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(fr) Courant Alternative #363 (OCL) - (1/2) Actualités de la guerre et de la révolution au Myanmar (Birmanie): entretien avec un camarade du «Front internationaliste antifasciste» (AIF)
Date
Fri, 16 Oct 2026 22:08:58 +0300
Pour comprendre la situation actuelle en Birmanie, il est nécessaire de
revenir à la fois sur l'héritage de la dictature militaire, l'histoire
des luttes sociales et ethniques locales, comme sur les diverses
tentatives avortées de démocratisation. ---- Après une période de
domination par le Japon pendant la seconde guerre mondiale, et devenu
indépendant du Royaume-Uni en 1948, le Myanmar, dont le territoire
accidenté n'a jamais été réellement contrôlé par les britanniques, voit
s'affronter le gouvernement central à des mouvements ethniques armés
(Karen, Kachin, Shan, etc.) et à la guérilla du Parti communiste birman
(CPB). L'armée, héritière des forces coloniales, se présente comme le
garant d'unité nationale fantasmée, tant le pays est une mosaïque
ethnique et culturelle.
En 1962, le général Ne Win prend le pouvoir par un coup d'État et
instaure un régime militaire. L'armée, rebaptisée Tatmadaw, devient
l'institution centrale du pays, contrôlant l'économie et
l'administration pendant que la répression s'abat sur l'opposition. Le
Myanmar restera isolé sur la scène internationale pendant des décennies,
sous sanctions économiques, pendant que ses habitants s'enfoncent dans
la misère. Ils le resteront, car encore aujourd'hui un quart de la
population vit sous le seuil de pauvreté.
En aout 1988, une révolte massive éclate, connue sous le nom de
«Soulèvement 8888»: des millions d'étudiants, ouvriers et moines
bouddhistes descendent dans la rue pour réclamer la démocratisation du
régime. La répression est sanglante.
Face au régime, une partie de l'opposition birmane prend les armes ou
intensifie sa lutte préexistante. Citons L'Armée karen de libération
nationale, le Parti communiste de Birmanie (CPB), et Le Front
démocratique des étudiants de Birmanie, fondé en 1988 par des militants
étudiants, qui devient l'un des principaux groupes de résistance.
En 1990, la junte organise des élections et la Ligue nationale pour la
démocratie (LND) d'Aung San Suu Kyi les remporte. La junte annule le
résultat, maintient son pouvoir, et place Aung San Suu Kyi en résidence
surveillée pendant 15 ans. Cet échec renforcera la résistance armée
comme seule alternative.
En 2008, le régime militaire lance une réforme politique et adopte une
nouvelle Constitution, qui maintient le rôle dominant de l'armée (elle
contrôle 25 % des sièges au Parlement et conserve les ministères clés
comme la Défense et l'Intérieur). Malgré une nouvelle victoire en 2015,
la LND n'a donc qu'un pouvoir limité.
Souvent présenté par les blocs centraux occidentaux comme une période de
«transition démocratique » (en réalité plus une stratégie de l'armée de
libéralisation économique), ses résultats s'avèrent plus que mitigés:
- Les conflits ethniques persistent (guerres contre les Karen, les
Kachin, les Rohingyas) ;
- L'exploitation capitaliste se renforce : droits des travailleurs
bafoués, syndicats désormais autorisés mais réprimés par la LND,
salaires extrêmement bas malgré la création, rapidement délaissée, d'un
salaire minimum, investissements étrangers captés par les élites
militaire, qui contrôlent, et disputent aux minorités ethniques depuis
des décennies l'extraction du gaz, des pierres précieuses et des
ressources naturelles ;
- L'armée mène à partir de 2017 une campagne de nettoyage ethnique
contre la minorité musulmane des Rohingyas, provoquant l'exode de 700
000 personnes vers le Bangladesh, dans le silence d'Aung San Suu Kyi.
