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(fr) Courant Alternative #361 (OCL) - "Le Congo est la cheville ouvrière de la révolution numérique autant que le pays sacrifié par la numérisation du monde"
Date
Tue, 23 Jun 2026 18:12:23 +0100
L'auteur Fabien Lebrun pense l'histoire du numérique par le prisme du
Congo, qui est aussi l'histoire de la mondialisation capitaliste. Il
commence par passer en revue les régimes et guerres successifs qui ont
mené à l'asservissement du Congo, en suivant les étapes du développement
capitaliste de sa naissance au XVIème siècle jusqu'à son stade numérique
de 1996 à 2004. En parcourant l'histoire de ce pays gigantesque
d'Afrique centrale, peuplé d'environ 100 millions d'habitants, il fait
de l'esclavagisme, du colonialisme, du développement extractiviste, les
bases de l'essor du capitalisme mondial et les déclencheurs d'une guerre
de prédation des richesses minières motivée par des sociétés
multinationales, des États kleptomanes et mercenaires, des dirigeants
criminels. "De Léopold à Kabila en passant par Mobutu ; des compagnies
concessionnaires aux sociétés minières ; des fonctionnaires belges à
ceux du FMI et de la Banque mondiale ; de Michelin, Dunlop et Goodyear à
Apple, Huwei et Tesla : même goinfrerie, même argent, même sang."
Ce pillage du Congo sert à nourrir la révolution numérique et la
"transition énergétique" de matières premières stratégiques dont regorge
le sous-sol congolais : tantale pour les condensateurs, étain pour les
soudures des circuits électroniques, tungstène pour la sonnerie et le
vibreur, or pour les cartes-mères, cuivre pour les câbles, coltan pour
les condensateurs, germanium pour la technologie Wifi, cobalt et lithium
pour les batteries des ordinateurs portables et des véhicules
électriques, et autres minerais indispensables aux armes et aux
instruments divers de notre "modernité".La révolution numérique est une
révolution capitaliste, avec des conséquences mortelles pour tout un
peuple, et au delà.
La production de masse de technologies numériques génère, depuis 30 ans,
des guerres en République démocratique du Congo, qui impliquent les pays
frontaliers, l'État congolais, les puissances mondiales, les firmes
électroniques et jusqu'à l'ensemble des consommateurs. Ces guerres nous
concernent tou.tes, mais elles restent très peu médiatisées.
Celle débutée au Congo en 1996 a été financée par des multinationales
minières. Les Big Tech exercent une domination néocoloniale. C'est grâce
au soutien du secteur extractif mondial et à l'appui des États du Rwanda
et de l'Ouganda que Kabila a chassé Mobutu du pouvoir en 1997. Fabien
Lebrun montre que c'est l'informatisation du monde, à l'origine de cette
ruée minière, qui a déclenché des faits d'armes opérés par divers
groupes congolais et étrangers; il fait remarquer que ces guerres se
poursuivent et se renouvellent à chaque innovation technologique:
smartphone en 2007, tablette en 2010, transition énergétique et
intelligence artificielle aujourd'hui.
L'auteur donne la mesure, par une enquête fouillée, des conséquences
tragiques de ces guerres sur les populations au Congo. Elles provoquent
une violence sans nom: insécurité alimentaire, maladies et épidémies,
plusieurs millions de morts, 7 millions de déplacé.es, des centaines de
milliers de femmes victimes de violences sexuelles, quantité d'enfants
employés comme "creuseurs", c'est à dire travaillant comme des esclaves
dans les mines ou bien utilisés aux combats. Conséquences destructrices
également sur des territoires entiers contaminés par l'activité minière,
forêts rasées, cours d'eau insalubres. "Finalement destruction de la vie
dans toutes ses dimensions ".
Défendant une approche matérialiste du numérique, l'auteur tord le cou à
la "dématérialisation", mensonge absolu qui contribue à invisibiliser
l'ensemble du cycle de production électronique, pour ne conserver que la
dernière étape, la consommation. Alors que les 34 milliards
d'équipements numériques qui circulent aujourd'hui, composés comme il
sont de matières premières et de métaux, pèsent plus de 220 millions de
tonnes; sans compter d'autres composantes matérielles du numérique:
réseaux de connexion, box, routeurs et raccordeurs, antennes relais et
satellites, fibre optique câbles souterrains et sous-marins, serveurs et
data centers.
L'auteur questionne la responsabilité des États, des firmes
électroniques impliqués dans le conflit congolais, ainsi que la nôtre,
individuelle et collective. Il propose des réflexions socio-politiques
et des trajectoires pour "notre monde connecté à partir du Congo". Et
au-delà du Congo, il s'offusque que personne ne pose la question de la
suspension voire de l'abandon de la production électronique pourtant si
meurtrière, ni n'exige l'arrêt immédiat de la production d'écrans ou de
la fabrication de terminaux connectés à partir de métaux congolais, tant
est grand "le fétichisme de la marchandise technologique". Il met en
évidence que le numérique pose des choix de société avec la question
fondamentale de la définition collective des besoins. La production de
dix milliards de smartphones produits en dix ans n'a donné en rien plus
d'autonomie ni de libertés, ni diminué injustices et inégalités. Bien au
contraire le numérique a accru toutes les destructions du capitalisme.
C'est pourquoi, selon Fabien Lebrun, une perspective émancipatrice
implique d'organiser collectivement une désescalade technologique et une
dé-numérisation de la vie.
On ne peut qu'appuyer ce point de vue, tout en étant conscients que le
numérique, comme le nucléaire par exemple, sont des technologies que le
capitalisme considère comme indispensables à sa survie et que le combat
à mener est rude. Des actions sont cependant possibles et nécessaires:
boycotter les Big Tech, dénoncer les dangers et les violences que créent
leurs projets, mettre en place des débats publics, mener des démarches
collectives en faveur du droit à la non-connexion, participer à des
actions qui participent à bloquer des projets industriels alimentant la
numérisation et l'électrification, aussi bien que des projets miniers,
la production électronique, nucléaire et l'installation de data centers.
Donc oeuvrer collectivement à «la dénumérisation, à la déconnexion,
autant qu'à une désescalade technologique et à un démantèlement numérique».
* Fabien Lebrun, chercheur et auteur de On achève bien les enfants.
Écrans et barbarie numérique (Le Bord de l'eau, 2020), intervient sur
les impacts écologiques et géopolitiques des nouvelles technologies
ainsi que sur les enjeux éducatifs et éthiques du numérique.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4734
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