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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - L'Ecocide capitaliste, tome 2: La nature en proie au capital
Date
Mon, 13 Jul 2026 08:02:23 +0300
Dans le premier tome de cette somme, nous avions parcouru, avec Alain
Bihr, les différents théâtres de la catastrophe climatique en cours. A
grand renfort d'explicitation scientifique de la dégradation du substrat
naturel, Bihr avait pour principal objectif de démontrer le caractère
systémique du bouleversement de l'Holocène, signifiant de fait notre
entrée dans une ère géologique inconnue. Il avait alors pris soin de
rappeler qu'aucune alternative ne pouvait naître du capital, en
présentant comment les tentatives d'intervention écologique des pouvoirs
publics et privés en la matière n'étaient autre qu'une vaste
supercherie. Dans ce deuxième tome, Alain Bihr nous explique pourquoi il
ne peut en être autrement. ---- Bihr avait déjà annoncé qu'à l'oeuvre de
Marx il manquait une analyse systématique de l'implication du substrat
naturel dans la relation duale d'exploitation qui unit le capital et le
travail vivant dans le cours quotidien de la reproduction élargie de ce
mode de production. Il nous propose donc de repartir de ce jeu à trois
bandes entre capital, force de travail humaine et matière naturelle,
pour enrichir la pensée matérialiste marxienne et démontrer qu'aucune
lutte à intention écologique ne peut faire abstraction du rapport social
d'exploitation capitaliste, et vice versa.
L'expropriation des producteurs ou la grande séparation
C'est en prenant appui sur les modes de production précédant l'avènement
du capitalisme que l'on comprend la singularité historique de ce
dernier. Dans une brève allusion diachronique au développement
capitaliste, qu'il a déjà amplement commenté à l'occasion de sa
description remarquable du Premier âge du capitalisme (Syllepse, 2018),
Bihr rappelle les conditions de possibilité de ce mode de production. La
première de ces conditions a bien évidemment été la séparation entre les
moyens de production et les producteurs par l'intermédiaire de la
propriété privée. Le mouvement des enclosures en Angleterre, aux XVIe et
XVIIe siècles, en est l'exemple le plus connu.
Tandis que les modes de production précédents associaient
systématiquement les producteurs aux moyens de production, jusqu'à
parfois transformer les producteurs en tant que moyens de production
dans le cadre de l'esclavage, la Grande transformation identifiée par
Karl Polanyi correspond à la mise en marché de la terre et de la force
de travail, une opération unique qui aura pour effet de créer ce que
Marx appelait ironiquement «le travailleur libre».
A cet instant, la classe ouvrière, dont la force de travail est d'abord
propriété de l'intégralité de la classe capitaliste avant d'être la
propriété d'un patron particulier, est condamnée à répondre aux
exigences du capital, pour se reproduire et donc reproduire les
conditions de la reproduction élargie du système tout entier, qui ne
peut se passer du travail vivant pour subsister. En effet, seul le delta
entre travail nécessaire (équivalent du salaire) et surtravail
(équivalent de la plus-value) constitue l'incrément de valeur qui
s'ajoute au capital initialement investi. C'est le fondement de
l'accumulation capitaliste. Si l'accumulation s'arrête, c'est la crise.
Si le viseur de Karl Marx était braqué à raison en premier lieu sur le
rapport entre classe capitaliste et prolétariat, cette grande séparation
a eu incontestablement une incidence anthropologique majeure sur l'unité
symbiotique d'alors entre l'homme et la nature.
Pour étudier cette rupture dans l'unité symbiotique première, Bihr
revient d'abord sur le fondement de la transformation de la matière chez
l'espèce humaine. Il rappelle qu'il s'agit par là d'identifier les
modalités d'articulation des êtres humains entre eux dans leur rapport à
la nature dont ils usent pour reproduire une société donnée. C'est à
partir de cette définition que l'on parvient à systématiquement intégrer
le concept de nature dans la dialectique des rapports de production
capitalistes. En séparant les producteurs de leur moyen de production,
le capitalisme a entraîné une transformation des cosmogonies (façons de
concevoir le monde) associées, notamment l'avènement de la pensée
scientifique, qui, on le verra, a pavé à de nombreux égards les
intentions du MPC (mode de production capitaliste). Il a fallu du temps
et des pressions sociales fortes pour aboutir à cette idée que la nature
nous fait face.
