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(fr) La Platforme - La Plateforme d'Archinov - Partie Générale
Date
Tue, 25 Aug 2026 07:45:45 +0300
La Plateforme d'Archinov - Partie Générale ---- La Plateforme
d'organisation des communistes libertaires est un texte fondateur du
communisme libertaire. Notre Réseau militant a décidé de publier ce
texte centenaire en quatre parties et en les commentant. Car si ce texte
est évidemment daté, nous ambitionnons de montrer en quoi sa logique
reste pour l'essentiel d'actualité et peut inspirer nos réflexions au
XXIe siècle. Place à «la Partie Générale de la Plateforme d'Archinov».
---- 1. La lutte des classes, son rôle et son sens. ---- Commentaire: Ce
paragraphe n'apporte pas grand-chose de nouveau en terme d'analyse et de
plus il serait nécessaire de prendre en compte l'évolution contemporaine
du salariat. Mais son intérêt politique reste toujours d'actualité. La
Plateforme entendait affirmer la place de l'anarchisme au sein du
mouvement ouvrier. Ainsi l'anarchisme s'adresse en premier lieu aux
membres des classes sociales exploitées par le capitalisme. La Platefo
rme ancre l'anarchisme dans le mouvement révolutionnaire visant à
l'abolition du capitalisme. Ce point a été fortement critiqué par les
synthésistes pour qui les individualistes avaient toute leur place au
sein de l'anarchisme.
Il n'y a pas d'humanité UNE. Il y a une humanité des classes: esclaves
et maîtres. De même que toutes celles qui l'on précédée, la société
capitaliste et bourgeoise de nos temps n'est pas une. Elle est divisée
en deux camps très distincts, se différenciant socialement par leur
situation et leur fonction: le prolétariat (dans le sens étendu du mot)
et la bourgeoisie.
Le sort du prolétariat est, depuis des siècles, celui de porter le
fardeau d'un labeur physique pénible, dont les fruits reviennent
cependant, non pas à lui mais à une autre classe privilégiée, détentrice
de la propriété, de l'autorité et des produits de la culture (science,
instruction, etc..): la bourgeoisie. L'asservissement social et
l'exploitation des masses laborieuses forment la base sur laquelle
repose la société moderne, sans laquelle cette société ne pourrait pas
exister.
Ce fait engendra une lutte des classes séculaire, prenant tantôt un
caractère ouvert et violent, tantôt une allure insensible et lente, mais
dirigée toujours, quand au fond, vers la transformation de la société
actuelle en une société qui répondrait aux besoins, aux nécessités et à
la conception de la justice des travailleurs.
Toute l'histoire humaine représente dans le domaine social une chaîne
ininterrompue de luttes que les masses laborieuses menèrent pour leurs
droits, leur liberté et une vie meilleure. Cette lutte des classes fut
toujours dans l'histoire des sociétés humaines le principal facteur qui
détermina la forme et les structures de ces sociétés.
Le régime social et politique de tout pays est avant tout le produit de
la lutte des classes. La structure donnée d'une société quelconque nous
montre l'état où s'est arrêtée et où se trouve la lutte des classes. Le
moindre changement dans la situation mutuelle des forces de classe en
lutte produit incessamment des modifications dans les tissus et les
structures de la société.
Telle est la portée générale, universelle et le sens de la lutte des
classes dans la vie des sociétés de classes.
2. Nécessité d'une révolution sociale violente
Commentaire: Cette partie est un peu plus datée. La réalité des rapports
de classe s'est beaucoup transformée. La violence symbolique mise en
évidence par le sociologue Pierre Bourdieu prend aujourd'hui d'avantage
de poids dans la domination de classe qu'il y a un siècle. Pour autant
on ne peut que souscrire à l'affirmation selon laquelle les «classes
dominantes (...) rendent de plus en plus difficile la lutte contre
elles». Mais affirmer qu'«il n'y a que la voie de la révolution sociale
violente pour transformer la société capitaliste», nous semble
réducteur. Le «moment crucial» du combat de classe ne saurait être cet
instant d'affrontement que l'on imagine final, mais bien plus la
construction au sein de la société capitalisme de contre-pouvoirs,
pouvant déboucher en période de crise capitaliste sur un double-pouvoir,
porte ouverte vers le communisme.
Le principe d'asservissement des masses par la violence constitue la
base de la société moderne. Toutes les manifestations de son existence -
l'économie, la politique, les relations sociales - reposent sur la
violence de classe dont les organes de service sont, l'autorité, la
police, l'armée, le tribunal. Tout dans cette société chaque entreprise
prise isolément, de même de tout le système d'état, n'est que le rempart
du capitalisme où l'on a constamment l'oeil sur les travailleurs, où
l'on tient toujours prêtes les forces destinées à réprimer les
travailleurs menaçant les fondements ou même la tranquillité de la
société actuelle.
