A - I n f o s

a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **
News in all languages
Last 40 posts (Homepage) Last two weeks' posts Our archives of old posts

The last 100 posts, according to language
Greek_ 中文 Chinese_ Castellano_ Catalan_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ _The.Supplement

The First Few Lines of The Last 10 posts in:
Castellano_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_
First few lines of all posts of last 24 hours | of past 30 days | of 2002 | of 2003 | of 2004 | of 2005 | of 2006 | of 2007 | of 2008 | of 2009 | of 2010 | of 2011 | of 2012 | of 2013 | of 2014 | of 2015 | of 2016 | of 2017 | of 2018 | of 2019 | of 2020 | of 2021 | of 2022 | of 2023 | of 2024 | of 2025 | of 2026

Syndication Of A-Infos - including RDF - How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups

(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - L'Ecocide capitaliste, tome 2: La nature en proie au capital

Date Mon, 13 Jul 2026 08:02:23 +0300


Dans le premier tome de cette somme, nous avions parcouru, avec Alain Bihr, les différents théâtres de la catastrophe climatique en cours. A grand renfort d'explicitation scientifique de la dégradation du substrat naturel, Bihr avait pour principal objectif de démontrer le caractère systémique du bouleversement de l'Holocène, signifiant de fait notre entrée dans une ère géologique inconnue. Il avait alors pris soin de rappeler qu'aucune alternative ne pouvait naître du capital, en présentant comment les tentatives d'intervention écologique des pouvoirs publics et privés en la matière n'étaient autre qu'une vaste supercherie. Dans ce deuxième tome, Alain Bihr nous explique pourquoi il ne peut en être autrement. ---- Bihr avait déjà annoncé qu'à l'oeuvre de Marx il manquait une analyse systématique de l'implication du substrat naturel dans la relation duale d'exploitation qui unit le capital et le travail vivant dans le cours quotidien de la reproduction élargie de ce mode de production. Il nous propose donc de repartir de ce jeu à trois bandes entre capital, force de travail humaine et matière naturelle, pour enrichir la pensée matérialiste marxienne et démontrer qu'aucune lutte à intention écologique ne peut faire abstraction du rapport social d'exploitation capitaliste, et vice versa.
L'expropriation des producteurs ou la grande séparation

C'est en prenant appui sur les modes de production précédant l'avènement du capitalisme que l'on comprend la singularité historique de ce dernier. Dans une brève allusion diachronique au développement capitaliste, qu'il a déjà amplement commenté à l'occasion de sa description remarquable du Premier âge du capitalisme (Syllepse, 2018), Bihr rappelle les conditions de possibilité de ce mode de production. La première de ces conditions a bien évidemment été la séparation entre les moyens de production et les producteurs par l'intermédiaire de la propriété privée. Le mouvement des enclosures en Angleterre, aux XVIe et XVIIe siècles, en est l'exemple le plus connu.

Tandis que les modes de production précédents associaient systématiquement les producteurs aux moyens de production, jusqu'à parfois transformer les producteurs en tant que moyens de production dans le cadre de l'esclavage, la Grande transformation identifiée par Karl Polanyi correspond à la mise en marché de la terre et de la force de travail, une opération unique qui aura pour effet de créer ce que Marx appelait ironiquement «le travailleur libre».

A cet instant, la classe ouvrière, dont la force de travail est d'abord propriété de l'intégralité de la classe capitaliste avant d'être la propriété d'un patron particulier, est condamnée à répondre aux exigences du capital, pour se reproduire et donc reproduire les conditions de la reproduction élargie du système tout entier, qui ne peut se passer du travail vivant pour subsister. En effet, seul le delta entre travail nécessaire (équivalent du salaire) et surtravail (équivalent de la plus-value) constitue l'incrément de valeur qui s'ajoute au capital initialement investi. C'est le fondement de l'accumulation capitaliste. Si l'accumulation s'arrête, c'est la crise.

Si le viseur de Karl Marx était braqué à raison en premier lieu sur le rapport entre classe capitaliste et prolétariat, cette grande séparation a eu incontestablement une incidence anthropologique majeure sur l'unité symbiotique d'alors entre l'homme et la nature.

