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(fr) Alternative Libertaire #372 (UCL) - Asie du Sud-Est: En Birmanie, une guerre révolutionnaire oubliée

Date Fri, 19 Jun 2026 16:57:13 +0100


En France on ne parle de la Birmanie, renommée Myanmar par la dictature, que tous les 4ans environ. Massacre, génocide, catastrophes naturelles font la Une, puis on oublie. Pourtant l'histoire ne s'arrête pas et les luttes continuent, pour plus de liberté démocratique, pour des meilleurs salaires ou juste pour avoir le droit de vivre. ---- La Birmanie est un pays qui se déploie autour du fleuve Irrawaddy. De part et d'autre de celui-ci se dressent des montagnes touffues donnant sur l'Inde et le Bangladesh à l'Ouest, la Chine au Nord, la Thaïlande et le Laos à l'Est. Trop au nord du détroit de Malaga, la Birmanie est en périphérie des axes maritimes majeurs. Ancienne colonie anglaise, elle servait de grenier à riz nourrissant une partie de ­l'Inde et du Royaume-Uni. ---- Ce territoire qui regroupe 135peuples est composé à 70% du peuple bamar. On observe la même répartition pour les religions qui sont intimement liées à l'identité ethnique. L'islam, le christianisme et des animismes sont pratiqués mais les trois-quarts de la population sont bouddhistes. Après la colonisation britannique, qui prend fin en 1948, les coups d'États se succèdent et le pouvoir tombe aux mains d'une armée nommée ­Tatmadaw. Cette dernière applique un programme qui allie socialisme d'État, nationalisme bamar et théocratie bouddhiste. Dans ce contexte, la hiérarchie militaire fait office de bourgeoisie capitaliste.

2010 et le mirage de la démocratisation

Après avoir maté dans le sang les révoltes de juillet 2008, la junte militaire décide d'entamer un processus de démocratisation. Il s'agit avant tout de diminuer les sanctions économiques qui fragilisent le pays et d'attirer de nouveaux capitaux pour relancer l'économie. En 2010 ont alors lieu des élections. Celles-ci donnent une forte majorité au PUSD [1], parti pro-militaires. Avec en plus 25% des sièges qui sont réservés à l'armée, il conserve un contrôle total du pouvoir et entame une libéralisation de l'économie. Le pays s'ouvre et la censure se desserre. Les conflits avec les différents groupes ethniques se calment et plusieurs organisations autonomistes signent des cessez-le-feu. En contre feu de cette libéralisation, le nationalisme est exacerbé. Le mouvement 969 [2] mené par le moine Ashin Wirathu prend en puissance et redirige toutes les critiques économiques et sociales vers les musulmans et musulmanes.

Les élections de 2015 voient la victoire de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), un parti néolibéral de centre-droit mené par Aung San Suu Kyi. Célèbre figure de l'opposition non violente et icône mondiale des démocraties occidentales, elle cumule les ministères. Le PUSD reste important, quelques autres partis ethniques ont des élus mais, pour la première fois depuis l'indépendance, aucun représentant musulman n'est au pouvoir.

Alors que Rangoun, la capitale économique, s'ouvre au monde, l'armée se joint au nettoyage ethnique contre les Rohingyas dans l'Arakan, une région de l'Ouest du pays, frontalière avec le Bangladesh. Les massacres font des dizaines de milliers de morts et mortes et des centaines de milliers de déplacé·es. De nombreux rapports font état de viols et d'infanticides massifs, et autres horreurs pogromistes. En Birmanie, quelques organisations isolées s'offusquent de ces massacres. À l'étranger, Aung San Suu Kyi nie tout. Son pouvoir dépend des militaires qui contrôlent les ministères régaliens. Mais c'est aussi la logique nationaliste bamar qui prévaut: un vrai Birman est bouddhiste. Le scrutin de 2020 confirme l'indifférence vis-à-vis des massacres et le NLD explose les scores en remportant 82% des sièges.

Le 1er février 2021, la Tatmadaw renverse le nouveau gouvernement. L'armée investit les lieux de pouvoir et arrête préventivement plus de 200militantes et militants. Les député·es sont assigné·es dans le complexe résidentiel gouvernemental de Naypyidaw. Internet est régulièrement coupé et les communications brouillées.

En 2021, la Révolution de printemps

Dès le 2février, la population réagit dans une dynamique démocratique et pacifique, à l'image des révoltes populaires telles que les révolutions arabes. Cela commence par le mouvement de désobéissance civile (CDM, pour Civil disobedience movement). Les services publics sont à l'arrêt et les gens boycottent les nombreux produits des entreprises gérées par l'armée - cartes SIM, bières, cigarettes... La vie est suspendue et seuls des concerts de casseroles, sonnant à 20h, font entendre la colère de la population.