En même temps, le système de cette société maintient délibérément les
masses laborieuses dans un état d'ignorance et de stagnation mentale: il
empêche par la force le relèvement de leur niveau moral et intellectuel,
afin d'en avoir plus facilement raison.
Les progrès de la société moderne, l'évolution technique du capital et
le perfectionnement de son système politique, fortifient la puissance
des classes dominantes et rendent de plus en plus difficile la lutte
contre elles, faisant, ainsi, reculer le moment décisif de
l'émancipation du travail.
L'analyse de la société moderne nous amène à la conclusion qu'il n'y a
que la voie de la révolution sociale violente pour transformer la
société capitaliste en une société de travailleurs libres.
3. L'anarchisme et le communisme libertaire
Commentaire: On ne saurait dire mieux! Bien sur avec les mots d'aujourd'hui.
La lutte des classes créée par l'esclavage des travailleurs et leurs
aspirations à la liberté fit naître dans les milieux des opprimés l'idée
de l'anarchisme: l'idée de la négation du système social fondé sur les
principes de classes et de l'État, et de son remplacement par une
société libre et non-étatiste des travailleurs s'administrant eux-mêmes.
L'Anarchisme naquit donc, non pas des réflexions abstraites d'un savant
ou d'un philosophe, mais de la lutte directe menée par les travailleurs
contre le capital, des besoins et des nécessités des travailleurs, de
leurs applications vers la liberté et l'égalité, aspirations qui
deviennent particulièrement vives aux meilleures époques héroïques de la
vie et de la lutte des masses laborieuses.
Les penseurs éminents de l'anarchisme, Bakounine, Kropotkine et d'autres
n'ont pas créé l'idée d'anarchisme mais, l'ayant trouvée dans les
masses, ont simplement aidé par la puissance de leur pensée et de leurs
connaissances, à la préciser et à la répandre.
L'anarchisme n'est pas le résultat d'oeuvres personnelles ni l'objet de
recherches individuelles.
De la même façon, l'anarchisme n'est nullement le produit d'aspirations
humanitaires. L'humanité «une» n'existe pas. Toute tentative de faire de
l'anarchisme l'attribut de toute l'humanité telle qu'elle est
actuellement, de lui attribuer un caractère généralement humanitaire,
serait un mensonge historique et social qui aboutirait infailliblement à
la justification de l'ordre actuel et d'une nouvelle exploitation.
L'anarchisme est généralement humanitaire uniquement dans le sens que
les idéaux des classes laborieuses tendent à rendre saines la vie de
tous les hommes, et que le sort de l'humanité d'aujourd'hui ou de demain
est lié à celui du travail asservi. Si les masses laborieuses sont
victorieuses, l'humanité toute entière renaîtra. Si elles ne vainquent
pas, la violence, l'exploitation, l'esclavage, l'oppression régneront
comme auparavant dans le monde...
La naissance, l'épanouissement la réalisation des idéaux anarchistes ont
leurs racines dans la vie et la lutte des masses laborieuses et sont
inséparablement liés au sort de ces dernières.
L'anarchisme aspire à transformer la société bourgeoise et capitaliste
en une société qui assurerait aux travailleurs les produits de leurs
travail, la liberté, l'indépendance, l'égalité sociale et politique.
Cette autre société sera le communisme libertaire. C'est dans le
communisme libertaire que trouvent leur pleine expansion la solidarité
sociale et la libre individualité, et que ces deux idées se développent
en parfaite harmonie.
Le communisme libertaire estime que l'unique créateur des valeurs
sociales est le travail, physique et intellectuel, et pas conséquent que
seul le travail a le droit de gérer toute la vie économique et sociale.
C'est pourquoi il ne justifie ni n'admet en aucune mesure l'existence
des classes non laborieuses.
Tant que ces classes subsisteront en même temps que le communisme
libertaire, ce dernier ne reconnaîtra pas de devoir envers elles. Ce ne
sera que lorsque les classes non laborieuses se décideront à devenir
productives et voudrons vivre dans la société communiste aux même
conditions que tous les autres qu'elles y prendront une place analogue à
celles de tout le monde, c'est-à-dire celle des membres libres de la
société jouissant des même devoirs que tous les autres membres laborieux.
