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(fr) Courant Alternative #362 (OCL) - MEXIQUE La Coupe du monde entre manifestations et pillage des biens communs
Date
Mon, 13 Jul 2026 20:43:28 +0100
Peut-être plus que d'autres, cette Coupe du monde met en lumière les contradictions qui entourent l'industrie du football et les intérêts qu'elle mobilise. Les médias tentent de la présenter comme un tournoi destiné à unir l'humanité autour du ballon rond, mais l'Assemblée antimondialiste de Santa Ursula, le quartier de Mexico où se trouve le stade Azteca, dénonce le fait que la FIFA la gère selon des modèles extractivistes. Tout comme les multinationales extraient l'or des territoires mexicains en ne laissant aux communautés que pollution et pauvreté, la FIFA extrait des ressources publiques, des biens communs et des profits colossaux avec la complicité du gouvernement. Le Parlement, où Morena, le parti de la «Présidente» - comme elle aime se faire appeler - Claudia Sheinbaum, détient la majorité absolue a en effet approuvé des lois spéciales qui exonèrent la FIFA du paiement des impôts sur les milliards de bénéfices générés par le tournoi, détournant ainsi des ressources qui pourraient être destinées à la santé ou à l'éducation.
Dévastation environnementale
En premier lieu, la Coupe du monde exacerbe les tensions déjà existantes entre développement urbain et préservation de l'environnement, mettant à rude épreuve des ressources en eau et des écosystèmes déjà durement éprouvés. Pour faire fonctionner un stade comme l'Azteca, les autorités ont du priver d'eau plusieurs quartiers dans un rayon de plusieurs kilomètres. Les habitants dénoncent le fait que, pendant que leurs robinets sont à sec, le stade et les complexes commerciaux de la FIFA consomment des millions de litres de cette ressource vitale. Parallèlement, les travaux menés autour des autres sites du Mondial, à Guadalajara et à Monterrey, ont affecté des zones forestières, des cours d'eau et des nappes phréatiques protégées. Globalement, on estime que ce Mondial générera entre 9,5 et 15 millions de tonnes de CO2, ce qui en fera le tournoi le plus polluant de l'Histoire.
Gentrification
La flambée spéculative des locations visant à favoriser le tourisme de luxe et les plateformes telles qu'Airbnb a exacerbé la gentrification. La tendance est à «nettoyer» la zone des résidents sans moyens financiers afin de mieux vendre la Coupe du monde sur le territoire. Outre le manque d'eau, les habitants de Santa Ursula en lutte subissent la hausse des loyers. Ces jours-ci, comme la zone est fermée non seulement aux véhicules mais aussi aux piétons, les habitants doivent présenter un permis spécial pour entrer et sortir de chez eux. Comme dans un ghetto. D'autre part, la grande majorité des Mexicains n'a pas les moyens de payer les billets pour les matchs. Pour donner une idée, hier, jour de l'inauguration, le billet le moins cher coutait environ 330 euros (mais au moins 2 000 euros au marché noir ou sur les sites de revente), alors que le salaire moyen d'un ouvrier à Mexico ne dépasse pas 600 euros par mois.
Une caisse de résonance internationale
Cela dit, pour les mouvements sociaux mexicains, la Coupe du monde 2026 est une occasion unique de dénoncer les multiples problèmes du pays. Le Mexique a un gouvernement qui se définit comme de centre-gauche, mais qui va toujours plus à droite. Avec des milliers de journalistes, de chaînes de télévision et de supporters étrangers présents à Mexico, l'impact d'un blocage routier est relayé dans le monde entier. Ces derniers jours, le baromètre du mécontentement social a enregistré des températures de plus en plus élevées. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à divers endroits de la ville et aux abords du stade. Hier, de violents affrontements ont eu lieu entre le Black Bloc et la police antiémeutes, avec notamment des agents à cheval, près de la porte 8 du stade Azteca. D'autres troubles ont eu lieu sur la Calzada de Tlalpan, l'artère qui traverse la ville du centre au sud, sur les avenues environnantes et près du quartier Gran Sur. Hier, la capitale mexicaine offrait le spectacle d'une ville militarisée, assiégée par des milliers de policiers.
Trois grands mouvements de protestation
Le mouvement le plus redouté est celui des enseignants démocrates, la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE), qui regroupe plusieurs centaines de milliers de membres dans presque tous les États de la République, en particulier le Chiapas, Oaxaca, le Michoacán, Guerrero et Mexico. C'est le mouvement d'opposition le plus puissant et le mieux organisé du pays, le seul à avoir une présence nationale.
