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(fr) Alternative Libertaire #371 (UCL) - Débats: Nos morts sont politiques
Date
Thu, 21 May 2026 09:14:03 -0400
Suite à la publication dans notre numéro précédent d'un article en
faveur du projet de loi relatif à l'«aide à mourir», des camarades ont
souhaité revenir sur les critiques antivalidistes de ce projet de loi,
et sur leur articulation avec les idées communistes libertaires. ---- Un
débat anime depuis plusieurs mois l'ensemble de la gauche
révolutionnaire au sujet du projet de loi porté par le gouvernement
Macron concernant la fin de vie. Engagé·es depuis plusieurs mois en
soutien aux organisations antivalidistes qui s'y opposent [1], nous
avons été surprises et surpris, voire heurté·es, par certains arguments
rencontrés dans un article publié le mois dernier par Alternative
libertaire [2]. ---- Le suicide comme fait social ---- Nous avons eu la
sensation d'y trouver une vision très dépolitisante de la question de la
mort, et à plus forte raison de celle du suicide, renvoyant ces sujets à
des questions «individuelles» et «intimes». Nous revendiquons une vision
radicalement contraire: nos morts sont politiques, et nos suicides sont
le résultat de mécaniques sociales collectives, produits d'un monde que
nous combattons.
Des travaux de Durkheim [3] aux études sociologiques modernes, tous les
travaux démontrent que le suicide n'est pas une affaire intime, mais le
produit de déterminants sociaux: le suicide est trois fois plus présent
chez les salarié·es et les ouvrièr·es que chez les cadres. Il est aussi
largement plus prévalent chez les personnes LGBTI, ou chez les personnes
racisées [4]... Le rapport à la mort n'est pas un sujet neutre qui
serait hermétique aux réalités sociales: faciliter l'accès au suicide,
c'est avant tout faciliter la mort des plus précaires et des plus
discriminé·es.
Cette analyse est parfois dénoncée comme presque complotiste: les
militants et militantes antivalidistes auraient tort de voir dans la loi
fin de vie une mécanique qui pousserait à la mort certaines personnes
plus que d'autres. Mais ils et elles ne font part que d'une réalité
matérielle et statistique, comme lorsque nous disons que repousser l'âge
de la retraite revient à faire mourir plus jeunes les ouvriers et
ouvrières. De la même façon, lorsque l'on pointe que face à l'état de
l'hôpital public -jusqu'à huit mois d'attente pour une prise en charge
dans un centre antidouleur [5]- l'accès au suicide assisté va créer un
violent tri social, il nous semble qu'il n'y a rien de fantaisiste.
Inégaux et inégales dans la vie comme dans la mort
Pourtant, parmi les arguments avancés, on retrouve celui de l'égalité:
devant les frais élevés que représente aujourd'hui un suicide assisté ou
une euthanasie à l'étranger, la loi fin de vie serait une avancée
égalitaire. Ce serait arrêter la réflexion à la situation actuelle: le
dilemme face au manque de soins palliatifs ne concernera en réalité que
les classes populaires, soumises aux défaillances d'un système public de
santé à bout de souffle. Pour les plus riches, pas d'inquiétude, les
centres de soin privés seront toujours disponibles pour prendre en
charge sans attente les douleurs de celles et ceux qui ont les moyens de
payer pour prolonger leur vie dans de bonnes conditions. En vérité,
l'inégalité ne sera pas effacée, mais simplement déplacée: dans un monde
capitaliste, il n'y a pas plus de liberté dans la mort qu'il n'y en a
dans la vie. Mais dans la vie, au moins, il est possible de continuer
nos luttes. Nous refusons d'appeler «émancipation» le fait de se voir
proposer une mort prématurée comme échappatoire à ce système.
Peut-on vraiment prétendre que la légalisation du suicide assisté ne
touchant que «quelques milliers de personnes [...] chaque année»,
généralement âgées, ne serait pas un problème? L'argument qui dépeint
ces «vieux» et «vieilles» comme des morts inévitables assène une fausse
tranquillité et considère que leurs vies comptent moins, alors que cette
population est très souvent abandonnée et maltraitée, notamment dans les
EHPAD. Penser que dans un système capitaliste, il n'y a pas de
contradiction entre faciliter l'accès à la mort et «renoncer à prendre
soin de la vie», c'est rester sourd à la raison première de cette loi
qui est de toujours réduire le cout des soins, le volet de la loi sur
les soins palliatifs n'étant même pas budgétisé. S'il est possible de ne
pas attendre la société idéale pour améliorer les conditions de vies de
toutes et tous, cette lutte devrait avoir lieu dans le cadre d'une
socialisation et une gestion collective du système de santé et des
EHPAD, pas dans celui d'un projet de loi libéral et individualiste.