Le communisme libertaire aspire à la suppression de toute exploitation
et de toute violence, aussi bien contre l'individu que contre les
masses. Dans ce but, il établit une base économique et sociale qui
unifie en un ensemble harmonieux toute la vie économique et sociale du
pays, assure à tout individu une situation égale à celle des autres, et
apporte à chacun le maximum de bien-être. Cette base est la mise en
commun sous forme de socialisation, de tous les moyens et instruments de
production (industrie, transports, terre, matières premières, ...) et
l'édification d'organismes économiques sur le principe de l'égalité
d'auto-administration des classes laborieuses.
Dans les limites de cette société autogérée des travailleurs, le
communisme libertaire établit le principe d'égalité de la valeur et des
droits de tout individu (non pas de l'individualité «en général», ni non
plus de «l'individualité» mystique ou du concept de l'individualité,
mais de l'individu concret).
C'est de ce principe d'égalité, et aussi de ce que la valeur du travail
fourni par chaque individu ne peut être mesurée ni estimée que découle
le principe fondamental économique, social et juridique du communisme
libertaire: «De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins».
4. La négation de la démocratie
Commentaire: Ne jouons pas sur les mots! La Plateforme parle de la
démocratie représentative. A cette mesure nous adhérons à ce qui est
dit. Mais nous restons partisans d'une véritable démocratie,
c'est-à-dire étymologiquement d'un «Pouvoir du peuple». Ce que n'est pas
la démocratie représentative!
La démocratie est une des formes de la société capitaliste et bourgeoise.
La base de la démocratie est le maintien de deux classes antagonistes de
la société moderne: celle du travail et celle du capital, et leur
collaboration sur le fondement de la propriété capitaliste privée.
L'expression de cette collaboration est le parlement et le gouvernement
national représentatif.
Formellement, la démocratie proclame la liberté de la parole, de la
presse, des associations, tant qu'elles ne contestent pas les intérêts
de la classe dominante, c'est-à-dire, la bourgeoisie.
La démocratie maintient intact le principe de la propriété capitaliste
privée. Par là-même, elle laisse à la bourgeoisie le droit de tenir
entre ses mains toute l'économie du pays, toute la presse,
l'enseignement, la science, l'art, ce qui en fait, rend la bourgeoisie
maîtresse absolue du pays. Ayant le monopole dans le domaine de la vie
économique, la bourgeoisie peut établir son pouvoir illimité aussi dans
le domaine politique. En effet le gouvernement représentatif, le
parlement, ne sont, dans les démocraties, que des organes exécutifs de
la bourgeoisie.
Par conséquent, la démocratie n'est que l'un des aspects de la dictature
bourgeoise, voilée sous des formules trompeuses de libertés politiques
et de garanties fictives.
5. La négation de l'autorité
Commentaire: Avec les mots d'aujourd'hui et peut-être un peu plus de
finesse dans l'analyse, nous partageons le constat fait par la
Plateforme il y a un siècle. Mieux, certains aspects peuvent être
considérés comme prémonitoires.
Les idéologues de la bourgeoisie définissent l'État comme l'organe
régularisant les relations complexes politiques civiles et sociales
entre les hommes au sein de la société moderne, protégeant l'ordre et
les lois de cette dernière. Les anarchistes sont parfaitement d'accord
avec cette définition, mais ils la complètent en affirmant qu'à la base
de cet ordre et de ces lois se trouve l'asservissement de l'énorme
majorité du peuple par une minorité insignifiante, et que c'est à cela
précisément que sert l'État.
L'État est, simultanément, la violence organisée de la bourgeoisie
envers les travailleurs et le système de ses organes exécutifs.
Les socialistes de gauche et, en particulier, les bolcheviks considèrent
eux aussi l'autorité et l'État bourgeois comme des serviteurs du
capital. Mais ils estiment que l'autorité et l'État peuvent devenir,
entre les mains de partis socialistes, un moyen puissant dans la lutte
pour l'émancipation du prolétariat. Pour cette raison ces partis sont
pour une autorité socialiste et un État prolétarien. Les uns veulent la
conquête du pouvoir par des moyens pacifiques, parlementaires (les
sociaux démocrates); les autres par la voie révolutionnaire (les
bolcheviks, les socialistes, révolutionnaires de gauche).
L'anarchisme considère ces deux thèses comme foncièrement erronées,
néfastes pour l'oeuvre d'émancipation du travail.
L'autorité est toujours liée à l'exploitation et à l'asservissement des
masses populaires. Elle naît de cette exploitation, où elle est créée
dans les intérêts de cette dernière. L'autorité sans violence et sans
exploitation perd toute raison d'être.
L'État et l'Autorité enlèvent aux masses l'initiative, tuent l'esprit de
création et d'activités libres, cultivent en elles la psychologie
servile de soumission, d'attente, d'espoir de gravir les échelons
sociaux, de confiance aveugle et des guildes, l'illusion de partager
l'Autorité. Or l'émancipation des travailleurs n'est possible que dans
le processus de la lutte révolutionnaire directe des vastes masses
laborieuses et de leurs organisations de classes contre le système
capitaliste.