Pour définir cette rupture de l'unité symbiotique, Foster, auteur qui a
fortement contribué à la mise en exergue des contributions écologiques
de l'oeuvre de Marx, a avancé le concept de «faille métabolique»,
expression utilisée une seule fois par Marx, pour décrire le découplage
du rapport entre l'homme et la nature dans le cadre du capitalisme.
Pour Bihr, le trait grossi de la faille, parfois présentée comme une
rupture complète, empêche de penser le rapport que le capital déploie
vis-à-vis de la nature. Il fait artificiellement la description d'une
séparation absolue alors que d'un point de vue matérialiste, au regard
des éléments naturels de l'espèce humaine et des différents échanges
nécessaires que suppose la reproduction métabolique du substrat naturel
et du substrat social humain, introduire une étrangeté totale entre les
deux, par le biais d'une conception rupturiste du rapport, est d'abord
fausse et ensuite politiquement stérile.
Bihr explique l'origine de l'erreur de Foster par la concentration
analytique de ce dernier sur le seul moment de l'expropriation, de cette
séparation entre producteurs et moyens de production. On retrouve les
mêmes erreurs analytiques à l'occasion de l'usage du concept d'armée de
réserve, récemment consacré en «surpopulation» vue comme absolue, et qui
tend encore une fois à assimiler un mécanisme de reproduction
capitaliste à une sortie de route définitive dans certaines lectures
radicales. Au même titre que l'armée de réserve n'est qu'une variable
prolétarienne destinée à être exploitée tôt ou tard dans des conditions
dégradées, la nature, malgré la rupture symbiotique que représente le
capitalisme, n'est pas pour autant un à-côté prêt à se défendre. Le
concept de «nature, abstraite» sur lequel Bihr reviendra à la fin du
présent tome doit plutôt venir illustrer comment les forces matérielles
non humaines sont assimilées par le capital dans le cadre de sa
reproduction. Il n'y a donc pas faille ou rupture entre l'homme et la
nature, mais transformation radicale, et des êtres humains et de la
nature, par le capital.
Au coeur de la machine
Les contributions marxistes à l'analyse de la catastrophe écologique
n'ont jamais suffisamment intégré la problématique du rapport entre la
nature et le capital en tant qu'il est valeur en procès, c'est-à-dire à
partir de son processus de valorisation. Pourtant, ce procès suppose la
mise en marché des éléments constitutifs du procès de production, la
force de travail certes, mais également tous les éléments qui concourent
à la production de valeur. La métamorphose du statut des éléments
naturels est donc tout aussi cruciale. Ici, il n'est pas question de la
valeur d'usage du substrat naturel (boire de l'eau pour étancher sa
soif) mais bien de valeur au sens capitaliste du terme (vendre de l'eau
pour faire de l'argent), une valeur autonomisée et incarnée dans le
cours quotidien par les symboles et matériaux monétaires.
Pour rectifier le tir, Bihr propose d'interroger le moteur du MPC, à
savoir la subordination du procès de travail au procès de valorisation,
au sein de laquelle la nature, définie en tant qu'agent actif, est
également subordonnée, donc transformée. La contribution de Bihr est
rafraîchissante parce qu'elle vient appliquer le concept de subsomption,
en tant que logique déjà éprouvée de classification (la plus efficace de
Marx à mon sens), sur les phénomènes d'appropriation de la nature.
Dans le chapitre VI ou chapitre inédit, Marx propose une vision
diachronique et synchronique de l'appropriation du travail par le
capital. La subsomption du travail sous le capital est la manière dont
le capital, dans son procès de valorisation, va utiliser la force de
travail aux fins de produire un capital additionnel. C'est, à proprement
parler, le coeur du capitalisme. Sans capital additionnel, le
capitalisme n'a pas de sens. Le seul objectif de ce mode de production,
pour la classe capitaliste, c'est de faire de l'argent, avec de
l'argent, pour s'enrichir et dominer.