Cependant, après les élections de novembre 2020, qui ont donné une
victoire écrasante à la LND, certains généraux craignent une réforme de
la Constitution, ce qui les pousse à fomenter le putsch du 1er février
2021. Ce coup d'État déclenche la «Révolution du printemps », un
soulèvement marqué par des manifestations massives et la forte présence
d'une jeunesse ayant grandi à l'ère d'internet.
Dès les premiers jours, la junte écrase toute contestation: 1 500 morts,
12 000 arrestations, torture, viols et exécutions extrajudiciaires
seront recensés.
Face à cette violence, une partie de la population se tourne, comme en
1988, vers la résistance armée:
- Création des Forces de défense du peuple (PDF), des milices populaires
formées par des civils, souvent issues des syndicats et des mouvements
étudiants ;
- Des groupes ethniques armés s'allient temporairement avec les PDF, et
lancent en 2023 «L'opération 1027» et prennent le contrôle de dizaines
de villes.
La résistance est aussi ouvrière: les grèves massives de 2021 (ouvrières
du textile, des enseignants, des mineurs) réussissent à paralyser
l'économie, tandis que la solidarité ouvrière permet aux différents
groupes armés de se financer. La junte interdit 16 syndicats et arrête
des dirigeants, poussant les militants à la clandestinité ou à l'exil.
La lutte amorcée par les travailleurs pendant la décennie de
libéralisation se poursuit actuellement donc sous d'autres formes. On
aurait donc tort de ne donner qu'une lecture identitaire et ethnique du
conflit.
Le Myanmar est aujourd'hui divisé en trois zones:
1. Les territoires contrôlés par la junte: principalement les grandes
villes (Naypyidaw, Mandalay, Rangoun) et les axes routiers;
2. Les zones tenues par les groupes ethniques armés (Karen, Kachin,
Shan, Arakan, etc.) ;
3. Les territoires libérés par la résistance populaire (PDF et alliés),
où des gouvernements locaux alternatifs tentent de s'organiser.
Pour maintenir son pouvoir, l'armée utilise des méthodes de guerre
totale: bombardements aériens sur les zones rebelles, blocus économique
(coupure d'Internet, restrictions alimentaires, pillage des ressources),
recrutement forcé (la loi de 2024 impose l'enrôlement des jeunes hommes,
provoquant un exode massif de réfugiés vers la Thaïlande.
Afin d'y voir plus clair, et de penser la révolution et la solidarité
internationale dans le contexte de guerre civile au Myanmar, nous
publions une interview d'un camarade de "l'Antifascist internationalist
front" (AIF, une organisation politique internationaliste implantée
localement), que nous remercions chaleureusement de nous avoir accordée.
++++
CA: Peux-tu te présenter brièvement?
H: Je m'appelle H. et je suis un ancien commissaire politique de l'AIF.
Je suis un internationaliste originaire de l'Île de la Tortue (Amérique
du Nord) revenu sur place après avoir participé à la révolution au
Rojava puis à la Révolution de Printemps au Myanmar.
En tant qu'ancien membre de l'AIF, je ne représente pas officiellement
l'AIF. Cependant, je peux témoigner de ma propre expérience après avoir
travaillé sur le terrain avec nos camarades. Il convient de noter que ma
perspective est celle d'un internationaliste qui a été invité à
rejoindre la révolution et non celle d'un habitant du Myanmar ayant
grandi sur sa terre sacrée et ayant subi l'oppression d'une junte
militaire ayant déniée toute vie libre à ses habitants.
APERÇU DE LA SITUATION ET DES FORCES LOCALES EN PRÉSENCE L'ÉTAT,
L'ARMÉE, LE CLERGÉ
Le gouvernement central reste-t-il puissant? Quelle est sa base sociale
dans les territoires qu'il occupe?