Le 4février, les député·es sont renvoyé·es à leurs domiciles sous surveillance. Mais une partie d'entre elles et eux font une sorte de «serment de jeu de paume», créant la base d'un gouvernement en exil. Le 6 a lieu la première grosse manifestation. Elle est menée par les ouvrières des usines textiles et le syndicat de la Fédération des travailleurs de l'habillement du Myanmar. Le geste des trois doigts (index, majeur et annulaire levés) est repris du mouvement social thaïlandais. Lors de ces premières manifestations, le rôle des syndicats est primordial. Ils brisent la toile tissée par l'isolement et la paranoïa en offrant un point de rassemblement.

Le mouvement essaime alors dans tous le pays et prend de l'ampleur. On étudie les mouvements pro-démocratie hongkongais et thaïlandais pour s'en inspirer. Les peuples opprimés, jusque-là invisibilisés dans les rues de la capitale économique, mettent leurs tenues traditionnelles et même les Rohingyas sont accepté·es dans les cortèges.

De la révolte pacifique à l'acte armé

La Tatmadaw tente d'abord de décrédibiliser le mouvement en en faisant le résultat d'ingérences étrangères et en instaurant des interdictions de se rassembler. Après la surprise du 6février, lacrymos, canons à eau et balles en caoutchouc sont de plus en plus utilisés. Le 9, l'armée franchit le pas. Une balle traverse le casque de scooter de Mya Thwe Thwe Khine, 19ans. L'assassin est un gradé qui a pris le temps de bien viser. Les unités spécialisées dans la lutte anti-guérilla sont rappelées en ville. Plusieurs milliers de prisonniers et prisonnières, dont le leader ultra-nationaliste du 969, sont libéré·es par les militaires. Le jour, les manifestations se succèdent et la nuit, des gens disparaissent.

Face à la nécessité de se défendre, la révolte pacifique se transforme progressivement et le peuple s'arme. Les manifestantes et manifestants bricolent des boucliers métalliques et des barricades pour se protéger et ripostent aux tirs à balles réelles avec des lance-pierres, des cocktails Molotov et des arcs. Dans les campagnes, les chasseurs utilisent leurs vieux fusils pour harceler les militaires. Le 8mars, des femmes étendent leurs htamein (pagne traditionnel) à travers les rues. Les militaires, superstitieux, n'osent pas passer dessous de peur de devenir impuissants, mais la violence ne cesse d'augmenter. Plus de 50ouvriers et ouvrières sont abattu·es dans les quartiers populaires.

En réponse, les usines textiles chinoises flambent. Le mouvement de rue reflue sous la répression. Des groupes de guérilla urbaine se mettent en place, posent des bombes et exécutent des acteurs de la répression. Mais les villes restent le territoire de l'armée. Celles et ceux qui le peuvent partent, rejoignant les organisations ethniques (EAO pour Ethnic Armed Organisation) déjà existantes ou créent de nouveaux groupes combattants.

Coordonner la révolution

Dans les années qui suivent le début de la révolution, l'initiative est aux insurgé·es qui prennent le contrôle de larges pans du pays, principalement les zones montagneuses ou boisées. Mais l'armée, du fait de son contrôle du ciel et de son armement moderne, exerce son emprise sur les villes et les axes majeurs de communication. Depuis, la situation semble aller à la stagnation. L'économie de la Birmanie s'est effondrée, entraînant une inflation galopante et des pénuries d'énergie. Selon le dernier rapport de ­l'ONU, 24% de la population devrait être confrontée à des risques de famine tandis que l'armée a profité du tremblement de terre de 2025 pour accroître sa pression.

Les membres de la NLD et les élus de 2020 qui n'ont pas été arrêtés ont formé le «Comité représentant l'Assemblée de ­l'Union» qui s'est ensuite transformé en un gouvernement en exil appelé «Gouvernement d'unité nationale». Ce dernier est maintenant l'émanation du Conseil consultatif de l'unité nationale (NUCC) qui rassemble des représentants et représentantes d'organisations civiles, de syndicats, de partis et de forces ethniques. L'objectif affiché est la création d'une démocratie fédérale. Pour coordonner les opérations EAO et les groupes armés, principalement communistes, apparaît l'«Alliance des trois fraternités». À côté se forment les «Forces de défense du peuple» (PDF) qui regroupent une grande partie des nouvelles milices, soudées par un serment d'allégeance mutuelle.