La conquête du pouvoir par les partis sociaux-démocrates, par les moyens
parlementaires, dans les conditions de l'ordre actuel, ne fera pas
avancer un seul pas l'oeuvre d'émancipation du travail, pour la simple
raison que la bourgeoisie qui tiendra dans les mains toute l'économie et
toute la politique du pays. Le rôle de l'autorité socialiste se réduira,
dans ce cas aux réformes, à l'amélioration de ce même régime bourgeois.
(Exemples: Mac Donald, les partis sociaux démocrates de l'Allemagne, de
la Suède, de la Belgique, parvenus au pouvoir dans la société capitaliste).
La prise de pouvoir à l'aide d'un bouleversement social et de
l'organisation d'un soi-disant «État prolétarien» ne peut pas d'avantage
servir la cause de l'authentique émancipation du travail.
L'État construit tout d'abord soit-disant pour la défense de la
révolution, finit infailliblement par être gonflé des besoins et des
caractéristiques propres à lui seul, devenant lui-même le but, produit
des castes spécifiques privilégiées sur lesquelles il s'appuie: il
soumet les masses par la force à ses besoins et à ceux des castes
privilégiées et rétablit par conséquent le fondement de l'autorité et de
l'État capitalistes: l'asservissement et l'exploitation habituelles des
masses par la violence (exemple: l' «état ouvrier et paysan» des
bolcheviks).
6. Le rôle des masses et le rôle des anarchistes dans la lutte sociale
et dans la révolution sociale.
Commentaire: Évidemment les rédactrices et rédacteurs de la Plateforme
ne pouvaient anticiper complètement l'évolution des structures sociales
en France. De plus, l'affirmation que «L'État doit périr, non pas d'un
jour dans la société future, mais tout suite» ne saurait être pris au
pied de la lettre. Elle est d'ailleurs contradictoire avec le paragraphe
suivant sur la période transitoire. Au cours du processus
révolutionnaire, les anarchistes s'inscrivent dans la création de
contre-pouvoirs au sein de la société. La convergence de ces
contre-pouvoirs peut déboucher, à la faveur de la perte de légitimité de
l'État, vers une situation de double-pouvoir. C'est seulement à ce
moment, quand les classes sociales dominées se sont organisées
massivement au sein de ce pouvoir émergent, que l'État peut être détruit
et remplacé par celui-ci.
Enfin un autre point doit être souligné. Nous adhérons globalement à la
logique qui est décrite ici. Mais la situation politique a profondément
évoluée au cours du dernier siècle. D'une part l'anarchisme est bien
plus marginalisé. D'autre part, au sein des autres courants
révolutionnaires des doutes se sont insinués sur la stratégie léniniste.
Des pratiques autogestionnaires sont apparues, au sein de courants où on
ne les attendait pas. Aussi, selon nous, une nouvelle tâche
complémentaire doit être prise en compte par les anarchistes:
populariser les idées autogestionnaires le plus largement possible et
entraîner tous les courants autogestionnaires dans une dynamique
promouvant l'autonomie du mouvement social et la dynamique créatrice des
masses. Il n'est plus possible d'imaginer que les anarchistes, seuls,
pourraient prendre en charge toutes les tâches décrites ci-dessous. Le
discours, sans en changer rien sur le fond, doit remplacer l'anarchisme
par la concep
tion plus large de l'autogestion. Relire ce paragraphe dans ce sens
lui donne une bien meilleure actualité.
Les forces principales de la révolution sociale sont la classe ouvrière
des villes, les masses paysannes et une partie de l'intelligentsia
laborieuse.
Remarque: tout en étant, de même que le prolétariat des villes et des
campagnes une classe opprimée et exploitée, l'intelligentsia laborieuse
est relativement plus désunie que les ouvrier et les paysans grâce aux
privilèges économiques octroyés par la bourgeoisie à certains de ses
éléments. C'est pourquoi, les premiers jours de la révolution sociale,
les couches les moins aisées de l'intelligentsia seulement y prendront
une part active.
La conception anarchiste de rôle des masses dans la révolution sociale
et dans la construction du socialisme diffère d'une façon typique de
celle des partis étatistes. Tandis que le bolchevisme et les courants
qui lui sont apparentés estiment que la masse laborieuse ne possède que
des instincts révolutionnaires destructifs, étant incapable d'une
activité révolutionnaire créatrice et constructive - raison principale
pour laquelle cette dernière doit se concentrer entre les mains de
hommes formant le gouvernement de l'État ou le Comité Central du Parti -
les anarchistes pensent au contraire que la masse laborieuse porte en
elle d'énormes possibilités créatrices et constructives, et ils aspirent
à supprimer les obstacles empêchant leur manifestation.