L'armée a complètement repris le contrôle de l'État depuis le coup
d'État de 2021, donc le gouvernement central n'est vraiment à ce stade
que le haut commandement du Tatmadaw, désormais appelé la junte. Sur le
plan intérieur, la junte s'appuie sur l'ancien pouvoir de la société
Bamar (1). D'un point de vue économique, le pouvoir de la junte
peut-être vu dans l'oligarchie qui a choisi de rester et d'accepter le
fascisme alors que d'un point de vue social le pouvoir de la junte
provient presque entièrement de l'ancienne gérontocratie du clergé
bouddhiste. C'est une relation d'occupation fasciste classique, qui
manipule la société là où c'est possible, en prétendant que la junte
serait le seul administrateur possible, et qui utilise la force là où la
manipulation s'avère plus difficile.
Nous pouvons commencer par le côté économique de cette question. Lors du
coup d'État de 2021, les entreprises birmanes ont été forcées à la
pointe du fusil à se ranger du côté du Tatmadaw. L'oligarchie s'est
alors divisée en trois parties. La majorité a purement et simplement
quitté le pays, une partie est restée pour jouir de la protection
militaire en échange d'un contrôle militaire direct et d'un isolement
presque total du monde extérieur, et enfin une toute petite minorité est
restée pour soutenir la résistance.
Le Tatmadaw a utilisé cet exode corporatif comme stratégie pour
contrôler les travailleurs vulnérables. L'exode de 2021 a entraîné un
chômage généralisé parmi les travailleurs qui n'avaient pas les moyens
de partir, et la junte s'efforce depuis de les recruter à divers postes
militaires via la conscription. Cela signifie aussi que la révolution
est prolétarienne par défaut, car elle est composée largement de
travailleurs et de familles qui n'avaient pas les moyens de fuir ou qui
ont refusé de le faire.
Au-delà de l'oligarchie, le pouvoir social notable dans cette équation
de légitimité interne du Tatmadaw est le clergé bouddhiste. Depuis
longtemps, des pagodes (2) ont été implantées par la force au plus
profond des marges autochtones.
Bien que certains éléments (principalement les plus jeunes) du clergé
bouddhiste aient déserté pour rejoindre la résistance, son élite
patriarcale bien enracinée tend à s'aligner avec la junte.
Bien que le clergé bouddhiste soit de loin l'acteur religieux le plus
important au Myanmar, il n'est pas le seul existant. Certains ont même
pu bénéficier de la révolution, comme par exemple le clergé chrétien,
qui peut maintenant opérer publiquement dans les zones libérées après
avoir été interdit pendant de nombreuses décennies.
Bien qu'il existe certaines formations explicitement religieuses dans la
révolution, la Révolution de Printemps reste cependant largement
séculière et entend affaiblir le monopole réactionnaire du clergé
bouddhiste.
La junte birmane bénéficie-t-elle d'un soutien international?
La junte ne pourrait pas exister sans le soutien de pouvoirs fascistes à
l'étranger. L'État israélien reste l'un des plus grands soutiens
militaires de la junte et la Révolution de Printemps est un front majeur
contre l'impérialisme israélien en Asie du Sud-Est. À l'est, l'État
chinois partage le désir de l'État israélien de domination de la junte,
mais a adopté une approche économique plus subtile sous la forme
d'accords en coulisse et du déploiement de mercenaires pour défendre le
régime. La Russie assure une présence navale dans l'océan Indien par des
installations partagées avec le Tatmadaw dans le port occupé de Sittwe.
Ces derniers temps, la junte a aussi joui d'une faveur croissante des
États-Unis, le régime Trump ayant levé les sanctions contre le Tatmadaw
et initié des relations cordiales. Nous ne pouvons pas non plus oublier
la normalisation des relations avec l'État indien, qui est tout à fait
logique au vu de l'idéologie Hindutva (3) promu par le gouvernement
actuel. Les dynamiques des puissances étrangères permettent l'occupation
de la junte et rendent nécessaire l'internationalisme dans la révolution.
Quelle est la stratégie du gouvernement central contre ses ennemis? D'où
vient-elle?