Réactions internationales

Dès le début du coup d'État, la junte militaire a été confrontée à une série de sanctions et de pressions diplomatiques imposées par les superpuissances occidentales. La plupart des intérêts européens ont quitté le territoire birman, comme Total qui était l'un des principaux exploitants du pétrole birman ou Airbus qui a revendu ses parts à des entreprises chinoises armant le régime.

Évidement, la junte a d'autres soutiens. La Russie l'alimente en arme et l'Iran fournit le kérosène indispensable au maintien de sa supériorité aérienne. Si la Birmanie est la proie d'un impérialisme, c'est avant tout celui de la Chine. Celle-ci dispose de nombreux intérêts dans le pays. Au niveau économique, elle y construit des barrages hydroélectriques pour alimenter son territoire, dispose d'usines textiles, exploite des terres rares et des pierres précieuses. Côté géopolitique, la Birmanie pourrait aussi constituer un axe de transit pour éviter le détroit de Malacca [3].

Et d'un point de vue sécuritaire, ces zones frontalières sont un refuge pour les barons de la drogue et le crime organisé. Ces derniers sont sous l'autorité de seigneurs de guerre sélectionnés par la Tatmadaw. À cheval entre le Laos, la Birmanie et la Thaïlande se trouve le triangle d'or, ancien centre de production d'opium, maintenant modernisé dans les drogues de synthèse, le trafic d'humains et les cyber-arnaques. De petites villes entièrement consacrées à cette dernière activité ont vu le jour, exploitant une main-d'oeuvre esclave pour arnaquer les citoyens chinois.

Dans cette situation, la Chine a d'abord traité avec les deux camps. Les rebelles, dépendants de l'approvisionnement en arme depuis la Chine, ont cherché un renforcement des relations en attaquant les centres de cyber-arnaque. Mais depuis 2024, le pouvoir chinois semble avoir définitivement pris le parti de la junte qui, de son côté, a démantelé plusieurs des centres d'arnaque en ligne.

La nécessité du communalisme libertaire

La majorité des forces révolutionnaires est surtout répartie entre nationalistes, communistes et libéraux. Mais la dislocation de l'État et la fragmentation du territoire a entraîné le développement de pratiques proches du communalisme libertaire. Assemblées de villages, auto-administration, coordination des groupes de PDF; du conflit émerge un fédéralisme démocratique. Dans l'État de Chin, les membres du Front national du Chin et des Forces de défense du Chinland dirigent la formation de gouvernements locaux en utilisant une «approche ascendante» reflétant les pratiques tribales, impliquant des anciens tribaux dans le processus de prise de décision. Dans ce même État, une unité internationaliste sur le modèle kurde a été créée: l'Anti-Fascist Internationalist Front.

Cela se heurte bien évidement à quelques problèmes: des forces étatiques cherchent à s'y implanter. De plus, le système de financement de ces administrations est basé sur des taxes récoltées sur les routes, pratiques évoquant plutôt le racket. Et dans l'Arakan, presque entièrement libéré de la Tamadaw, les violences et discriminations islamophobes perdurent, parfois directement commises par les révolutionnaires.

Pourquoi ne parle-t-on pas de la révolution birmane?

La Birmanie nous apparaît très éloignée autant géographiquement que culturellement. Cette ancienne colonie anglaise reste secondaire dans l'ordre économique actuel et le tourisme de masse n'y est pas développé. L'extrême droite européenne a longtemps soutenu la lutte des Karens, un peuple chrétien implanté dans l'Est qui lutte pour son autodétermination depuis l'indépendance du pays. La gauche a donc laissé le terrain, ne voulant pas apparaître comme soutenant une cause commune avec l'extrême droite. On peut aussi se demander si l'expérience du Cambodge n'a pas fait naître une peur des mouvements révolutionnaires du sud-est asiatique.

De plus, les révolutionnaires sont officiellement soutenu·es par l'occident, ce qui gêne le milieu campiste de la gauche et de l'extrême gauche, en particulier celle qui se revendique pro-chinoise. Pour finir, la junte contrôle très efficacement les médias et internet, limitant l'accès aux images et faisant en sorte que la guerre civile en cours se passe à huis clos.

Comité de soutien à la révolution en Birmanie

Notes:
[1] Parti nationaliste et conservateur connu pour ses liens étroits avec l'armée.
[2] Mouvement bouddhiste d'extrême droite voulant exterminer les musulmans.
[3] Couloir maritime situé entre la péninsule Malaise et l'île indonésienne de Sumatra, verrou majeur du commerce international.

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Asie-du-Sud-Est-En-Birmanie-une-guerre-revolutionnaire-oubliee
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