Ce n'est pas pour rien que les collectifs antivalidistes portent une
critique unanime de cette loi. Dans leurs milieux, la mort n'est pas un
objet théorique, mais une réalité permanente, la lutte étant rythmée par
les décès réguliers de camarades, emporté·es par leurs pathologies, les
violences médicales et l'abandon de toute politique d'accessibilité
réelle. Quand les militants et militantes antivalidistes font part de
leur peur d'être concerné·es par les critères d'admissibilité de l'«aide
à mourir» ou de leurs inquiétudes sur l'équilibre précaire avec la
prévention du suicide, il ne s'agit pas de spéculations théoriques, mais
d'inquiétudes très concrètes sur leurs capacités à continuer leurs
combats dans un monde qui les incitera à baisser les armes de manière
définitive. Choisir d'ignorer ces discours est pour nous inconcevable en
tant que libertaires.
L'idée que l'avis des collectifs antivalidistes serait un détail du
débat, car ils ne représenteraient qu'une minorité des personnes
concernées par la loi fin de vie, est pour nous insensée. Oui, tout le
monde a une probabilité d'être un jour concerné par cette loi: mais
précisément parce que tout le monde peut un jour être handicapé·e! Et
c'est bien là toute la force des perspectives antivalidistes: refuser de
penser le handicap comme un fait individuel, qu'il soit causé par une
maladie, un accident ou la vieillesse. En y opposant une vision sociale,
comme une réalité construite par nos sociétés, elles permettent de
pointer un fait majeur: le handicap comme fait social bouleverse
radicalement la perspective de celles et ceux qui le vivent. Ainsi, si
tout le monde pourra un jour être concerné par le handicap, chez une
personne valide ce changement de position sociale remettra forcément de
nombreuses choses en perspective. Écouter le consensus antivalidiste
contre la loi fin de vie en tant que personne valide, c'est faire preuve
d'humilité face à une situation qu'on ne vit pas. Affirmer que vouloir
mourir lorsque l'on vit une situation de handicap serait un fait
acceptable est une violence validiste insupportable.
L'émancipation sera collective ou ne sera pas
Pour nous, dire qu'en tant que libertaires «l'ADN de notre mouvement
[c'est] choisir le libre-arbitre», c'est défendre une vision
individualiste et libérale de l'anarchisme. En tant que communistes
libertaires, nous pensons au contraire que l'ADN de notre mouvement se
trouve dans sa dimension collective, et dans son ancrage dans les luttes
des classes. Nous pensons que la liberté ne se décrète pas par des lois,
mais qu'elle se construit collectivement dans nos luttes, en
transformant nos réalités matérielles. Et c'est précisément parce que
nous avons conscience des changements matériels radicaux et profonds qui
permettraient une réelle liberté de choisir sa mort que nous sommes
opposé·es à la loi fin de vie. Parce que dans un contexte ultra-libéral
et de fascisation avancée, nous pensons qu'elle coutera plus à notre
camp social qu'elle n'apportera à quelques individus. Parce que nous
n'accepterons pas la proposition cynique d'un gouvernement libéral et
austéritaire qui, refusant de nous aider à vivre, nous propose l'«aide à
mourir».
UCL Alsace
Notes:
[1] Sur les oppositions antivalidistes au projet de loi, voir la lettre
ouverte du Front de gauche antivalidiste publiée le 22 mai 2025 sur le
Club de Mediapart, ou l'interview « Odile Maurin: "Le choix de mourir
sera-t-il réellement libre ?" », Alternative libertaire n°362,
juillet-aout 2025.
[2] « Vivre sa vie, choisir sa mort », Alternative libertaire n°370,
avril 2026.
[3] Émile Durkheim, Le suicide, étude sociologique, 1987.
[4] Chiffres issus des deux derniers rapports de l'Observatoire national
du suicide, publiés par la DREES, parus le 25février 2025 et le 29
janvier 2026.
[5] Plusieurs témoignages montrent que ce délai peut aller jusqu'à deux
ans, quand les demandes ne sont pas simplement refusées. Chiffres cité
issus de la Haute autorité de santé, « Parcours de santé d'une personne
présentant une douleur chronique », 11janvier 2023.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Debats-Nos-morts-sont-politiques
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