Pour étudier cette rupture dans l'unité symbiotique première, Bihr revient d'abord sur le fondement de la transformation de la matière chez l'espèce humaine. Il rappelle qu'il s'agit par là d'identifier les modalités d'articulation des êtres humains entre eux dans leur rapport à la nature dont ils usent pour reproduire une société donnée. C'est à partir de cette définition que l'on parvient à systématiquement intégrer le concept de nature dans la dialectique des rapports de production capitalistes. En séparant les producteurs de leur moyen de production, le capitalisme a entraîné une transformation des cosmogonies (façons de concevoir le monde) associées, notamment l'avènement de la pensée scientifique, qui, on le verra, a pavé à de nombreux égards les intentions du MPC (mode de production capitaliste). Il a fallu du temps et des pressions sociales fortes pour aboutir à cette idée que la nature nous fait face.

Pour définir cette rupture de l'unité symbiotique, Foster, auteur qui a fortement contribué à la mise en exergue des contributions écologiques de l'oeuvre de Marx, a avancé le concept de «faille métabolique», expression utilisée une seule fois par Marx, pour décrire le découplage du rapport entre l'homme et la nature dans le cadre du capitalisme.

Pour Bihr, le trait grossi de la faille, parfois présentée comme une rupture complète, empêche de penser le rapport que le capital déploie vis-à-vis de la nature. Il fait artificiellement la description d'une séparation absolue alors que d'un point de vue matérialiste, au regard des éléments naturels de l'espèce humaine et des différents échanges nécessaires que suppose la reproduction métabolique du substrat naturel et du substrat social humain, introduire une étrangeté totale entre les deux, par le biais d'une conception rupturiste du rapport, est d'abord fausse et ensuite politiquement stérile.

Bihr explique l'origine de l'erreur de Foster par la concentration analytique de ce dernier sur le seul moment de l'expropriation, de cette séparation entre producteurs et moyens de production. On retrouve les mêmes erreurs analytiques à l'occasion de l'usage du concept d'armée de réserve, récemment consacré en «surpopulation» vue comme absolue, et qui tend encore une fois à assimiler un mécanisme de reproduction capitaliste à une sortie de route définitive dans certaines lectures radicales. Au même titre que l'armée de réserve n'est qu'une variable prolétarienne destinée à être exploitée tôt ou tard dans des conditions dégradées, la nature, malgré la rupture symbiotique que représente le capitalisme, n'est pas pour autant un à-côté prêt à se défendre. Le concept de «nature, abstraite» sur lequel Bihr reviendra à la fin du présent tome doit plutôt venir illustrer comment les forces matérielles non humaines sont assimilées par le capital dans le cadre de sa reproduction. Il n'y a donc pas faille ou rupture entre l'homme et la nature, mais transformation radicale, et des êtres humains et de la nature, par le capital.
Au coeur de la machine

Les contributions marxistes à l'analyse de la catastrophe écologique n'ont jamais suffisamment intégré la problématique du rapport entre la nature et le capital en tant qu'il est valeur en procès, c'est-à-dire à partir de son processus de valorisation. Pourtant, ce procès suppose la mise en marché des éléments constitutifs du procès de production, la force de travail certes, mais également tous les éléments qui concourent à la production de valeur. La métamorphose du statut des éléments naturels est donc tout aussi cruciale. Ici, il n'est pas question de la valeur d'usage du substrat naturel (boire de l'eau pour étancher sa soif) mais bien de valeur au sens capitaliste du terme (vendre de l'eau pour faire de l'argent), une valeur autonomisée et incarnée dans le cours quotidien par les symboles et matériaux monétaires.

Pour rectifier le tir, Bihr propose d'interroger le moteur du MPC, à savoir la subordination du procès de travail au procès de valorisation, au sein de laquelle la nature, définie en tant qu'agent actif, est également subordonnée, donc transformée. La contribution de Bihr est rafraîchissante parce qu'elle vient appliquer le concept de subsomption, en tant que logique déjà éprouvée de classification (la plus efficace de Marx à mon sens), sur les phénomènes d'appropriation de la nature.

Dans le chapitre VI ou chapitre inédit, Marx propose une vision diachronique et synchronique de l'appropriation du travail par le capital. La subsomption du travail sous le capital est la manière dont le capital, dans son procès de valorisation, va utiliser la force de travail aux fins de produire un capital additionnel. C'est, à proprement parler, le coeur du capitalisme. Sans capital additionnel, le capitalisme n'a pas de sens. Le seul objectif de ce mode de production, pour la classe capitaliste, c'est de faire de l'argent, avec de l'argent, pour s'enrichir et dominer.