Les anarchistes considèrent l'État précisément comme obstacle principal,
usurpant les droits des masses et leur enlevant toutes les fonctions de
la vie économique et sociale. L'État doit périr, non pas d'un jour dans
la société future, mais tout suite. Il doit être détruit par les
travailleurs le premier jour de leur victoire, et ne doit pas être
rétabli sous quelque forme que ce soit. Il sera remplacé par un système
fédéraliste des organisations de production et de consommation des
travailleurs unifiées fédéralement et s'auto-administrant. Ce système
exclut aussi bien l'organisation de l'Autorité que la dictature d'un
parti que qu'il soit.
La révolution russe montre précisément cette orientation du processus
d'émancipation sociale dans la création du système des soviets des
ouvriers et des paysans et des comités d'usines. Sa triste erreur fut de
ne pas avoir liquidé en temps opportun l'organisation du pouvoir d'État
du gouvernement provisoire d'abord, du pouvoir bolchevik ensuite. Les
bolcheviks mettant à profit la confiance des ouvriers et des paysans,
réorganisèrent l'État bourgeois conformément aux circonstances du moment
et tuèrent ensuite à l'aide de cet État l'activité créatrice des masses
en étouffant le régime libre des soviets et des comités d'usines qui
représentaient les premiers pas vers l'édification d'une société
non-étatiques, socialiste.
L'action des anarchistes peut être divisée en deux périodes: celle
d'avant la révolution, et celle pendant la révolution. Dans l'un et dans
l'autre cas, les anarchistes ne pourront remplir leur rôle seulement en
tant que force organisée ayant une conception nette des objectifs de
leur lutte et des voies menant vers la réalisation de ces objectifs.
La tâche fondamentale de l'Union Anarchiste Générale, en période
révolutionnaire, doit être la préparation des ouvriers et des paysans à
la révolution sociale.
En niant la démocratie formelle (bourgeoise), l'Autorité de l'État, en
proclamant l'émancipation complète du travail, l'anarchisme accentue au
maximum les principes rigoureux de la lutte des classes: il éveille et
développe dans les masses la conscience de classe et l'intransigeance
révolutionnaire de classe.
C'est précisément dans le sens de l'intransigeance de classe, de
l'anti-démocratisme, des idéaux du communisme anarchiste, que
l'éducation libertaire des masses doit se faire. Mais l'éducation seule
ne suffit pas. Ce qui est nécessaire aussi, c'est une certaine
organisation anarchiste des masses. Pour la réaliser, il faut oeuvrer
dans deux sens: d'une part, dans celui de la sélection et du groupement
des forces révolutionnaires ouvrières et paysannes sur une base
théorique communiste libertaire (organisations spécifiques communistes
libertaires); d'autre part, dans le sens du regroupement des ouvriers et
paysans révolutionnaires sur une base économique de production et de
consommation (organisation de production des ouvriers et paysans
révolutionnaires, coopératives ouvrières et paysannes libres, etc...).
La classe ouvrière et paysanne, organisée sur une base de production et
de consommation et pénétrée des positions de l'anarchisme
révolutionnaire, sera le premier point d'appui de la révolution sociale.
Plus ces milieux deviendront conscients et organisés d'une façon
anarchiste, dès à présent, plus ils manifesteront une volonté
d'intransigeance et de création libertaires au moment de la révolution.
Quant à la classe ouvrière en Russie, il est clair qu'après huit ans de
dictature bolcheviste, qui enchaîne les besoins naturels des masses,
l'activité libre, démontre, mieux que quiconque, la véritable nature de
tout pouvoir; cette classe recèle en elle des possibilités énormes pour
la formation d'un mouvement anarchiste de masse. Les militants
anarchistes organisés doivent aller immédiatement, avec toutes leurs
forces disponibles, à la rencontre de ces besoins et possibilités, afin
de ne pas leur permettre de dégénérer en réformisme (menchevisme). Avec
la même urgence, les anarchistes doivent s'appliquer de toutes leurs
forces à organiser la paysannerie pauvre, écrasée par le pouvoir
étatique, recherchant une issue et recelant des possibilités
révolutionnaires énormes en elle.
Le rôle des anarchistes en période révolutionnaire ne peut se borner à
la seule propagande de mots d'ordre et des idées libertaires.
La vie apparaît comme l'arène non seulement de la propagande de telle ou
telle conception, mais aussi au même degré comme l'arène de la lutte, de
la stratégie et des aspirations de ces conceptions à la direction de la
vie sociale et économique.