Le comportement de la Tatmadaw est, à bien des égards, une projection de
l'histoire coloniale, imitant de près l'occupation japonaise de la
Birmanie (1942-45), qui a établi le premier précédent de viols massifs
et de terre brulée de l'histoire birmane contemporaine.
Néanmoins, les tendances fascisantes fondamentales de l'État birman
existent depuis des siècles et remontent aux premières monarchies
birmanes. La stratégie pour monopoliser la violence a toujours consisté
à accumuler le pouvoir dans les plaines puis à anéantir complètement la
périphérie pour ouvrir la voie au contrôle militaire, forçant les
communautés à choisir entre la soumission absolue et la rébellion.
Qui sont les soldats du Tatmadaw?
La conséquence de la conscription, que l'on constate facilement à
travers nos lunettes de visée et les caméras de nos drones, ce sont des
travailleurs pauvrement entraînés, enlevés de force, aux ressources
limitées, envoyés à la mort en colonnes exposées aux actions de la guérilla.
Sur tous les fronts, les désertions de conscrits sont nombreuses, ce qui
a conduit nombre d'unités à mettre en place des programmes pour les
intégrer à la révolution. J'ai même pu travailler avec des commandants
bamar du Chin Brotherhood, qui avaient déserté plus tôt dans la guerre
et qui avaient progressivement gagné la confiance de camarades en
prouvant leur dévouement à la révolution. Aussi étrange que cela puisse
paraître, la révolution serait en réalité beaucoup plus faible sans la
présence des «pastèques » - le personnel militaire de la junte qui porte
l'uniforme militaire vert à l'extérieur tout en ayant un coeur
révolutionnaire rouge à l'intérieur. Cette «pastèque» agit comme une
cinquième colonne cruciale au sein du Tatmadaw et de la société occupée.
Le pouvoir militaire de la junte repose largement sur la conscription.
Parmi les douzaines de déserteurs et de prisonniers de guerre de la
junte que j'ai rencontré dans les collines du Chin et provenant de
différentes régions du Myanmar, je n'ai rencontré personne issu d'un
milieu bourgeois.
Tu parles explicitement de fascisme pour qualifier le régime militaire
birman. Y a t-il une filiation entre ce régime et le fascisme
historique? Existe t-il un corpus théorique (éventuellement sur le
modèle de l'Hindutva indien) qui donne une ligne idéologique claire à ce
régime?
Il existe un lien direct entre le Tatmadaw en tant que corps gouvernant
et les États de l'Axe de la Deuxième Guerre mondiale, qui ont manié le
Tatmadaw comme successeur de l'occupation britannique. Bien que l'Empire
japonais ait finalement perdu sa colonie birmane, son influence
politique a fait long feu dans l'orientation du Tatmadaw.
En conformité avec le Pacte de Berlin, les impérialistes japonais ont
formé les dirigeants de l'Armée d'indépendance de la Birmanie (qui
devint le Tatmadaw) à l'éducation politique et à la gouvernance
militaire. Certains dirigeants s'écartèrent de cette éducation tandis
que d'autres ne le firent pas, mais la base idéologique du Tatmadaw
moderne a été formalisée lors de ce processus.
Bien qu'ils aient émergé comme des formations ultranationalistes
distinctes en opposition au Raj britannique, le lien idéologique du
Tatmadaw au paradigme Hindutva de l'État indien n'est pas négligeable.
Le militarisme clérical puise ses racines dans les anciens royaumes
birmans, mais sa forme moderne découle du statut de la Birmanie sous le
Raj britannique. En tant que colonie subordonnée à l'administration
indienne, ses sujets ont été poussés à interagir avec les mouvements
nationalistes indiens.
Bien que cette histoire soit importante à analyser, les relations du
Tatmadaw avec l'entité sioniste ont actuellement un impact beaucoup plus
immédiat sur la révolution. Peu de matériel des occupations japonaise et
britannique demeure aux mains du Tatmadaw, mais le matériel provenant de
l'aide militaire israélienne est omniprésent. Israël est l'État fasciste
qui a succédé au Pacte de Berlin en tant que premier partenaire
politique du Tatmadaw.