Marx identifie trois phases (diachronie) ou trois modes (synchronie)
d'appropriation du travail par le capital:
* Il y a d'abord la subordination, caractéristique du mercantilisme, au
sein de laquelle le capital en formation se contente de récupérer les
produits du travail, en s'arrangeant pour que les termes de l'échange
lui soient favorables pour pouvoir en tirer un profit. Les éléments les
plus développés de ce procédé existent dans ce qu'on a appelé le
putting-out system, où les ouvriers travaillaient depuis chez eux pour
le compte d'un patron qui fournissait les moyens de production et la
matière nécessaire au procès de travail. En tant que seule porte de
sortie, il pouvait allégrement faire pression sur le salaire à la pièce
et revendre avec profit sa marchandise sur le marché. Dans une autre
configuration, plus paysanne celle-ci, une grande partie de l'économie
coloniale a aussi reposé sur ce principe autour des produits agricoles
bruts.
* Pour définir le mode de production «généralement» capitaliste, Marx
use du concept de subsomption formelle du travail sous le capital. Cette
fois-ci, le procès de travail est formellement subsumé, réuni en un
lieu, avec une force de travail salariée (à l'heure, non plus à la
pièce) et une propriété privée des moyens de production par le
capitaliste engagé dans le procès de valorisation. Si Marx la décrit
comme formelle, c'est parce que le capital, depuis sa rationalité
d»optimisation économique, n»a pas encore su réorganiser le procès de
travail. De ce fait, on garde les mêmes méthodes de fabrication, la
division du travail est limitée et la productivité du travail également.
Nous sommes sur un principe de plus-value absolue. Ce mode s'essouffle
rapidement puisque les journées de travail sont par nature limitées.
* Par le jeu de la concurrence, des luttes ouvrières et des découvertes
scientifiques fortement inspirées de la logique capitaliste, le capital
parvient à décomposer le travail en gestes et à augmenter la
productivité du geste à l'aide de la machinerie. Cela a pour effet
d'augmenter le taux de plus-value, donc d'exploitation de la force de
travail. En assurant une meilleure productivité, les capitalistes
mettent sur le marché des produits moins chers et plus nombreux. Ce
n'est pas par bon coeur. C'est ce que Marx a appelé la subsomption
réelle du travail sous le capital. Ce procédé permet de baisser la
valeur de la force de travail, qui correspond au panier de subsistance
des prolétaires, par l'intermédiaire de la plus-value relative. Ça
correspond notamment à la fameuse période fordiste, qu'on nous présente,
dans les pays du centre historique du capitalisme, comme l'avancée main
dans la main du capital et de la classe ouvrière. Cela a en réalité
abouti à une répression féroce des mouvements révolutionnaires des
quatre coins du monde, sous les balles des armées de l'intérieur et de
l'extérieur et d'une mondialisation des rapports de production
capitaliste dans des conditions dégradées. Nous en sommes toujours là
aujourd'hui.
C'est ce schéma que Bihr va tenter d'appliquer à l'appropriation de la
nature pour comprendre comment le capital a également modifié cet agent
actif du procès de production. L'objectif est de comprendre comment le
capital conforme la nature à son abstraction concrète qu'est la valeur,
au même titre que les gestes ouvriers du procès de travail. C'est la
posture indifférente du capital, en tant que valeur en procès, vis-à-vis
de ces sources d'énergie et d'incarnation de la marchandise, qui formule
le caractère foncièrement contradictoire avec la nature.
Ici Bihr, tout en présentant les moments de l'appropriation de façon
diachronique, rappelle, comme Marx, que les modes décrits, pris
isolément, peuvent très bien exister en même temps, selon les besoins de
la reproduction élargie. On prendra l'exemple fictionnel de l'énergie
hydrique pour tenter d'incarner le propos (toute ressemblance avec des
patrons agricoles qui cultivent du maïs pour nourrir le bétail américain
serait purement fortuite):
* Il y a tout d'abord l'appropriation informelle. C'est quand la nature
n'apparaît que comme un don gratuit qui participe aux conditions de
possibilité de l'accumulation, sans besoin de la transformer pour
l'intégrer au procès de production, à l'instar d'une source d'énergie
hydrique abondante d'un lit de rivière parfaitement accessible. Il y a
alors seulement extériorisation (la nature est comprise en tant
qu'externalité positive) et subordination de l'élément hydrique aux
besoins de valorisation.