Marx identifie trois phases (diachronie) ou trois modes (synchronie) d'appropriation du travail par le capital:
* Il y a d'abord la subordination, caractéristique du mercantilisme, au sein de laquelle le capital en formation se contente de récupérer les produits du travail, en s'arrangeant pour que les termes de l'échange lui soient favorables pour pouvoir en tirer un profit. Les éléments les plus développés de ce procédé existent dans ce qu'on a appelé le putting-out system, où les ouvriers travaillaient depuis chez eux pour le compte d'un patron qui fournissait les moyens de production et la matière nécessaire au procès de travail. En tant que seule porte de sortie, il pouvait allégrement faire pression sur le salaire à la pièce et revendre avec profit sa marchandise sur le marché. Dans une autre configuration, plus paysanne celle-ci, une grande partie de l'économie coloniale a aussi reposé sur ce principe autour des produits agricoles bruts.
* Pour définir le mode de production «généralement» capitaliste, Marx use du concept de subsomption formelle du travail sous le capital. Cette fois-ci, le procès de travail est formellement subsumé, réuni en un lieu, avec une force de travail salariée (à l'heure, non plus à la pièce) et une propriété privée des moyens de production par le capitaliste engagé dans le procès de valorisation. Si Marx la décrit comme formelle, c'est parce que le capital, depuis sa rationalité d»optimisation économique, n»a pas encore su réorganiser le procès de travail. De ce fait, on garde les mêmes méthodes de fabrication, la division du travail est limitée et la productivité du travail également. Nous sommes sur un principe de plus-value absolue. Ce mode s'essouffle rapidement puisque les journées de travail sont par nature limitées.
* Par le jeu de la concurrence, des luttes ouvrières et des découvertes scientifiques fortement inspirées de la logique capitaliste, le capital parvient à décomposer le travail en gestes et à augmenter la productivité du geste à l'aide de la machinerie. Cela a pour effet d'augmenter le taux de plus-value, donc d'exploitation de la force de travail. En assurant une meilleure productivité, les capitalistes mettent sur le marché des produits moins chers et plus nombreux. Ce n'est pas par bon coeur. C'est ce que Marx a appelé la subsomption réelle du travail sous le capital. Ce procédé permet de baisser la valeur de la force de travail, qui correspond au panier de subsistance des prolétaires, par l'intermédiaire de la plus-value relative. Ça correspond notamment à la fameuse période fordiste, qu'on nous présente, dans les pays du centre historique du capitalisme, comme l'avancée main dans la main du capital et de la classe ouvrière. Cela a en réalité abouti à une répression féroce des mouvements révolutionnaires des quatre coins du monde, sous les balles des armées de l'intérieur et de l'extérieur et d'une mondialisation des rapports de production capitaliste dans des conditions dégradées. Nous en sommes toujours là aujourd'hui.

C'est ce schéma que Bihr va tenter d'appliquer à l'appropriation de la nature pour comprendre comment le capital a également modifié cet agent actif du procès de production. L'objectif est de comprendre comment le capital conforme la nature à son abstraction concrète qu'est la valeur, au même titre que les gestes ouvriers du procès de travail. C'est la posture indifférente du capital, en tant que valeur en procès, vis-à-vis de ces sources d'énergie et d'incarnation de la marchandise, qui formule le caractère foncièrement contradictoire avec la nature.