Les collines de Chin (Chin Hills)
L'OPPOSITION DÉMOCRATIQUE
Quel est le statut de la soi-disant opposition «démocratique» du pays?
Parce qu'Aung San Suu Kyi et le bloc libéral ont reçu la plus grande
attention médiatique occidentale, il est parfois admis que le bloc
libéral représente la révolution. Adopter ce récit est très dommageable
dans l'organisation de la solidarité.
Le bloc libéral actuel, formé autour de la Ligue nationale pour la
démocratie (NLD) d'Aung San Suu Kyi et qui prend désormais la forme du
Gouvernement d'unité nationale (NUG) en exil, représente une composante
plutôt mineure de la révolution, dont l'importance tend à être exagérée.
Le NUG a atteint de nombreux travailleurs bamar urbains dans les basses
terres mais tend à être moins présent dans la périphérie marginalisée du
Myanmar, par conséquent ses ailes armées de la Force de défense du
peuple (PDF) tendent à être composées de travailleurs bamar urbains.
La ligne réformiste du NUG tend à contredire les paradigmes autonomes
des organisations armées ethniques (EAO), qui cherchent généralement à
remanier complètement l'État birman et à faire avancer l'autonomie
indigène. Malgré la possession de la plupart des ressources de la
révolution, le NUG a peu d'influence dans de nombreuses zones. Dans les
collines du Chin, par exemple, le NUG est complètement absent.
Néanmoins, l'opposition «démocratique» peut-elle être considérée comme
une alliée?
L'opposition «démocratique» sait communiquer avec le libéralisme
mondial, et il y a certaines choses que les révolutionnaires peuvent en
tirer, qu'il s'agisse de sources de financement supplémentaires ou de
certains ports d'entrée qui peuvent être facilités grâce à la diplomatie
du NUG. Il y a tout un tas d'ONG qui attendent de déverser leur argent
quelque part, et seul le NUG peut communiquer efficacement avec elles.
Si les ressources de la bourgeoisie occidentale peuvent être ainsi
canalisées vers la révolution tandis que le pouvoir du NUG reste limité,
pourquoi pas?
La priorité, à ce stade de la révolution, est de vaincre la junte avec
un front uni. Néanmoins, le NUG présente encore de nombreuses
contradictions politiques avec d'autres formations qui l'empêchent
d'adopter un rôle d'avant-garde dans la révolution.
Nous avons pu observer la capacité du NUG à se réinventer et à faire des
compromis avec les formations radicales et indigènes. Il peut soit
réformer son paradigme et suivre le chemin naturel de la révolution,
loin de l'État, soit reproduire la domination d'État et provoquer la
colère immédiate de la société révolutionnaire. Il ne peut pas faire les
deux.
Le peuple du Myanmar a clairement indiqué qu'un État-Nation unitaire ne
pouvait aucunement représenter une solution. Si c'était le cas, nous ne
verrions pas des centaines de forces de défense organisées par les
communautés émerger des périphéries de la société avec leurs propres
demandes dialectiques de libération. L'État militarisé leur a apporté
l'occupation génocidaire ; la République unitaire des coups d'État et le
fascisme ; la monarchie l'esclavage féodal. La révolution vise à
dépasser tous ces modèles d'État et dans ce processus elle ne peut que
détruire l'État entièrement.
Et pourtant, la plupart des commentateurs occidentaux tendent à
concentrer leur attention sur sa chef, Aung San Suu Kyi, au lieu de
traiter la révolution en cours...