* L'appropriation formelle suppose d'internaliser les problématiques
naturelles face à des conditions qui ne permettent plus de considérer la
nature comme un don gratuit. En effet, la source d'énergie hydrique,
autrefois puisée à même la rivière, n'est plus disponible du fait des
asséchements liés aux multiples dérivations du cours d'eau. Plusieurs
patrons s'affrontent. La machine capitaliste va alors devoir identifier
le phénomène naturel comme un processus qu'il est nécessaire de
maîtriser dans l'objectif d'optimiser le procès de production. Le
capital doit ici investir pour bénéficier de l'énergie. Il va sonder le
cours d'eau souterrain et les différentes nappes phréatiques, creuser, y
installer un moteur et de la tuyauterie pour pouvoir poursuivre son
procès de production. Le capital sort alors partiellement du resquillage
dans lequel il était dans l'appropriation informelle, parce que les
conditions naturelles intègrent le cycle de la marchandise et de fait se
valorisent. En effet, le patron doit payer l'eau, c'est-à-dire les
moyens d'accéder à l'eau pour assurer la prospérité de son affaire. Il
n'y a pas transformation du phénomène naturel. Le patron s'appuie
toujours sur une source qu'il ne maîtrise pas. La nature étant désormais
valorisée, il s'agit de la dévaloriser au maximum en s'assurant d'un
usage maximal pour rentabiliser l'affaire. On assiste alors plutôt à une
sorte de pillage en règle, et des bâches de plastique en forme de
bassine apparaissent partout dans la région en tant que garde-manger
privatifs.
* L'appropriation réelle, qui correspond au mode de production
spécifiquement capitaliste, change de modalité:
«L'appropriation réelle de la nature par le capital va consister au
contraire à chercher à adapter le plus étroitement possible la
matérialité même des ressources naturelles aux exigences de la
valorisation du capital (Bihr, L'Ecocide capitaliste, tome 2: p. 127).»
Il s'agit donc d'exploiter les possibilités de la nature première à
partir du développement de la décomposition de cette dernière et de la
maîtrise des éléments qui la composent. De la vision extensive et
pillarde, nous passons sur un mode intensif, comme pour le travail.
L'objectif est désormais de décomposer les éléments naturels pour
disposer des procédés fondamentaux de la nature première et de diriger
l'énergie dans le système de machinerie. Aidés par Space X (boîte à
cauchemars d'Elon Musk), la fédération des patrons agricoles du coin
fait fabriquer des missiles chargés d'iodure d'argent pour faire péter
les nuages avant qu'ils n'aillent chez les voisins. En échange, on leur
demande simplement d'acheter des actions dans une filiale de Space X,
qui est sur le point de fabriquer en laboratoire de l'eau en quantité
suffisante, procédé initialement destiné à l'alimentation de la première
ville sur Mars. C'était sans compter les dégâts de l'iodure d'argent sur
l'écosystème. Après quelques rotations, il devient impossible de faire
pousser quoi que ce soit sur la zone. La filiale de Space X ferme et le
petit patronat agricole de la région se retrouve ruiné sur tous les plans.
L'appropriation de la nature comme forçage à des fins de valorisation
L'appropriation réelle, en tant que subsomption réelle, est la seule
phase qui révolutionne véritablement l'usage de l'agent actif qu'est le
substrat naturel. L'objectif est clair: augmenter la productivité,
accélérer la rotation du capital, renforcer le procès de production pour
qu'il ne subisse pas les aléas des «externalités négatives».
Pour illustrer cette tendance, Bihr reprend donc la devise des Jeux
olympiques pour classifier les différentes manières de forcer la nature,
citius, altius, fortius:
* Le premier concerne le forçage de la nature pour qu'elle ne produise
pas ce qu'elle produit spontanément. Ici, il revient particulièrement
sur l'industrie agricole et toute l'oeuvre de domestication: séparer les
essences, standardiser les semences, éliminer les nuisibles, séparer le
processus biologique de son milieu, casser les rythmes biologiques.
* Le second concerne le forçage de la nature à produire ce qu'elle ne
produit pas spontanément. Il revient ici sur les matériaux artificiels
comme les alliages métalliques, le béton, les plastiques, les
semi-conducteurs, les OGM, les tissus synthétiques, jusqu'au transhumanisme.
* Une troisième modalité de l'appropriation réelle consiste à reproduire
artificiellement une nouvelle «socionature», c'est-à-dire un substrat
naturel totalement reconstruit par le capitalisme, pour le capitalisme.
Nous parlons ici de toutes les réserves reconstruites comme pour
l'exemple des zones humides, des monocultures sylvestres, qui existent
toujours en tant qu'actifs financiers, de manière directe ou détournée,
et qu'on nous présente pourtant comme la solution patrimoniale par
excellence pour «préserver la nature».