Pour comprendre ce qu'il représente, il faut rappeler qu'au Mexique la figure de l'instituteur a toujours été une référence pour les communautés, surtout dans les zones rurales, mais aussi dans les quartiers populaires des grandes villes. Les enseignants ont joué un rôle fondamental depuis l'époque de la Révolution (1910), et même avant. Librado Rivera, le célèbre camarade des frères Flores Magón, était instituteur. Otilio Montaño - coauteur du «plan d'Ayala» avec Emiliano Zapata - l'était également. Dans les années 1960, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), alors parti d'État, a accusé Othon Salazar, un autre dirigeant des enseignants, d'être un agent de l'impérialisme. Les prêtres réactionnaires accusent quant à eux depuis toujours les enseignants d'être des émissaires du diable.
Aujourd'hui encore, les militants de la CNTE sont qualifiés de vandales, de voyous et de provocateurs par les grands médias et, à de rares exceptions près, par les partis politiques. Fort peu d'entre eux s'efforcent de comprendre pourquoi ils se battent.
La Coordination a vu le jour en 1979 en tant que courant démocratique du Syndicat national des travailleurs de l'éducation, l'un des syndicats les plus corrompus et mafieux du Mexique. Au cours de ces 47 années, deux générations d'enseignants démocrates se sont battues contre tous les gouvernements qui se sont succédé. Ils ont payé un lourd tribut pour le simple fait de manifester. Une des chansons du célèbre compositeur et interprète José de Molina, La Marcha al magisterio independiente, est dédiée à l'une de ces victimes, Misael Núñez Acosta, assassiné en 1981.
Le journaliste Luis Hernández Navarro a estimé qu'entre 1979 et 2002 environ 150 enseignants de la CNTE ont été tués. Il n'existe pas de chiffres précis concernant les années suivantes. Et n'oublions pas que les enseignants de la Coordination (section 22) ont été les protagonistes de l'Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca (APPO), l'une des révoltes urbaines les plus importantes de l'histoire mexicaine, dont on célèbre ces jours-ci le vingtième anniversaire.
Que veut la Coordination? Historiquement, elle s'est battue pour trois grands objectifs: 1. Démocratiser le syndicat; 2. Démocratiser l'enseignement public; 3. Démocratiser le pays. En son sein coexistent diverses tendances politiques, de l'anarchisme au léninisme, au trotskisme et même au néostalinisme. Elles ont de nombreux désaccords sur des questions idéologiques, mais s'accordent dans la lutte. Jusqu'à récemment, certains, peut-être la majorité, étaient proches de Morena. Proceso González, un enseignant qui a perdu un oeil ces derniers jours à cause d'une balle en caoutchouc tirée par la police, a fait campagne pour López Obrador en 2018 et pour Claudia Sheinbaum en 2024.
Actuellement, la revendication principale de la CNTE est l'abrogation de la loi de 2007 qui privatise les retraites des fonctionnaires en transformant le système public en comptes individuels appelés afores, gérés à leur propre profit par des consortiums financiers internationaux. La CNTE défend cette revendication depuis près de vingt ans et ne renonce pas. On a dit qu'il s'agissait d'une revendication corporative. C'est faux. La CNTE se bat pour tous les travailleurs du secteur public. Pendant la campagne électorale, Claudia Sheinbaum (et, avant elle, López Obrador) avait promis de l'abroger, mais elle s'est ensuite ravisée et ne l'a pas fait, raison pour laquelle les enseignants se sentent trahis.
Une autre revendication est de traiter directement avec la Présidente, mais celle-ci refuse et délègue ses ministres - dont certains, comme celui de l'Éducation publique (SEP) Mario Delgado, sont particulièrement détestés. Et pourtant, Sheinbaum qui évoque constamment le «peuple» ne cesse de se réunir avec de grands capitalistes comme Carlos Slim (l'un des hommes les plus riches du monde) et d'autres représentants des organisations patronales.
C'est dans ce contexte que, le 1er juin, les enseignants ont entamé une série de mobilisations dans des lieux stratégiques de Mexico et dans une vingtaine d'autres États où ils sont présents. Le gouvernement a bouclé la place de la Constitution - communément appelée Zócalo - pour empêcher la CNTE d'y installer un campement de protestation.
