|
A - I n f o s
|
|
a multi-lingual news service by, for, and about anarchists
**
News in all languages
Last 40 posts (Homepage)
Last two
weeks' posts
Our
archives of old posts
The last 100 posts, according
to language
Greek_
中文 Chinese_
Castellano_
Catalan_
Deutsch_
Nederlands_
English_
Français_
Italiano_
Polski_
Português_
Russkyi_
Suomi_
Svenska_
Türkçe_
_The.Supplement
The First Few Lines of The Last 10 posts in:
Castellano_
Deutsch_
Nederlands_
English_
Français_
Italiano_
Polski_
Português_
Russkyi_
Suomi_
Svenska_
Türkçe_
First few lines of all posts of last 24 hours |
of past 30 days |
of 2002 |
of 2003 |
of 2004 |
of 2005 |
of 2006 |
of 2007 |
of 2008 |
of 2009 |
of 2010 |
of 2011 |
of 2012 |
of 2013 |
of 2014 |
of 2015 |
of 2016 |
of 2017 |
of 2018 |
of 2019 |
of 2020 |
of 2021 |
of 2022 |
of 2023 |
of 2024 |
of 2025 |
of 2026
Syndication Of A-Infos - including
RDF - How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups
(fr) Regeneracion [ESP] - Travailler pour vivre ou vivre pour être militant·e? (ca, de, en, it, pt, tr)[Traduction automatique]
Date
Wed, 1 Apr 2026 17:50:46 +0100
1. Le militantisme comme travail: un engagement politique nécessaire -
Une idée sous-tend une grande partie des pratiques militantes
contemporaines et est rarement formulée explicitement: le militantisme
n'est pas un travail. Il est présenté comme une vocation, un engagement
éthique, un dévouement personnel, un sacrifice. Quelque chose que l'on
fait «parce qu'il le faut», parce qu'il n'y a pas d'alternative morale,
parce que la cause le mérite, parce que nous avons du temps libre...
Cette façon de le nommer n'est pas innocente. Elle sert à séparer le
militantisme du champ du travail et, par là même, à l'exclure des
questions fondamentales que le féminisme formule depuis des décennies:
qui le soutient, à quelles conditions, à quel prix, avec quelle
reconnaissance et avec quel droit d'y mettre fin?
Table des matières
1. L'activisme comme travail: un engagement politique nécessaire
2. La division entre travail productif et travail reproductif: une
construction politique
3. Se reproduire socialement: activisme, pérennisation et infrastructure
politique
4. Activisme, genre et pouvoir
6. Le cout de la non-reconnaissance de l'activisme comme travail
7. Vers une éthique féministe de l'activisme en période de régression
sociale
Cet article repose sur un objectif politique clair: le militantisme est
un travail, et plus précisément un travail de reproduction. En effet, il
ne produit ni marchés ni valeur directement réalisable sur le marché,
mais il produit quelque chose d'essentiel: des communautés politiques,
des liens sociaux, une conscience collective, une continuité
organisationnelle, une capacité de réflexion, du pouvoir.
Qualifier le militantisme de travail reproductif n'implique pas de le
nier, ni sa nature transformatrice. Au contraire. Une erreur fréquente
consiste à opposer reproduction et transformation, car la pensée
reproductive serait toujours conservatrice et politique, donc par
définition subversive. Les théories marxistes nous apprennent que la
reproduction de la vie sociale n'est ni un processus neutre ni
automatique: c'est un terrain de conflit central. Reproduire ne signifie
pas se répéter, mais plutôt rendre possible l'existence et la pérennité
de quelque chose. Le militantisme reproduit - ou devrait reproduire -
des sujets politiques, des pratiques collectives et des modes de vie
qui, précisément, remettent en question l'ordre établi. Ce militantisme
est engagé, conscient et orienté vers le changement, mais non moins
reproductif; il constitue une forme de reproduction sociale
contre-héréditaire.
La difficulté à reconnaître cela tient à une profonde division de la
modernité capitaliste: la séparation entre le travail et tout ce qui
échappe au salariat . Le travail, entendu au sens strict, apparaît
productif, salarié, mesurable et socialement reconnu. En revanche, le
militantisme est relégué à un registre moral: vocationnel, héroïque,
sacrificiel. Ce n'est pas comme travailler, on a l'impression , malgré
le travail, de consacrer du temps au repos, à la vie, aux biens acquis.
Cette dichotomie ne reflète pas la réalité; produire. En excluant le
militantisme du champ du travail, il devient impossible de penser ses
conditions matérielles d'accomplissement.