Ici Bihr, tout en présentant les moments de l'appropriation de façon diachronique, rappelle, comme Marx, que les modes décrits, pris isolément, peuvent très bien exister en même temps, selon les besoins de la reproduction élargie. On prendra l'exemple fictionnel de l'énergie hydrique pour tenter d'incarner le propos (toute ressemblance avec des patrons agricoles qui cultivent du maïs pour nourrir le bétail américain serait purement fortuite):
* Il y a tout d'abord l'appropriation informelle. C'est quand la nature n'apparaît que comme un don gratuit qui participe aux conditions de possibilité de l'accumulation, sans besoin de la transformer pour l'intégrer au procès de production, à l'instar d'une source d'énergie hydrique abondante d'un lit de rivière parfaitement accessible. Il y a alors seulement extériorisation (la nature est comprise en tant qu'externalité positive) et subordination de l'élément hydrique aux besoins de valorisation.
* L'appropriation formelle suppose d'internaliser les problématiques naturelles face à des conditions qui ne permettent plus de considérer la nature comme un don gratuit. En effet, la source d'énergie hydrique, autrefois puisée à même la rivière, n'est plus disponible du fait des asséchements liés aux multiples dérivations du cours d'eau. Plusieurs patrons s'affrontent. La machine capitaliste va alors devoir identifier le phénomène naturel comme un processus qu'il est nécessaire de maîtriser dans l'objectif d'optimiser le procès de production. Le capital doit ici investir pour bénéficier de l'énergie. Il va sonder le cours d'eau souterrain et les différentes nappes phréatiques, creuser, y installer un moteur et de la tuyauterie pour pouvoir poursuivre son procès de production. Le capital sort alors partiellement du resquillage dans lequel il était dans l'appropriation informelle, parce que les conditions naturelles intègrent le cycle de la marchandise et de fait se valorisent. En effet, le patron doit payer l'eau, c'est-à-dire les moyens d'accéder à l'eau pour assurer la prospérité de son affaire. Il n'y a pas transformation du phénomène naturel. Le patron s'appuie toujours sur une source qu'il ne maîtrise pas. La nature étant désormais valorisée, il s'agit de la dévaloriser au maximum en s'assurant d'un usage maximal pour rentabiliser l'affaire. On assiste alors plutôt à une sorte de pillage en règle, et des bâches de plastique en forme de bassine apparaissent partout dans la région en tant que garde-manger privatifs.
* L'appropriation réelle, qui correspond au mode de production spécifiquement capitaliste, change de modalité:
«L'appropriation réelle de la nature par le capital va consister au contraire à chercher à adapter le plus étroitement possible la matérialité même des ressources naturelles aux exigences de la valorisation du capital (Bihr, L'Ecocide capitaliste, tome 2: p. 127).»

Il s'agit donc d'exploiter les possibilités de la nature première à partir du développement de la décomposition de cette dernière et de la maîtrise des éléments qui la composent. De la vision extensive et pillarde, nous passons sur un mode intensif, comme pour le travail. L'objectif est désormais de décomposer les éléments naturels pour disposer des procédés fondamentaux de la nature première et de diriger l'énergie dans le système de machinerie. Aidés par Space X (boîte à cauchemars d'Elon Musk), la fédération des patrons agricoles du coin fait fabriquer des missiles chargés d'iodure d'argent pour faire péter les nuages avant qu'ils n'aillent chez les voisins. En échange, on leur demande simplement d'acheter des actions dans une filiale de Space X, qui est sur le point de fabriquer en laboratoire de l'eau en quantité suffisante, procédé initialement destiné à l'alimentation de la première ville sur Mars. C'était sans compter les dégâts de l'iodure d'argent sur l'écosystème. Après quelques rotations, il devient impossible de faire pousser quoi que ce soit sur la zone. La filiale de Space X ferme et le petit patronat agricole de la région se retrouve ruiné sur tous les plans.
L'appropriation de la nature comme forçage à des fins de valorisation

L'appropriation réelle, en tant que subsomption réelle, est la seule phase qui révolutionne véritablement l'usage de l'agent actif qu'est le substrat naturel. L'objectif est clair: augmenter la productivité, accélérer la rotation du capital, renforcer le procès de production pour qu'il ne subisse pas les aléas des «externalités négatives».

Pour illustrer cette tendance, Bihr reprend donc la devise des Jeux olympiques pour classifier les différentes manières de forcer la nature, citius, altius, fortius:
* Le premier concerne le forçage de la nature pour qu'elle ne produise pas ce qu'elle produit spontanément. Ici, il revient particulièrement sur l'industrie agricole et toute l'oeuvre de domestication: séparer les essences, standardiser les semences, éliminer les nuisibles, séparer le processus biologique de son milieu, casser les rythmes biologiques.
* Le second concerne le forçage de la nature à produire ce qu'elle ne produit pas spontanément. Il revient ici sur les matériaux artificiels comme les alliages métalliques, le béton, les plastiques, les semi-conducteurs, les OGM, les tissus synthétiques, jusqu'au transhumanisme.
* Une troisième modalité de l'appropriation réelle consiste à reproduire artificiellement une nouvelle «socionature», c'est-à-dire un substrat naturel totalement reconstruit par le capitalisme, pour le capitalisme. Nous parlons ici de toutes les réserves reconstruites comme pour l'exemple des zones humides, des monocultures sylvestres, qui existent toujours en tant qu'actifs financiers, de manière directe ou détournée, et qu'on nous présente pourtant comme la solution patrimoniale par excellence pour «préserver la nature».
Bihr prend l'exemple de la transformation de la culture du maïs pour illustrer la combinaison des trois modalités: standardisation de la semence, stérilisation, modification génétique. L'appropriation réelle est une mise au travail de la nature à destination du capital pour produire une socionature spécifiquement capitaliste.
L'hubris capitaliste