Cependant, ceux-ci ont installé leurs tentes dans les rues avoisinantes et, ces derniers jours, ont tenté d'arriver en masse au stade Azteca. Ils n'y sont pas parvenus, mais ont perturbé la circulation, déjà congestionnée par elle-même. Maintenant, le gouvernement accuse la CNTE de faire le jeu de l'extrême droite. Et il fait pire encore: il promet de consulter directement les enseignants, école par école, sans tenir compte du syndicat.
Un autre mouvement important qui s'est exprimé ces derniers jours est celui des madres buscadoras («mères chercheuses»), des collectifs qui se consacrent à la recherche de leurs enfants et de leurs proches disparus. Cette tragédie trouve son origine dans la très grave crise de violence, de trafic de drogue et de disparitions forcées qui frappe le Mexique. Armées de pelles et de pioches, les buscadoras parcourent les déserts, les campagnes et les terrains abandonnés à la recherche de fosses clandestines. Elles le font souvent grâce à des signalements anonymes. Elles prennent de grands risques car elles opèrent dans des territoires contrôlés par les cartels de la drogue. Selon Amnesty International, la quasi-totalité de ces militantes subit des menaces, des agressions ou des extorsions. Des dizaines d'entre elles ont été assassinées. Ces derniers jours, la police de Mexico a bloqué, près du stade Azteca, des groupes de ces mères à la recherche de leurs enfants, provoquant des moments de forte tension ainsi que des scènes déchirantes.
Contrairement à la CNTE, qui recourt à la tactique dite «mobilisation-négociation-mobilisation» dont des actions peuvent être violentes (mais jamais contre des personnes), les madres buscadoras cherchent uniquement à sensibiliser l'opinion publique au problème des disparus. Les chiffres sont terribles: plus de 134 000 cas enregistrés (mais combien de cas non déclarés?) et près de 99 % d'impunité. Depuis 2018, la situation s'est aggravée en raison d'une symbiose renouvelée entre le monde du crime, la classe politique et les appareils répressifs. Le gouvernement ne cesse de répéter qu'il n'est pas l'auteur de ces crimes, et c'est en partie vrai. Cependant, il a créé les conditions propices à l'aggravation du phénomène, principalement par l'impunité, l'inaction et une gestion inadéquate. Sheinbaum, la première femme présidente du Mexique, s'obstine à ne pas rencontrer les madres buscadoras.
Enfin, il y a les étudiants de l'école normale rurale d'Ayotzinapa et les parents des 43 jeunes disparus en 2014 qui, ces dernières années, ont mobilisé des dizaines de milliers de personnes. Ils accusent le gouvernement de ne pas avoir tenu ses promesses et contestent les millions dépensés pour le Mondial de la FIFA, alors que le pays est confronté à une crise des droits humains non résolue. Le 8, des centaines de jeunes et quelques parents des 43 sont arrivés à Mexico à bord de 16 bus. Les autorités ont réagi en lançant une vaste opération coordonnée entre les autorités fédérales et la police municipale afin de les empêcher d'atteindre le centre-ville. Après des heures de négociations, les manifestants ont toutefois réussi à forcer le barrage à pied et ont participé aux manifestations les jours suivants.
Le résultat? A cette inauguration de la Coupe du monde, deux matchs ont été disputés: l'un, dans le stade, entre l'équipe nationale mexicaine et celle de l'Afrique du Sud, a été remporté par le Mexique 2 à 0. L'autre match, celui entre le gouvernement et les mouvements de protestation, s'est soldé par un score nul. La CNTE ne peut pas revendiquer la victoire parce que la loi sur les retraites n'a pas été abrogée et, hier, le cortège des enseignants n'a pas réussi à atteindre le stade. Cependant, une cinquantaine de buscadoras ont contourné le cordon policier et sont arrivées près du stade où elles ont réussi à se faire entendre. Un autre groupe s'est infiltré dans la FIFA Fan Fest, installée sur le Zócalo, en se faisant remarquer. Le gouvernement ne peut pas non plus se vanter de grand-chose. La tentative de présenter le Mexique comme un pays moderne, en plein développement, où règne l'État de droit, a échoué de manière retentissante. Les troubles de ces derniers jours ont été relayés par les principales agences et par les journaux du monde entier: du New York Times au Corriere della Sera, du Monde à El País. Eh bien non, messieurs. Le match n'est pas terminé.
Claudio Albertani, Tlalpan, le 12 juin 2026
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4745
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