L'Occident a largement abandonné le sujet de la Révolution de printemps
parce que les classes dirigeantes occidentales ont réalisé que la
révolution ne défend pas réellement les principes occidentaux. Au fond,
la Révolution de printemps ne se bat pas pour une classe dirigeante
libérale qui pourrait négocier diplomatiquement avec les États
occidentaux. Aucune des personnes que j'ai rencontré n'est intéressé par
le retour d'une République libérale faible qui fait des compromis avec
le fascisme. Les camarades peuvent se battre pour la libération d'Aung
San Suu Kyi de prison, mais se battent-ils pour l'État dans lequel elle
a été élue? Mon expérience avec les camarades dans la révolution et le
travail continu avec la diaspora m'ont prouvé que ce n'est généralement
pas le cas.
LES FORCES SOCIALES
Quelles sont les différentes forces en jeu au Myanmar, quelles sont
leurs relations, et quels agendas politiques poursuivent-elles?
On pourrait parler toute une journée des différentes organisations et de
leurs paradigmes, mais il faut toujours avoir en tête qu'on est face à
une force génocidaire qui brutalise une société en légitime défense.
Cela doit être souligné, parce que c'est ce qui est le plus urgent dans
cette équation politique, qui prend la forme d'un front uni confus et
complexe. Il n'y a rien de bien ordonné pour l'oeil académique qui
s'attache à cette réalité à travers l'idée commodément vague d'une
«opposition démocratique ». Je trouve donc nécessaire d'aborder
l'élément social de cette réalité plutôt que de fournir une longue
énumération d'acronymes attachés à des descriptions vagues comme serait
tenté de le faire l'académisme occidental. Aucune révolution ne peut
être sérieusement comprise de cette manière.
Je pense d'autre part qu'il est important de préciser que cette
révolution repose sur la jeunesse. Sans les sacrifices de la Génération
Z, la résistance au Myanmar ne prendrait pas la forme que nous voyons
maintenant. Cependant, la résistance aux structures de pouvoir provenant
des basses terres birmanes existe depuis de nombreux siècles et s'est
poursuivie par la lutte intergénérationnelle. L'État birman a pris
différentes formes mais son paradigme fasciste de colonialisme de
peuplement a traversé plusieurs époques. La Génération Z du Myanmar
reprend ainsi la lutte militante de leurs ancêtres et l'approfondit
substantiellement. Cette phase de la résistance exige un remaniement
complet du système politique birman et une compréhension politique
enracinée chez les jeunes. Nous parlons de milliers de communautés
différentes se battant pour l'autonomie, pas seulement contre la junte
mais aussi contre l'État birman dans son ensemble.
Qu'en est-il des forces socialisantes ou de gauche?
Il ne faut pas négliger la longue histoire socialiste du Myanmar,
surtout dans les basses terres, quand nous posons la question du «qui»,
car c'est aussi cette culture qui a permis d'initier la lutte armée
contre la junte. Le Parti communiste de Birmanie (PCB), profondément
ancré dan la culture révolutionnaire du pays, est généralement considéré
comme l'acteur principal de l'histoire socialiste du pays. Le parti a
mené une guerre populaire prolongée de 87 ans qui continue aujourd'hui
(la plus longue de l'histoire du communisme asiatique) et il a également
été un acteur majeur contre les différentes occupations impérialiste,
depuis le Raj britannique jusqu'au militarisme fasciste. Une lutte
interne sanglante entre les tendances pro-maoïstes et pro-soviétiques a
finalement abouti à la prédominance de la ligne maoïste, et en retour
ses cadres ont pu chercher refuge en Chine, État qui a depuis tourné le
dos au PCB en faveur de la junte. Parce que l'État chinois est un
ennemi de la Révolution de printemps, le PCB a été forcé de se
réorganiser tout en développant un paradigme entièrement indépendant
poussé seulement par le soutien de la société révolutionnaire.