Bihr prend l'exemple de la transformation de la culture du maïs pour
illustrer la combinaison des trois modalités: standardisation de la
semence, stérilisation, modification génétique. L'appropriation réelle
est une mise au travail de la nature à destination du capital pour
produire une socionature spécifiquement capitaliste.
L'hubris capitaliste
Avant de définir cette socionature adaptée à l'abstraction concrète de
la valeur capitaliste, Bihr souhaite revenir sur ce qu'il nomme l'hubris
capitaliste, partie destinée à faire entendre à toutes et à tous que le
capital n'a pas d'autres buts que l'accumulation et que ce premier
programme détermine tout le reste.
Le capital est un processus indéfiniment expansif dans un contexte
matériel qui connaît quant à lui des limites concrètes. Sans capacité de
contrôle de la production sociale engendrée par un système fondé sur la
propriété privée des moyens de production et l'impossible coordination
des intérêts nécessairement contradictoires parce que concurrentiels qui
en résulte, le capital ne pourra jamais répondre aux besoins et aux
limites qui ne correspondent pas à sa soif d'accumulation.
Ce système structurellement expansif induit une impossible maîtrise du
développement des forces productives qui amène nécessairement à des
ponctions aberrantes. En effet, les produits socialement nécessaires ne
sont déterminés qu'une fois la production réalisée. C'est le marché qui
détermine en dernière instance le succès de telle ou telle marchandise.
C'est donc un contrôle de la production ex post, donc a posteriori, qui
intervient. Le gâchis est certes monumental mais la configuration du
mode de production ne permet aucune alternative. Tant que le marché
sanctionne l'utilité, il ne pourra en être autrement. Rêver d'un
capitalisme d'État, que la gauche habille des oripeaux de la
«planification écologique», ne changera rien puisque la figure fractale
se réplique aussi au niveau des intérêts géopolitiques, par
l'intermédiaire de nos chères frontières.
Bihr donne un exemple concret sur la responsabilité des dégâts
occasionnés par le changement climatique. Bien que ce changement soit
effectivement reconnu comme émanant exclusivement des États du Nord
global, ces derniers refusent de grever le taux de profit et leurs
intérêts pour maintenir leur position dans l'échiquier. Le fair-play
n'est pas dans l'air du temps et ils exigent les mêmes efforts des pays
du Sud en matière de lutte contre le réchauffement climatique.
Au niveau micro, la même figure se réplique. Les directions d'entreprise
ont le pouvoir sur leurs moyens de production, à condition que
l'exploitation de ces derniers aboutisse au supplément escompté de la
valeur investie. Le seul guide est l'accumulation du capital.
D'un point de vue technique, ces caractéristiques aboutissent à un
productivisme nécessairement forcené. Le pouvoir d'abstraction du
capital a permis de coordonner, par l'intermédiaire du pouvoir
financier, une suite d'opérations capitalistes sans que le ou les
capitalistes à la tête de ces entreprises soient contraints à une
quelconque forme de présence. C'est l'aboutissement de la séparation
entre les moyens de production et les producteurs. Dépourvus d'unité,
les deux éléments sont désormais des variables que le capitaliste dirige
à sa guise par le pouvoir de l'argent dans le seul et unique but de
renforcer ce dernier. Seule la crise de surproduction, et son lot de
destruction, apporte le jugement final redouté.
Loin d'être une suite de mauvaises décisions, ce sont les règles du jeu
comme le rappelle Marx, cité par Bihr:
«En outre, le développement de la production capitaliste fait de
l'accroissement constant du capital placé dans une entreprise
industrielle une nécessité, et la concurrence impose à chaque
capitaliste individuel de se soumettre à la contrainte extérieure des
lois immanentes du mode de production capitaliste. Elle contraint à
étendre sans cesse son capital pour le conserver, et il ne peut
l'étendre qu'au moyen d'une accumulation progressive.» (Marx in ibid.,
p. 269)
Pour gagner le marché, il faut abaisser les couts de production, en
révolutionnant le procès de travail afin d'augmenter la productivité du
capital. Cette révolution permet en outre d'assurer le face-à-face avec
les travailleurs. C'est pourquoi la subsomption réelle est la
caractéristique d'un mode de production spécifiquement capitaliste. Cela
permet également le maintien d'une armée de réserve, rejetée sur le banc
par les gains de productivité, dont l'existence assure la flexibilité de
la main-d'oeuvre et joue une fonction disciplinaire notable dans le
cours quotidien de la production capitaliste.