Plus que toute autre conception, l'anarchisme doit devenir la conception
directrice de la révolution sociale car ce ne sera que sur la base
théorique de l'anarchisme que la révolution sociale pourra aboutir à
l'émancipation complète du travail.
La position directrice des idées anarchistes dans la révolution signifie
une orientation anarchiste des événements. Il ne faut pas confondre,
toutefois, cette force théorique motrice avec la direction politique des
partis étatistes qui aboutit finalement au Pouvoir d'État.
L'anarchisme n'aspire ni à la conquête du pouvoir politique, ni à la
dictature. Son aspiration principale est d'aider les masses à prendre la
voie authentique de la révolution sociale et de la construction
socialiste. Mais il ne suffit pas que les masses prennent la voie de la
révolution sociale. Il est nécessaire aussi de maintenir cette
orientation de la révolution et de ces objectifs: la suppression de la
société capitaliste, au nom de celle des travailleurs libres. Comme
l'expérience de la révolution russe de 1917 nous l'a montré, cette
dernière tâche est loin d'être facile, à cause surtout des nombreux
partis qui cherchent à orienter le mouvement dans une direction opposée
à la révolution sociale.
Bien que les masses s'expriment profondément dans les mouvements sociaux
par des tendances et des mots d'ordre anarchistes, ces tendances et mots
d'ordres restent cependant éparpillés, n'étant pas coordonnés, et par
conséquent n'amènent pas à organiser la puissance motrice des idées
libertaires qui est nécessaire pour garder dans la révolution sociale
l'orientation et les objectifs anarchistes. Cette force théorique
motrice ne peut s'exprimer que par un collectif spécialement créé par
les masses à cet effet. Les éléments anarchistes organisés constituent
précisément ce collectif. Les devoirs théoriques et pratiques de ce
collectif, au moment de la révolution sont considérables.
Il doit manifester son initiative et déployer une participation totale
dans tous les domaine de la révolution sociale: celui de l'orientation
et du caractère général de la révolution, celui des tâches positives de
la révolution dans la nouvelle production, celui de la guerre civile et
de la défense de la révolution, de la consommation, de la question
agraire, etc...
Sur toutes ces questions et sur nombres d'autres, la masse exige des
anarchistes une réponse claire et précise. Et du moment que les
anarchistes prônent une conception de la révolution et de la structure
de la société, ils sont obligés de donner à toutes ces questions une
réponse nette, de relier la solution de ces problèmes à la conception
générale du communisme libertaire et de consacrer toutes leurs forces à
leur réalisation effective.
Dans ce cas seulement, l'Union Anarchiste Générale et le mouvement
anarchiste assurent complètement leur fonction théorique motrice dans la
révolution sociale.
7. La période transitoire
Commentaire: La Plateforme remet en cause fondamentalement la conception
bolchevique de la période de transition, en affirmant que «la prise en
main des fonctions productives et sociales pour les travailleurs tracera
une ligne de démarcation nette entre l'époque étatiste et celle du
non-étatisme». Faut-il en déduire que tout sera achevé par cette prise
du pouvoir par les travailleuses et les travailleurs? Évidemment non!
Puisque alors elles et ils «entameront [seulement] la construction de la
société libre». Ce sera donc une période de transition entre le
capitalisme et le communisme.
Cette question prend un sens encore plus important aujourd'hui avec la
crise écologique qui déstabilise nos sociétés. Il faudra non seulement
adapter les outils de production à l'exigence de «de chacun selon ses
moyens, à chacun selon ses besoins», mais aussi prendre en compte les
impératifs écologiques. Cela ne se fera pas du jour au lendemain.
Les partis politiques socialistes entendent par l'expression «période de
transition», une phase déterminée dans la vie d'un peuple, dont les
traits caractéristique sont: la rupture avec l'ancien ordre des choses
et l'instauration d'un nouveau système économique et politique, système
qui, toutefois, ne représente pas encore l'émancipation complète des
travailleurs.
Dans ce sens, tous les programmes minimum des partis politiques
socialistes, par exemple le programme démocratique des socialistes
opportunistes ou le programme de la «dictature du prolétariat» des
communistes, sont des programmes de la période transitoire.
Le trait essentiel de ces programmes-minimum est que, tous, ils estiment
impossible, pour le moment, la réalisation complètes des idéaux des
travailleurs: leur indépendance, leur liberté, leur égalité, et par
conséquent, conservent toute une série d'institutions du système
capitaliste: le principe de la contrainte étatiste, la propriété privée
des moyens et instruments de production, le salariat, et plusieurs
autres, selon les buts auxquels tel ou tel autre programme des partis se
réfère.