Bien qu'il reste la plus grande formation explicitement socialiste au
Myanmar, le PCB n'est en aucun cas seul dans sa défense d'une ligne
socialiste. De nombreuses autres formations radicales comme la Buffalo
Soldier Freedom Force et l'Armée de libération du peuple bamar défendent
aussi explicitement des paradigmes socialistes, composant toutes un bloc
intégral du front uni. La liste des formations du bloc socialiste seul
est trop longue pour l'inclure ici. Un autre facteur contribuant à la
culture révolutionnaire est qu'une portion significative des
organisations de masse régionales et des dites organisations armées
ethniques (OAE) qui se battent actuellement contre la junte ont commencé
comme des scissions du parti communiste, certaines maintenant une ligne
explicitement socialiste et d'autres s'en écartant. Cependant, le
socialisme explicite ne s'aligne pas toujours avec la libération
indigène ou avec la libération des femmes. Si seulement les choses
étaient aussi s
imples.
Les mouvements des basses terres tendent à être bien versés dans le
socialisme industriel mais n'ont que peu d'expérience au-delà de ce
domaine, alors que les mouvements autochtones tendent parfois à ne
défendre que leur propre communauté - d'où une certaine difficulté des
mouvement pour se massifier. Cette limitation fait que la Révolution de
printemps peut difficilement être comprise dans le seul langage de la
politique de masse.
Dirais-tu donc que les communautés ethniques jouent un rôle crucial dans
les luttes en cours?
Tout compte fait, l'existence de centaines de différents groupes armés
indigènes se battant contre des mécanismes génocidaires séculaires parle
d'elle-même. Ce n'est pas quelque chose qui s'est produit spontanément,
c'est le résultat de siècles de griefs indigènes contre l'État birman.
Parce que le pays est composé de tant de différentes communautés
indigènes qui ne se sentent pas représentées par l'État, ni même par le
concept national de Myanmar, la société révolutionnaire dans la région a
clairement indiqué qu'il n'y avait pas de solution sous forme d'un
État-nation.
Combats urbains après le coup d'État du 1er février 2021. Photo de deux
guérilleras des PDF (People's Defense Forces) à l'issue d'une formation
militaire proposée par l'AIF (Anti-Fascist Internationalist Front)
Quel rôle joue la question du foncier et de la réappropriation des terres?
Bien que la «paysannerie» puisse être délimitée plus clairement dans les
basses terres où le capitalisme industriel domine le marché du travail,
la distinction de classe devient plus compliquée dans les zones en marge
comme les collines du Chin. Il y existe de nombreux villages appartenant
aux tribus locales où la séparation de classe sur une base économique
est presque inexistante. Dans d'autres zones, il y a clairement un
système féodal résiduel avec une aristocratie terrienne visible et des
travailleurs paysans. Ce sont généralement les zones qui ont perdu le
plus d'influence tribale qui tendent à prendre une forme plus classiste.
Bien qu'on puisse supposer que la plupart des travailleurs indigènes
au-delà des basses terres tombent dans la catégorie de «paysans», car
ils détiennent le moins de ressources et maintiennent la terre de la
manière la plus directe, ce n'est toutefois pas une catégorie adéquat
pour décrire des zones et des peuples qui sont en r
éalité sans classes.
Là où existe une structure de pouvoir tentant de saisir ou de détruire
la terre, il y a un tissu social connecté à ce sol qui se défend. Les
hommes avec des fusils vont et viennent, mais ce sont toujours les
femmes qui gardent le village vivant. Même dans de nombreux villages qui
apparaissent complètement abandonnés et détruits, on tombe sur des
jardins vivants, et en leur sein se trouvent des femmes qui refusent de
partir. Sans leur détermination à cultiver la terre, il resterait peu à
défendre.
Partout dans les collines du Chin, il y a des peuples indigènes vivant
et travaillant sur leurs terres sans répondre à aucun système de
gouvernance réel, et ils sont confrontés à l'option de se battre contre
l'occupation fasciste de la junte ou de mourir. Habituellement, c'est la
formation de résistance la plus proche de leur lieu qui est celle avec
laquelle ils doivent interagir pour survivre et continuer à vivre sur
leurs terres. À cet égard, la distinction politique devient un luxe pour
ceux qui sont menacés par le génocide. Cela signifie aussi que chaque
formation de résistance tient des multitudes sociales, car elles
englobent tous les éléments de la société locale.