L'augmentation de la productivité a nécessairement des conséquences sur
l'empreinte écologique, et cette conséquence n'est pas proportionnelle,
la reproduction élargie étant à la fois extensive et intensive. Au
regard des limites liées aux matières premières, l'énergie convoquée
pour les extraire est plus importante.
Le pendant de la surproduction est la surconsommation. Les pratiques de
consommation sont imposées, avec des dysfonctionnements majeurs pour la
population. C'est comme ça qu'on se retrouve avec d'innombrables
magasins remplis de textiles «prêts à jeter» tandis que la crise du
logement fait rage et que les services publics de reproduction de la
population sont à l'os, à l'exception de la police et de l'armée.
L'obsolescence est programmée pour assurer une rotation satisfaisante du
capital. On nous apprend à jeter et racheter. Et les boîtes du secteur 2
(biens de consommation), en particulier les monopoles, dépensent des
fortunes en marketing, «l'effort pour vendre», pour mieux nous attraper.
L'appauvrissement de la vie sociale condamne à projeter son désir sur
des marchandises artificiellement valorisées, le reflet d'un monde d'objets.
En parallèle, les industriels s'assurent que les procédés de fabrication
conduisent à une usure rapide des marchandises. Lave-linge, ampoules,
imprimantes, softwares: leur cycle de vie peut être déterminé
artificiellement. Un exemple récent est le passage à Windows 11 qui a
laissé une myriade d'ordinateurs sur le carreau, avec la fin de la
maintenance de Windows 10. Ceci est un exemple de la capacité d'un
oligopole à maîtriser sa rotation. Notre vie sociale s'en appauvrit,
définie parfois exclusivement par notre relation à des marchandises
éphémères, pris dans la toile marchande sans autre issue.
Cette croissance illimitée impose un défi intenable au système
terrestre. Bihr nous donne quelques repères. Si nous partons d'un taux
de croissance annuel de 2 %, les besoins du système doublent donc en 35
ans. Ils triplent en 37 ans à un taux de croissance annuel de 3 %. Ils
quadruplent en 35 ans à 4 %. Ils quintuplent en 33 ans à 5 %. Il est
impossible qu'une grandeur croisse infiniment dans un système fini.
Aucun aménagement, ni l'économie dite immatérielle, pour laquelle les
habitants des régions hébergeant des data centers constatent avec
amertume la fausse promesse de l'immatérialité, ni l'économie
circulaire, opération qui vise à nous rendre responsables d'un cycle de
reproduction qu'on ne maîtrise pas, ni la sobriété énergétique ne
permettront au capitalisme d'adapter son fonctionnement au rythme de la
sphère terrestre, ou plutôt d'adapter le rythme de la sphère terrestre à
ses besoins d'accumulation. Ce mode de production est condamné à la
perspective du court-termisme et du nez dans le guidon de la concurrence
capitaliste.
Nature abstraite
«Si tout mode de production est aussi production de la nature, alors le
capitalisme doit être compris comme générant une socionature
spécifique.» (ibid., p. 337)
Quelle est donc cette socionature capitaliste? Bihr propose de la
définir comme une nature abstraite, concept initialement emprunté à
Jason Moore dans sa définition du capitalisme en tant qu'«écologie
monde». L'auteur nous propose une synthèse de la manière dont le capital
se rapporte à la nature, en la façonnant non seulement à son usage mais
aussi à son image. C'est à partir de cet effort de synthèse que nous
comprendrons que la nature, loin d'être un à-côté immaculé, est
précisément le résultat de l'usage que ce système en fait.
L'usage de la nature aux fins de reproduction du monde humain n'est pas
une spécificité du capitalisme. La transformation de la nature est en
effet le propre de l'espèce humaine, et le fondement des différents
artefacts qui ont permis à l'espèce de prospérer. Ce n'est d'ailleurs
pas une exclusivité humaine. Mais dans le capitalisme, ce rapport est
désormais purement instrumental, oblitérant toutes les autres dimensions
de ce rapport (éthique, esthétique, mystique, religieux, etc.). Nous
assistons alors à un réductionnisme anthropologique qui a pour objectif
de faire feu sur tous les obstacles à l'accumulation du capital.