Avant de définir cette socionature adaptée à l'abstraction concrète de la valeur capitaliste, Bihr souhaite revenir sur ce qu'il nomme l'hubris capitaliste, partie destinée à faire entendre à toutes et à tous que le capital n'a pas d'autres buts que l'accumulation et que ce premier programme détermine tout le reste.
Le capital est un processus indéfiniment expansif dans un contexte matériel qui connaît quant à lui des limites concrètes. Sans capacité de contrôle de la production sociale engendrée par un système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l'impossible coordination des intérêts nécessairement contradictoires parce que concurrentiels qui en résulte, le capital ne pourra jamais répondre aux besoins et aux limites qui ne correspondent pas à sa soif d'accumulation.

Ce système structurellement expansif induit une impossible maîtrise du développement des forces productives qui amène nécessairement à des ponctions aberrantes. En effet, les produits socialement nécessaires ne sont déterminés qu'une fois la production réalisée. C'est le marché qui détermine en dernière instance le succès de telle ou telle marchandise. C'est donc un contrôle de la production ex post, donc a posteriori, qui intervient. Le gâchis est certes monumental mais la configuration du mode de production ne permet aucune alternative. Tant que le marché sanctionne l'utilité, il ne pourra en être autrement. Rêver d'un capitalisme d'État, que la gauche habille des oripeaux de la «planification écologique», ne changera rien puisque la figure fractale se réplique aussi au niveau des intérêts géopolitiques, par l'intermédiaire de nos chères frontières.

Bihr donne un exemple concret sur la responsabilité des dégâts occasionnés par le changement climatique. Bien que ce changement soit effectivement reconnu comme émanant exclusivement des États du Nord global, ces derniers refusent de grever le taux de profit et leurs intérêts pour maintenir leur position dans l'échiquier. Le fair-play n'est pas dans l'air du temps et ils exigent les mêmes efforts des pays du Sud en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

Au niveau micro, la même figure se réplique. Les directions d'entreprise ont le pouvoir sur leurs moyens de production, à condition que l'exploitation de ces derniers aboutisse au supplément escompté de la valeur investie. Le seul guide est l'accumulation du capital.

D'un point de vue technique, ces caractéristiques aboutissent à un productivisme nécessairement forcené. Le pouvoir d'abstraction du capital a permis de coordonner, par l'intermédiaire du pouvoir financier, une suite d'opérations capitalistes sans que le ou les capitalistes à la tête de ces entreprises soient contraints à une quelconque forme de présence. C'est l'aboutissement de la séparation entre les moyens de production et les producteurs. Dépourvus d'unité, les deux éléments sont désormais des variables que le capitaliste dirige à sa guise par le pouvoir de l'argent dans le seul et unique but de renforcer ce dernier. Seule la crise de surproduction, et son lot de destruction, apporte le jugement final redouté.

Loin d'être une suite de mauvaises décisions, ce sont les règles du jeu comme le rappelle Marx, cité par Bihr:
«En outre, le développement de la production capitaliste fait de l'accroissement constant du capital placé dans une entreprise industrielle une nécessité, et la concurrence impose à chaque capitaliste individuel de se soumettre à la contrainte extérieure des lois immanentes du mode de production capitaliste. Elle contraint à étendre sans cesse son capital pour le conserver, et il ne peut l'étendre qu'au moyen d'une accumulation progressive.» (Marx in ibid., p. 269)

Pour gagner le marché, il faut abaisser les couts de production, en révolutionnant le procès de travail afin d'augmenter la productivité du capital. Cette révolution permet en outre d'assurer le face-à-face avec les travailleurs. C'est pourquoi la subsomption réelle est la caractéristique d'un mode de production spécifiquement capitaliste. Cela permet également le maintien d'une armée de réserve, rejetée sur le banc par les gains de productivité, dont l'existence assure la flexibilité de la main-d'oeuvre et joue une fonction disciplinaire notable dans le cours quotidien de la production capitaliste.