Quelle est la relation de la junte militaire avec la société de village?
Dans certains villages sur les hauteurs où j'ai travaillé, les camarades
locaux pointaient vers le bas pour expliquer que le village s'était
remonté au cours de nombreuses années pour le rendre moins accessible à
l'armée birmane.
Beaucoup d'accaparement des terres s'est en réalité retourné contre le
Tatmadaw en créant des conditions propices à la révolution. Les ouvriers
déracinés de la terre et les peuples tribaux n'ont nulle part où aller
sinon vers la résistance, les personnes sans terre sont ainsi acquises à
la révolution.
Drapeau de l'AIF
L'un des aspects frappants de la guerre en Birmanie est la profusion de
forces s'opposant au régime. Existe-t-il des organes de coordination
entre certaines de ces forces, en particulier parmi les différents
groupes de guérilla?
La communication diplomatique entre les organisations révolutionnaires
est essentielle au succès de la révolution. Sur le plan tactique, cela
prend la forme d'une coordination inter-régionale pour tirer avantage
des points faibles de la junte. Je me souviens avoir discuté de la
coordination d'actions militantes entre organisations dans différentes
régions afin de saturer les capacités aériennes de la junte. Du fait de
ces actions coordonnées, les pilotes de la junte ont eu leur moral au
plus bas et le nombre de suicides est monté en flèche sous la pression
immense de leurs supérieurs.
Même avec une coordination inter-régionale, l'action unifiée dans une
révolution aussi pluraliste n'est pas une tâche simple. Certains
différends entre formations de résistance ont dégénéré en violence. Cela
dit, les affrontements violents entre formations de résistance
deviennent un phénomène de plus en plus rare à mesure que l'élan vers la
diplomatie se renforce et que les conditions de la contre-offensive de
la junte deviennent plus difficiles.
Y a-t-il eu des accords sur des objectifs politiques communs?
En tant que commissaire politique de l'AIF, j'ai pu constater une chose:
il est difficile pour les mouvements locaux de maintenir un dialogue
politique constructif de long terme alors qu'un génocide bat son plein.
À mesure que les lignes de front se rapprochent, l'effort de guerre se
concentre entièrement sur l'autodéfense, et la communication politique
devient rapidement un luxe éphémère. Près des lignes de front, les
discussions sont fréquemment interrompues par des appels soudains à
intercepter l'ennemi, quand ce n'est pas par l'activité ennemie
elle-même. C'est particulièrement le cas pendant la saison sèche,
lorsque la mobilité de l'ennemi est à son apogée. À l'arrivée de la
mousson, les priorités ont tendance à changer quelque peu, car l'ennemi
s'enlise et ne peut plus se déplacer aussi librement.
D'un point de vue politique, on peut dire que la Révolution de Printemps
est un immense front uni contre la junte, qui rassemble tous les
différents éléments de la société autochtone et prolétarienne; c'est à
la fois une révolte autochtone contre l'État-nation et une révolte
populaire contre le fascisme. Hormis l'objectif commun de vaincre la
junte, il y a peu d'éléments familiers à l'analyse occidentale qui
peuvent s'y appliquer. La Révolution du Printemps revêt une ampleur
sociale sans précédent dans le moment actuel de l'histoire
révolutionnaire. Même le Rojava, aussi pluraliste que soit sa société
révolutionnaire, n'a pas atteint l'ampleur sociale de la Révolution de
Printemps.
Entretien réalisé par Zyg et Toun
Notes:
(1) Les Bamar constituent le groupe ethnique dominant du Myanmar
(environ 70% de la population)
(2) Bâtiments sacrés contenant des reliques bouddhistes
(3) Idéologie suprématiste hindoue portée par le parti Bharatiya Janata
du président Modi et de sa milice
L'entretien, version longue, est disponible aux formats texte et
brochure sur Paris Luttes info:
https://paris-luttes.info/actualites-de-la-guerre-et-de-la-21256
https://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4781
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