C'est ce procédé qui conduit au processus de réification, autrement dit
de «chosification». La réification démarre d'abord par une
extériorisation du fonctionnement de la nature par l'intermédiaire d'une
approche scientifique expérimentale qui fige des lois dites naturelles
pour produire un savoir apte à tirer profit des fonctionnements
constatés dans le cadre de l'appropriation de la nature par le procès de
production. En s'intéressant aux différentes étapes de l'avènement de la
pensée scientifique moderne, on constate que l'articulation, voire le
caractère synchrone de ce développement, avec le capitalisme, est
manifeste. Dans cette logique, on comprend que la grande séparation
première est également incarnée par la pensée scientifique, qui s'est
notamment inspirée des modèles de production capitaliste pour proposer
des concepts tels que la masse, l'énergie ou encore l'information, et
qui a abouti à définir la nature comme Une et obéissant à des lois
propres qu'il est nécessaire d'instrumentaliser pour aboutir aux fins
sociales recherchées, ici l'accumulation. La conception systémique
(cybernétique, structuralisme, théorie des systèmes), caractérisée par
l'automation du procès de production, achève le développement, jusqu'à
nouvel ordre, avec l'arrivée de l'IA agentique.
Si l'essentiel de la conception de la socionature spécifiquement
capitaliste se construit dans le procès de production, le procès de
circulation y intervient également, puisque c'est ce procès qui incarne
la (dé)valorisation effective de la nature, par l'intermédiaire de la
marchandisation. Le point culminant du fétichisme de la marchandise
arrive avec le capital fictif, équivalent d'un capital de prêt.
Qu'importe la marchandise «titrisée», le même taux d'intérêt peut
s'appliquer et ainsi parvenir à l'idéal capitaliste A-A'. De cette
manière, tout, y compris des bouts de nature, peuvent devenir les hôtes
de la forme valeur, à l'instar du marché carbone vu dans le premier tome.
La forme valeur de la nature implique sa privatisation, son aliénation
et sa transformation au gré des demandes du marché, entraînant de fait
les processus d'individuation, de typification, et d'isolation et de
mesure, comme toute marchandise. Il faut que ça rentre dans la boîte
pour se vendre. La valorisation marchande aboutit à la dévalorisation de
cette dernière. La nature devient abstraction concrète, comme toute
marchandise, par l'intermédiaire de l'échange marchand, sous le principe
de l'équivalence générale. Tout doit pouvoir se valoir. Les injonctions
de la circulation assurent les lignes-guides pour le renouvellement du
procès de production dans l'objectif d'une reproduction élargie.
La nature, désormais abstraite, est apte à subir le même destin que le
travail vivant. Bihr réintroduit le concept de vampirisme, articulant la
réification et la (dé)valorisation. Pour rappel, le vampirisme repose
sur une double détermination: il se nourrit de sa proie mais, ce
faisant, il communique à sa proie sa nature pour la transformer en
vampire. C'est le propre de la subsomption, qui a transformé la force de
travail, tout en s'en nourrissant, en travail mort et en appendice de ce
travail mort. Nous pouvons, selon Bihr, appliquer le même schéma à la
nature. En effet, le capital se l'approprie en tant que force et matière
mises au travail mais, ce faisant, il la transforme, notamment par
l'intermédiaire de la connaissance, en une abstraction concrète apte à
rejoindre les éléments morts du procès de production et de reproduction.
C'est ainsi qu'il conclut le deuxième tome, avec un pari réussi, celui
d'avoir su appliquer la méthode d'analyse matérialiste critique du
capitalisme dans son rapport à la nature. En recentrant le débat sur
cette problématique, il apporte une contribution centrale pour les
luttes à venir. Si l'on considère la socionature spécifiquement
capitaliste, la fétichisation d'une nature autre immaculée n'offre
aucune prise pour agir sur le coeur du problème. Les luttes écologiques
et sociales ne se tiennent pas côte à côte. Leur fondement est
indissociable du capitalisme, qui a pour unique moteur l'accumulation,
laissant derrière lui les désastres d'un monde assurément mortifère,
sans tri sélectif. La fin du monde est la fin du mois. La fin du mois
est la fin du monde. Et il n'y a aucune raison que le capital la siffle
de lui-même.
Mich
La recension du premier tome a paru dans le numéro de mai de Courant
Alternatif.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4743
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