvement s'achève fin avril après six semaines de conflit. Le 23 avril, P. Monatte sera à son tour arrêté et emprisonné avec d'autres délégués ou meneurs pour "complot contre la sureté de l'État".

Le 1er mai, journée de grève générale, la revendication de la journée des 8 heures de travail devient centrale dans l'appel à manifester de la CGT. Sous pression sociale, le 13 juillet 1906, les députés français voteront les 8 heures, vote rejeté au sénat. Cette revendication ne sera acquise que le 23 avril 1919, validée par le sénat. Quant à son application...

L'armée patrouille à Anzin, près de Valenciennes, le 26 octobre
Une grève pour rien?

Non! Une réaction, une révolte nécessaire contre la misère et l'injustice. Les prémices d'un prolétariat qui, après la Commune de Paris en 1870, collectivise sa force et tente de s'assumer en classe, contre la bourgeoisie et ses supplétifs. Un espoir d'émancipation qui sera porté en 1905 puis en 1917 par les soviets en Russie. Un espoir qui sera englouti par les tambours de guerre peu après  au nom de "l'Union Sacrée". Une Union qui enverra des millions de prolétaires mourir dans les tranchées ou, pour certains, fusillés pour l'exemple. Cet appel à la défense de la France sera soutenu par les dirigeants socialistes, les syndicalistes, voire même des anarchistes. Pour ces mineurs, pour tous les travailleurs, cette énergie révolutionnaire sera canalisée vers un chauvinisme, un nationalisme qui leur feront accepter alors au nom du "devoir envers la nation", l'augmentation de leur exploitation au travail: horaires, cadences etc.
1906...1948

..."M. Clemenceau aura montré à la classe ouvrière que la classe capitaliste, quel que soit le gouvernement, n'hésitera devant aucune saleté ni aucun crime pour entraver ses mouvements d'émancipation.

Je suis guéri de toute illusion sur les "exceptions" du monde politique. M. Clemenceau n'était-il pas, aux yeux de bien des camarades, une de ces "exceptions"? La classe ouvrière sait qu'elle n'a à compter que sur elle même et que, parmi ses ennemis, il n'en est peut-être pas de pires que des bons ministres "radicaux et socialistes"et les journalistes de même couleur. (P. Monatte 1906).

La révolte de 1906 aurait-elle été oubliée? A l'automne 1948, le charbon et le fer restent une nécessité pour l'économie française; des ressources vitales pour  le redressement de la France au sortir de la seconde guerre mondiale. Les mines sont nationalisées depuis 1945. C'est la guerre froide entre blocs Ouest et Est. Les dirigeants du PCF sont inféodés à Moscou (Staline). Jusqu'en 1947, les staliniens du Parti Communiste Français (PCF) et de la CGT appellent les travailleurs à produire "produire encore et toujours plus" Les grèves sont dénoncées comme «l'arme des trusts». Le niveau de vie des travailleurs régresse avec l'inflation des prix. La colère gronde mais le patronat des charbonnages de France donc l'État reste inflexible. En avril 1948, c'est la rupture dans la CGT et l'apparition de La CGT/FO. Fin 1947, les communistes, membres du gouvernement aux côtés des socialistes et de la Droite, sont chassés du gouvernement; la bourgeoisie s'en méfie. Le ministre de l'industrie et du travail, le socialiste Robert Lacoste, envisage de baisser les salaires des mineurs et de réduire de 10% le nombre des mineurs de surface. La colère montante des travailleurs pousse la CGT à appeler à la grève illimitée. F.O est contre, bien que certaines sections y participent. La CFTC propose 48 heures seulement. Une occasion pour le PCF et la bureaucratie syndicale d'une démonstration de force de la classe ouvrière. Il ne s'agit ni d'émancipation sociale ni de révolution comme le souhaitaient les mineurs du Nord et de la jeune CGT de 1806, mais d'une démonstration de puissance via la CGT qui ferait espérer un retour du PC au gouvernement. Le 4 octobre, la grève est votée à 84% des 340 000 mineurs du charbon et du fer. Une lutte très dure qui se prolonge trois semaines. La répression, comme en 1806, est impitoyable. Un ministre socialiste, Jules Moch, est au ministère l'intérieur et c'est un anticommuniste notoire. Il fait d'abord appel aux CRS pour rétablir l'ordre puis rapatrie 60 000 militaires d'Allemagne avec armement et blindés, pour épauler les gendarmes avec "ordre de tirer". Devant la résistance acharnée des mineurs, tant dans le bassin lorrain que dans le Gard et la Loire, la traque au meneur syndicaliste va bon train, avec fouille maison après maison. Les mineurs «Nord Africains» doivent reprendre le chemin de la mine sous peine d'être expulsés et de voir leurs baraquements détruits. Le bilan est terrible: 6 morts, 3000 arrestations dont 117 délégués et 1 34O peines de prison. 3 000 mineurs licenciés, donc virés de leurs logements avec leur famille et se retrouvant dans la misère, sans argent, sans travail car il est interdit de les embaucher localement. Malgré une forte solidarité ouvrière avec leur lutte, la grève ne sera pas généralisée. La CGT appellera à reprendre le travail...

"Avec le temps, va, tout s'en va..." chante Léo Ferré. Il en est ainsi avec les hommages rendus. Avec le temps il ne reste plus que des musées, des vestiges d'un monde pétrifié, disparu, des "gueules noires". Ils sont dépouillés de leurs luttes, de leur rêve d'émancipation internationale. Leur mémoire alimente un tourisme régional. Avec le temps..., le rouge de la révolution a bien rosi, verdi même. Certains l'ont même repeinte en Bleu Blanc Rouge, étouffant ainsi encore plus la voix des mineurs, de leur famille, criant "patrons assassins... vive la grève, vive la révolution" pour ne garder qu'un patrimoine culturel réifié en marchandise. Pourtant, parfois au détour d'une actualité, comme au stade de la Bollaert de Lens, ressurgissent les braises fumantes, entretenues par les supporters du Football Club qui ravivent la mémoire de ces "gueules noires" Quand aux grévistes de 1948, ce n'est qu'en 2011 que la cour d'appel reconnaîtra "ces licenciements" comme illégaux. En 2014 les derniers survivants toucheront une indemnité.

Decaen 15 03 2026

Notes
1... Si Courrières reste la plus grande catastrophe minière d'Europe, celle de Benxi en Chine fera, en 1942, 1 549 morts.
2..."Vieux" syndicat -radical ou socialisant- (réformiste) affilié à la Fédération Nationale des Mines. "Jeune" syndicat -révolutionnaire - lié à la CGT et affilié à l'Union Fédérale des mineurs.
3...B. Broutchoux: Anarchiste. Anti... capitaliste,... militariste,... clérical, et...anti fumistes. Mais pour la grève générale.

Lire: "les aventures épatantes et véridiques de B. Broutchoux". une B.D de phil & callens Edition -le dernier terrain vague.
4... SFIO. Section Française de l'Internationale Ouvrière. Socialiste.
5...Pierre Monatte. Anarchiste, il glissera vers le syndicalisme révolutionnaire. Même mobilisé sur le front, il gardera contact avec la CGT et le noyau dirigeant opposé à la guerre.

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4733
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