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(fr) Alternative Libertaire #373 (UCL) - Point de vue: Avec Jospin, la mort du réformisme sincère

Date Tue, 21 Jul 2026 23:14:59 +0300


Jospin est mort. Qu'en reste-t-il? Faisant partie des derniers représentants d'un Parti socialiste «à l'ancienne», revenir sur son parcours et son bilan peut nourrir nos réflexions et nos critiques libertaires sur les réformismes d'hier et d'aujourd'hui. ---- La mort de Lionel Jospin, le 22mars dernier, a fait peu de bruit. Dans la presse anarchiste, ce n'est pas étonnant, mais dans les médias traditionnels cela peut interroger d'avantage. Pour une figure qui fut premier ministre pendant près de cinq ans, et premier secrétaire du Parti socialiste (PS) durant près de 10ans, on aurait pu s'attendre à plus d'écho. ---- Faire le bilan, calmement ---- C'est peut être que la figure de Jospin semble en décalage avec le monde de 2026. Déjà, parce que dans un monde où on nous rabâche que toute amélioration des droits sociaux est impossible, le bilan de Jospin peut laisser songeur. Car si on n'oubliera pas les parts noires de son action, comme les innombrables privatisation
s menées sous ses gouvernements -CIC, Air France, Thales (Thomson CSF à l'époque), France Telecom (devenu Orange aujourd'hui)...-, il a aussi à son actif le meilleur bilan social gouvernemental depuis des décennies. Mise en place des 35heures, création de la couverture maladie universelle (CMU) qui garantit l'accès à l'assurance santé à tous et toutes, et de l'aide médicale d'État (AME) qui permet la prise en charge médicale des étrangers et étrangères en situation irrégulière, création du Pacs qui ouvrira la voie vers le mariage pour tous·tes... Des mesures qui pour la plupart sont aujourd'hui lourdement attaquées par la droite et l'extrême droite.

L'autre point qui gêne probablement les commentateurs de plateaux télé, c'est le parcours de Jospin. Passé par l'Organisation communiste internationaliste (OCI), une organisation trotskyste dirigée par Pierre Lambert, Jospin rejoint initialement le Parti socialiste dans une volonté d'entrisme. Formé à l'OCI pendant plusieurs années, Jospin part donc avec un bagage politique incluant une solide compréhension des grilles de lectures révolutionnaires. C'est visiblement le contact du pouvoir qui va le faire changer de camp. Lorsqu'en 1982, alors qu'il est député et conseiller de la ville de Paris et premier secrétaire du PS, Lambert lui demande de dénoncer le «tournant de la rigueur» du gouvernement Mitterrand, Jospin refuse. Lambert dira plus tard que «Jospin a pris gout aux délices du pouvoir» [1].

Que Jospin ait pris gout au pouvoir, ce n'est pas impossible, mais on peut se poser la question autrement. Il semble plus probable que l'exercice du pouvoir au sein même de l'appareil d'État ait simplement influencé ses perspectives. Lors du tournant de la rigueur, les révolutionnaires de tous bords ne voient que les effets pervers d'un système capitaliste à démanteler, qui impose de fausses solutions favorables au capital. Mais du point de vue d'un État dont le pouvoir est entièrement mêlé à celui du capital, la situation n'offrait aucune alternative.

Le trotskysme est-il soluble dans l'État?

Pour comprendre ce virage libéral de Mitterrand, il faut en analyser le contexte. Ce revirement n'est pas du à une subite saute d'humeur, mais à la pression économique produite par un contexte mondial complexe, dans l'onde de choc du second choc pétrolier. Entre 1978 et 1981, le prix du pétrole est multiplié par 2,7 du fait de plusieurs événements: la révolution iranienne en 1978, et le début de la guerre entre l'Iran et l'Irak en 1980 notamment. Dans le marasme économique mondial, et à une époque où la monnaie unique européenne n'existe pas encore, la France commence à subir les conséquences économiques de la crise, dans une Europe où le néolibéralisme a le vent en poupe. Les mesures d'austérité prises en 1982 et 1983 sont présentées dans un premier temps comme une «parenthèse», «obligée» par la conjoncture.

Il est ici intéressant de rappeler que les gouvernements ne sont pas remplis de figures démoniaques souhaitant opprimer la population en poussant de grands rires malveillants: non, nos «dirigeants» cherchent généralement à faire au mieux, selon leurs grilles de lectures. Ce sont simplement ces grilles de lectures qui sont généralement biaisées par l'influence des forces capitalistes et étatiques, les amenant à privilégier des intérêts particuliers. Dans le cas de Jospin, on peut supposer sans trop s'avancer, que si sa formation trotskyste a pu alimenter une conviction sincère dans la nécessité de lutter pour l'émancipation humaine, ses années à baigner dans les structures les plus intégrées de l'État -de l'ENA à l'Assemblée en passant par le PS- n'ont pas pu laisser indemne sa vision du monde, forcément influencée par les grilles de lectures libérales et capitalistes. Il en résulte une conviction probablement sincère elle aussi: améliorer la condition humaine passera par la négociation avec le capitalisme et par la bonne gestion de l'économie, qui permettra d'arracher quelques réformes, dument financées par une économie «saine», permettant une bonne santé de l'État par l'impôt.

À une époque où Mitterrand faisait campagne en proclamant «Celui qui n'accepte pas la rupture avec [...] la société capitaliste [...] ne peut pas être adhérent du Parti socialiste», on peut comprendre que l'idée qu'un chemin de sortie progressive du capitalisme puisse exister, porté par une succession de réformes qui grignoteraient peu à peu le pouvoir du capital. C'est cela que cet article nomme un «réformisme sincère»: la croyance réelle dans la possibilité de mettre fin au capitalisme pas à pas, sans rupture révolutionnaire.