Les anarchistes ont toujours été les adversaires de principe des
programmes semblables, estimant que la construction de systèmes
transitoires qui maintiennent les principes d'exploitation et de
contrainte des masses mène inévitablement à une nouvelle croissance de
l'esclavage.
Au lieu d'établir des programmes-minimum politiques, les anarchistes ont
toujours défendu l'idée de la révolution sociale immédiate qui priverait
la classe capitaliste des privilèges économiques et politiques et
remettrait les moyens et instruments de production, ainsi que toutes les
fonctions de la vie économique et sociale dans les mains des travailleurs.
Cette position, les anarchistes la gardent jusqu'à présent.
L'idée de la période transitoire, selon laquelle la révolution sociale
doit aboutir, non pas à la société communiste, mais à un système X,
conservant les éléments et les survivances du vieux système capitaliste
est antisociale par essence. Elle menace de faire aboutir au
renforcement et au développement de ces éléments jusqu'à leurs
dimensions d'autrefois, et fait rétrograder les événements.
Un exemple éclatant en est le régime de la «dictature du prolétariat»
établi par les bolcheviks en Russie.
Selon eux, ce régime ne devait être qu'une étape transitoire vers le
communisme total. en réalité, cette étape a abouti de fait à la
restauration de la société de classes, au fond de laquelle se trouvent,
comme auparavant, les ouvriers et les paysans pauvres.
Le centre de gravité dans la construction de la société communiste ne
consiste pas en la possibilité d'assurer à chaque individu dès le
premier jour de la révolution la liberté illimitée de pouvoir satisfaire
ses besoins, mais s'affirme dans le fait de conquérir la base sociale de
cette société et d'établir les principes de rapports égalitaires entre
les individus. Quand à la question d'une abondance de biens plus ou
moins grande, elle ne se situe pas au niveau du principe mais se pose
comme un problème technique.
Le principe fondamental sur lequel sera érigé la société nouvelle,
principe sur lequel reposera, pour ainsi dire, cette société et qui ne
devra être restreint en aucune mesure, est celui de l'égalité des
rapports, de la liberté et de l'indépendance des travailleurs. Or, ce
principe représente justement l'exigence première fondamentale des
masses au nom de laquelle elles se soulèveront seulement pour la
révolution sociale.
De deux choses l'une: ou bien la révolution sociale se terminera par la
défaite des travailleurs, et dans ce cas: il faudra recommencer à se
préparer à la lutte, à une nouvelle offensive contre le système
capitaliste; ou bien elle amènera une victoire des travailleurs et dans
ce cas, ces derniers s'étant emparés des moyens leur permettant de
s'auto-administrer - de la terre, de la production et des fonctions
sociales - entameront la construction de la société libre.
C'est ce qui caractérisera le début de l'édification de la société
communiste qui, une fois commencée, suivra alors sans interruption le
cours de son développement, en se fortifiant et en se perfectionnant
sans cesse.
De cette façon, la prise en main des fonctions productives et sociales
pour les travailleurs tracera une ligne de démarcation nette entre
l'époque étatiste et celle du non-étatisme.
S'il veut devenir le porte-parole des masses en lutte, le drapeau de
toute une époque sociale révolutionnaire, l'anarchisme ne doit pas
assimiler son programme aux survivances du monde périmé, aux tendances
opportunistes des systèmes et périodes de transition, ni cacher ses
principes fondamentaux, mais , au contraire, les développer et les
appliquer au maximum.
8. Anarchisme et syndicalisme
Commentaire: Nous retrouvons dans cette partie la dualité du combat
communiste libertaire tel qu'il fait quasiment consensus aujourd'hui.
D'un côté le combat pour le développement d'un mouvement social
pluraliste et autonome. De l'autre le combat pour le projet de société
communiste libertaire. Le communisme libertaire n'a pas de sens sans son
complément, le syndicalisme révolutionnaire.
Mais là encore, et pour les mêmes raisons que dans le paragraphe «Le
rôle des masses et le rôle des anarchistes», nous invitons la lectrice
ou le lecteur à «remplacer l'anarchisme par la conception plus large de
l'autogestion».
Nous considérons comme artificielle, privée de tout fondement et de tout
sens, la tendance d'opposer le communisme libertaire au syndicalisme et
vice-versa.