L'augmentation de la productivité a nécessairement des conséquences sur l'empreinte écologique, et cette conséquence n'est pas proportionnelle, la reproduction élargie étant à la fois extensive et intensive. Au regard des limites liées aux matières premières, l'énergie convoquée pour les extraire est plus importante.
Le pendant de la surproduction est la surconsommation. Les pratiques de consommation sont imposées, avec des dysfonctionnements majeurs pour la population. C'est comme ça qu'on se retrouve avec d'innombrables magasins remplis de textiles «prêts à jeter» tandis que la crise du logement fait rage et que les services publics de reproduction de la population sont à l'os, à l'exception de la police et de l'armée.

L'obsolescence est programmée pour assurer une rotation satisfaisante du capital. On nous apprend à jeter et racheter. Et les boîtes du secteur 2 (biens de consommation), en particulier les monopoles, dépensent des fortunes en marketing, «l'effort pour vendre», pour mieux nous attraper. L'appauvrissement de la vie sociale condamne à projeter son désir sur des marchandises artificiellement valorisées, le reflet d'un monde d'objets.
En parallèle, les industriels s'assurent que les procédés de fabrication conduisent à une usure rapide des marchandises. Lave-linge, ampoules, imprimantes, softwares: leur cycle de vie peut être déterminé artificiellement. Un exemple récent est le passage à Windows 11 qui a laissé une myriade d'ordinateurs sur le carreau, avec la fin de la maintenance de Windows 10. Ceci est un exemple de la capacité d'un oligopole à maîtriser sa rotation. Notre vie sociale s'en appauvrit, définie parfois exclusivement par notre relation à des marchandises éphémères, pris dans la toile marchande sans autre issue.

Cette croissance illimitée impose un défi intenable au système terrestre. Bihr nous donne quelques repères. Si nous partons d'un taux de croissance annuel de 2 %, les besoins du système doublent donc en 35 ans. Ils triplent en 37 ans à un taux de croissance annuel de 3 %. Ils quadruplent en 35 ans à 4 %. Ils quintuplent en 33 ans à 5 %. Il est impossible qu'une grandeur croisse infiniment dans un système fini. Aucun aménagement, ni l'économie dite immatérielle, pour laquelle les habitants des régions hébergeant des data centers constatent avec amertume la fausse promesse de l'immatérialité, ni l'économie circulaire, opération qui vise à nous rendre responsables d'un cycle de reproduction qu'on ne maîtrise pas, ni la sobriété énergétique ne permettront au capitalisme d'adapter son fonctionnement au rythme de la sphère terrestre, ou plutôt d'adapter le rythme de la sphère terrestre à ses besoins d'accumulation. Ce mode de production est condamné à la perspective du court-termisme et du nez dans le guidon de la concurrence capitaliste.
Nature abstraite

«Si tout mode de production est aussi production de la nature, alors le capitalisme doit être compris comme générant une socionature spécifique.» (ibid., p. 337)
Quelle est donc cette socionature capitaliste? Bihr propose de la définir comme une nature abstraite, concept initialement emprunté à Jason Moore dans sa définition du capitalisme en tant qu'«écologie monde». L'auteur nous propose une synthèse de la manière dont le capital se rapporte à la nature, en la façonnant non seulement à son usage mais aussi à son image. C'est à partir de cet effort de synthèse que nous comprendrons que la nature, loin d'être un à-côté immaculé, est précisément le résultat de l'usage que ce système en fait.