Énarque révolutionnaire

En 2026, il peut nous être facile de juger durement cette analyse, l'histoire nous ayant montré que le tournant de la rigueur n'avait rien de temporaire, et que les conquêtes sociales du PS, aujourd'hui presque toutes menacées, ont du être financées par les privatisations. Mais il faut avoir l'humilité de garder en tête que dans les années 1980, alors qu'il était devenu évident que la révolution russe avait donné naissance à un monstre autoritaire et impérialiste, et que les courants trotskystes tâtonnaient sur la marche à suivre, le fait d'imaginer un chemin réformiste anticapitaliste pouvait faire sens dans la tête d'un énarque révolutionnaire. Cependant, il faut aussi souligner qu'autour de Jospin, les organisations révolutionnaires gardaient la tête froide et analysaient déjà bien l'impasse du réformisme: il est surement trop idéaliste de penser qu'on peut fricoter avec les institutions du pouvoir sans en adopter les codes et les grilles d'analyse.

Comment se portent les réformistes en 2026? Pour l'instant, dans ce début d'année d'élection présidentielle, le baromètre électoral les donnent plutôt en forme. LFI, EELV et le PCF en sont aujourd'hui les principaux représentants. On ne parlera plus du PS et de ses satellites, qui ont abandonné depuis longtemps la moindre promesse de progrès social réel, avec le succès électoral et populaire que l'on sait. Et dans ce trio, nous en parlions le mois dernier [2], c'est LFI qui, de loin, s'est construit une position hégémonique dans le paysage de la gauche électorale. Peut-on en attendre autre chose que le PS de Jospin?

Si l'on pense que les convictions sont le fruit des parcours personnels de celles et ceux qui les portent, alors le parcours de Mélenchon peut nous faire douter du fait qu'il puisse mener une meilleure politique que Jospin. Après une enfance dans une famille pieds-noirs, comme Jospin, il se forme politiquement chez les trotskystes de l'OCI, puis avant d'intégrer très vite et très tôt les rouages du PS et de l'État, ce qui l'amène dès 1986 a devenir le plus jeune sénateur de France à 35ans. Ceci jusqu'au gouvernement en 2000, où il sera ministre délégué à l'enseignement professionnel sous... Jospin. Il faudra attendre 2009 pour que, mis en forte minorité au PS, il parte fonder le Parti de gauche (PG), puis la France insoumise en 2016, une mue jamais vraiment expliquée par le candidat, mais que certains et certaines militantes du PG ont alors lu comme une volonté de se débarrasser de la structure démocratique du parti.

Anticapitalistes?

En terme d'idée, qu'est ce que ça donne? À la lecture du programme de LFI, si on ne croise pas beaucoup de mention du capitalisme, on peut tout de même lire que «la nouvelle France doit se fixer l'objectif de rompre avec le capitalisme» pour vaincre la crise écologique. Pas mal, même si les envolées lyriques passées de Mitterrand devraient déjà nous faire douter. Pour approfondir, il est intéressant de plonger dans quelques échanges récents que le candidat LFI a tenu avec différents et différentes interlocutrices, face à Frédéric Lordon dans l'émission Hors-Série [3], et face à l'élu PCF Stéphane Peu et à la députée LFI Aurélie Trouvé [4], autour de la question du capitalisme. Si Mélenchon y démontre une nouvelle fois ses compétences d'orateur, il contourne constamment la question de la fin du capitalisme. Mais lorsque Stéphane Peu lui demande s'il veut combattre les capitalistes, Mélenchon finit par répondre par la négative, indiquant que pour lu
i, le vrai sujet est l'«oligarchie».

Ces échanges de fond ont le mérite de, laborieusement, clarifier les choses: chez LFI, le «anti» de «anticapitaliste» doit se comprendre comme celui de «antibiotique»: tout comme l'antibiotique ne cherche heureusement pas à tuer tout ce qui vit -le «bio»-, LFI ne cherche hélas pas à détruire l'ensemble du capitalisme, mais uniquement à en arrondir les angles en s'attaquant à ses éléments les plus visiblement antisociaux. Tout comme l'antibiotique cherche en réalité à préserver la vie, en en supprimant les pathogènes de l'organisme, LFI cherche finalement à maintenir le capitalisme, en voulant en calmer les excroissances les plus néfastes. Devant un tel fond politique, on ne peut que mettre en garde les ami·es et camarades qui seraient tenté·es par les sirènes du réformisme en 2027: si vous avez été critiques et déçu·es du PS de Mitterand et Jospin, tout laisse à penser que ce sera similaire avec la FI de Mélenchon. Et si on restera critiques de la
majorité du bilan de Jospin, on pourra au moins lui reconnaître son combat pour des conquêtes toujours présentes, et saluer malgré nos désaccords un des derniers représentants d'un réformisme qui était, peut-être, sincèrement anticapitaliste.

N. Bartosek (UCL Alsace)

Notes:
[1] « L'"entrisme" de Jospin vu par Lambert », Le Monde, 22novembre 2002.
[2] « Présidentielle 2027: Élections, pièges à cons, et après ? », Alternative libertaire n°372, juin 2026.
[3] « La France insoumise face au capitalisme », Hors-Serie, 10avril 2026, 1h30 disponible sur Youtube, sur 2h38 d'émission.
[4] « Le capitalisme peut-il avoir une fin ? », chaîne Youtube de Jean-Luc Mélenchon, 9 avril 2026, 2h25.

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Point-de-vue-Avec-Jospin-la-mort-du-reformisme-sincere
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