Les notions de l'anarchisme et du syndicaliste appartiennent à deux
plans différents. Tandis que le communisme, c'est-à-dire, la société
libre des travailleurs égaux, est le but de la lutte anarchiste, le
syndicalisme, c'est-à-dire le mouvement ouvrier révolutionnaire par
profession, n'est que l'une des formes de la lutte révolutionnaire de
classe. En unissant les ouvriers sur la base de la production, le
syndicalisme révolutionnaire, comme du reste tout groupement
professionnel, n'a pas de théorie déterminée; il n'a pas une conception
du monde répondant à toutes les questions compliquées sociales et
politiques de la réalité contemporaine. Il reflète toujours l'idéologie
de divers groupements politique, de ceux notamment qui oeuvrent le plus
intensément dans ses rangs.
Notre attitude vis-à-vis du syndicalisme révolutionnaire découle de ce
qui vient d'être dit. Sans nous préoccuper ici de résoudre à l'avance la
question du rôle des syndicats révolutionnaires au lendemain de la
révolution, c'est à dire de savoir s'ils seront les organisateurs de
toute production nouvelle, ou s'il céderont ce rôle aux soviets
ouvriers, ou encore aux comités d'usine, nous estimons que les
anarchistes doivent participer au syndicalisme révolutionnaire comme
l'une des formes du mouvement ouvrier révolutionnaire.
Cependant, la question telle qu'elle se pose aujourd'hui n'est pas de
savoir si les anarchistes doivent ou non participer au syndicalisme
révolutionnaire mais plutôt comment et dans quel but ils doivent y
prendre part.
Nous considérons toute la période précédente, jusqu'à nos jours, lorsque
les anarchistes entraient dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire
en qualité de militants et de propagandistes individuels - comme une
période de relations artisanales vis-à-vis du mouvement ouvrier
professionnel.
L'anarcho-syndicalisme, cherchant à introduire avec force les idées
libertaires dans l'aile gauche du syndicalisme révolutionnaire, au moyen
de la création de syndicats de type anarchiste, représente, sous ce
rapport, un pas en avant; mais il ne dépasse pas encore tout à fait la
méthode empirique. Car l'anarcho-syndicalisme ne lie pas obligatoirement
l'oeuvre d'«anarchisation» du mouvement syndicaliste avec celle de
l'organisation des forces anarchistes en dehors de ce mouvement. Or, ce
n'est qu'à la condition d'une telle liaison qu'il est possible
«d'anarchiser» le syndicalisme révolutionnaire et de l'empêcher de
dévier vers l'opportunisme et le réformisme.
Considérant le syndicalisme révolutionnaire uniquement comme un
mouvement professionnel des travailleurs n'ayant pas une théorie sociale
et politique déterminée, et par conséquent, étant impuissant à résoudre
par lui-même la question sociale, nous estimons que la tâche des
anarchistes dans les rangs de ce mouvement consiste à y développer les
idées libertaires, à l'orienter dans un sens libertaire, afin de le
transformer en une armée active de la révolution sociale. Il importe de
ne jamais oublier que si le syndicalisme ne trouve pas l'appui en temps
opportun de la théorie anarchiste, il s'appuie alors, bon gré mal gré,
sur l'idéologie d'un parti politique étatique quelconque.
Le syndicalisme français, qui a brillé jadis de mots d'ordre et de
tactiques anarchistes, est tombé ensuite sous l'influence des bolcheviks
d'une part, et surtout d'autre part des socialistes opportunistes de
droite, en est un exemple frappant.
Mais la tâche des anarchistes dans les rangs du mouvement ouvrier
révolutionnaire ne pourra être rempli qu'à condition que leur oeuvre y
soit étroitement liée et conciliée avec l'activité de l'organisation
anarchiste se trouvant en dehors du syndicat. Autrement dit, nous devons
entrer dans le mouvement professionnel révolutionnaire comme une force
organisée, responsable du travail accompli dans les syndicats devant
l'organisation anarchiste générale, et orienté par cette dernière.
Sans nous borner à la création de syndicats anarchistes, nous devons
chercher à exercer notre influence théorique sur le syndicalisme
révolutionnaire tout entier, et dans toutes ses formes (les IWW, les
Unions Professionnelles russes, etc...). Ce but, nous ne pourrons
l'atteindre autrement qu'en nous mettant à l'oeuvre en tant que
collectif anarchiste rigoureusement organisé, mais en aucun cas en
petits groupes empiriques, n'ayant entre eux ni liaison
organisationnelle, ni convergence théorique.
Des groupements anarchistes dans les entreprises et les usines,
préoccupés par la création de syndicats anarchistes, menant la lutte
dans les syndicats révolutionnaires pour la prépondérance des idées
libertaires dans le syndicalisme, groupements orienté dans leur action
par une organisation anarchiste générale: tels sont le sens et les
formes de l'attitude des anarchistes vis-à-vis du syndicalisme
révolutionnaire qui s'y rattachent.
https://plateformecl.org/la-plateforme-darchinov-partie-generale/
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