L'usage de la nature aux fins de reproduction du monde humain n'est pas une spécificité du capitalisme. La transformation de la nature est en effet le propre de l'espèce humaine, et le fondement des différents artefacts qui ont permis à l'espèce de prospérer. Ce n'est d'ailleurs pas une exclusivité humaine. Mais dans le capitalisme, ce rapport est désormais purement instrumental, oblitérant toutes les autres dimensions de ce rapport (éthique, esthétique, mystique, religieux, etc.). Nous assistons alors à un réductionnisme anthropologique qui a pour objectif de faire feu sur tous les obstacles à l'accumulation du capital.
C'est ce procédé qui conduit au processus de réification, autrement dit de «chosification». La réification démarre d'abord par une extériorisation du fonctionnement de la nature par l'intermédiaire d'une approche scientifique expérimentale qui fige des lois dites naturelles pour produire un savoir apte à tirer profit des fonctionnements constatés dans le cadre de l'appropriation de la nature par le procès de production. En s'intéressant aux différentes étapes de l'avènement de la pensée scientifique moderne, on constate que l'articulation, voire le caractère synchrone de ce développement, avec le capitalisme, est manifeste. Dans cette logique, on comprend que la grande séparation première est également incarnée par la pensée scientifique, qui s'est notamment inspirée des modèles de production capitaliste pour proposer des concepts tels que la masse, l'énergie ou encore l'information, et qui a abouti à définir la nature comme Une et obéissant à des lois propres qu'il est nécessaire d'instrumentaliser pour aboutir aux fins sociales recherchées, ici l'accumulation. La conception systémique (cybernétique, structuralisme, théorie des systèmes), caractérisée par l'automation du procès de production, achève le développement, jusqu'à nouvel ordre, avec l'arrivée de l'IA agentique.

Si l'essentiel de la conception de la socionature spécifiquement capitaliste se construit dans le procès de production, le procès de circulation y intervient également, puisque c'est ce procès qui incarne la (dé)valorisation effective de la nature, par l'intermédiaire de la marchandisation. Le point culminant du fétichisme de la marchandise arrive avec le capital fictif, équivalent d'un capital de prêt. Qu'importe la marchandise «titrisée», le même taux d'intérêt peut s'appliquer et ainsi parvenir à l'idéal capitaliste A-A'. De cette manière, tout, y compris des bouts de nature, peuvent devenir les hôtes de la forme valeur, à l'instar du marché carbone vu dans le premier tome.

La forme valeur de la nature implique sa privatisation, son aliénation et sa transformation au gré des demandes du marché, entraînant de fait les processus d'individuation, de typification, et d'isolation et de mesure, comme toute marchandise. Il faut que ça rentre dans la boîte pour se vendre. La valorisation marchande aboutit à la dévalorisation de cette dernière. La nature devient abstraction concrète, comme toute marchandise, par l'intermédiaire de l'échange marchand, sous le principe de l'équivalence générale. Tout doit pouvoir se valoir. Les injonctions de la circulation assurent les lignes-guides pour le renouvellement du procès de production dans l'objectif d'une reproduction élargie.

La nature, désormais abstraite, est apte à subir le même destin que le travail vivant. Bihr réintroduit le concept de vampirisme, articulant la réification et la (dé)valorisation. Pour rappel, le vampirisme repose sur une double détermination: il se nourrit de sa proie mais, ce faisant, il communique à sa proie sa nature pour la transformer en vampire. C'est le propre de la subsomption, qui a transformé la force de travail, tout en s'en nourrissant, en travail mort et en appendice de ce travail mort. Nous pouvons, selon Bihr, appliquer le même schéma à la nature. En effet, le capital se l'approprie en tant que force et matière mises au travail mais, ce faisant, il la transforme, notamment par l'intermédiaire de la connaissance, en une abstraction concrète apte à rejoindre les éléments morts du procès de production et de reproduction.

C'est ainsi qu'il conclut le deuxième tome, avec un pari réussi, celui d'avoir su appliquer la méthode d'analyse matérialiste critique du capitalisme dans son rapport à la nature. En recentrant le débat sur cette problématique, il apporte une contribution centrale pour les luttes à venir. Si l'on considère la socionature spécifiquement capitaliste, la fétichisation d'une nature autre immaculée n'offre aucune prise pour agir sur le coeur du problème. Les luttes écologiques et sociales ne se tiennent pas côte à côte. Leur fondement est indissociable du capitalisme, qui a pour unique moteur l'accumulation, laissant derrière lui les désastres d'un monde assurément mortifère, sans tri sélectif. La fin du monde est la fin du mois. La fin du mois est la fin du monde. Et il n'y a aucune raison que le capital la siffle de lui-même.

Mich

La recension du premier tome a paru dans le numéro de mai de Courant Alternatif.

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4743
_________________________________________________
A - I n f o s
informations par, pour, et au sujet des anarchistes
Send news reports to A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
Subscribe/Unsubscribe https://ainfos.ca/mailman/listinfo/a-infos-fr
Archive: http://ainfos.ca/fr
A-Infos Information Center