L'économie féministe prend le temps de mettre en garde contre les
conséquences de cette logique: ce qui n'est pas considéré comme du
travail ne compte pas. Cela ne compte pas dans les analyses, ni dans les
statistiques, ni dans la répartition des charges et des
responsabilités. Le travail invisibilisé n'est ni mesuré, ni organisé
collectivement, ni pris en compte. Et surtout, il n'est pas réparti.
Cette invisibilité n'affecte pas tout le monde de la même manière. Comme
pour d'autres formes de militantisme, ce sont principalement les hommes
et les dissidents qui assument des tâches moins visibles mais plus
constantes: organiser, tisser des liens, résoudre les conflits, assurer
la continuité lorsque l'épopée s'achève. Ce n'est pas un hasard si,
lorsque certaines formes de militantisme acquièrent une centralité
politique, du prestige ou un réel pouvoir de décision, elles se
dégradent. Lorsque le militantisme devient essentiel à l'exercice du
pouvoir, ceux qui le soutiennent sont masculinisés, professionnalisés et
exclus.
Ce schéma n'est pas nouveau. Il se répète historiquement chaque fois
qu'un domaine autrefois considéré comme secondaire devient stratégique.
Or, il est intéressant de souligner que le militantisme n'échappe pas à
cette logique. Il faut considérer le travail reproductif non comme un
exercice académique, mais comme un outil politique permettant de
contester son sens, son actualité et ses formes. Car seul ce qui est
reconnu comme travail peut être réorganisé selon des critères
féministes: justice, répartition et durabilité de la vie.
2. La division entre travail productif et travail reproductif: une
construction politique Pour affirmer que le militantisme est un travail
- et, de surcroît, un travail reproductif -, il nous faut d'abord
déconstruire l'une des idées les plus naturalisées de la modernité
capitaliste: la prétendue neutralité de la catégorie «travail». Ce qui
constitue un travail, quelles activités relèvent de cette définition et
lesquelles en sont exclues, n'est pas une question technique ou
descriptive. Il s'agit d'une décision politique, historique et
profondément ancrée dans son contexte.
Dans la tradition marxiste classique, le travail productif se définit
comme celui qui produit de la valeur, c'est-à-dire une valeur
susceptible d'être réalisée hors marché par la production marchande. Le
travail productif est donc le travail salarié directement intégré au
processus d'accumulation du capital. Cette définition ne rend pas compte
de l'ensemble du travail social existant, mais seulement de celui qui
est directement fonctionnel à la logique capitaliste. Le reste - tout ce
qui est nécessaire à l'existence de ce travail productif - demeure hors
de son champ d'application.
C'est dans ces «forums» que se situe le travail dit reproductif. De
nombreuses activités liées à la production seraient impossibles:
nourrir, éduquer, accompagner, soutenir la vie quotidienne, maintenir
les corps et les liens sociaux en état de survie. Historiquement, ce
travail a été présenté comme naturel, privé, lié à la sphère domestique
et aux capacités «propres» des femmes. Sans apparaître comme un
producteur de valeur directe, il a été rendu invisible, dépolitisé et
exclu des analyses économiques dominantes.
La théorie de la reproduction sociale, développée et enrichie par des
auteurs comme Lise Vogel, Tithi Bhattacharya ou Silvia Federici, rompt
avec cette dichotomie. Son sens fondamental est indissociable et
puissant: sans reproduction de la vie, point de production possible.
Fruit d'un travail acharné, la vie n'apparaît pas spontanément chaque
matin; elle est produite et reproduite à travers un ensemble complexe de
relations sociales, de rythmes, d'affects et de relations. Le capital
dépend structurellement de ce travail, même s'il ne donne lieu à aucun
salaire ni reconnaissance.
Dans cette perspective, le travail reproductif n'est ni un complément ni
une sphère secondaire. Il est socialement essentiel. Son caractère non
rémunéré ou invisible n'en diminue pas la centralité; au contraire, il
révèle un rapport d'appropriation. Autrement dit, le capitalisme résout
ses propres limites en externalisant les couts de la reproduction de la
vie, en les reportant sur certains corps et sujets. Ce qui n'apparaît
pas dans les résultats est qualifié de «naturel», «privé» ou
«professionnel».
Cette logique est étroitement liée à une vision capitaliste occidentale
qui sépare artificiellement la vie, la politique et l'économie.
L'économie est présentée comme un espace autonome, régi par ses propres
lois, tandis que la vie apparaît comme une ressource inépuisable,
exploitable avec ses conséquences. La politique, quant à elle, est
conçue comme une sphère abstraite et élevée, autant que possible
détachée des réalités matérielles. Cette triple séparation permet
d'exclure du champ politique le soutien à la communauté - matériel,
émotionnel et relationnel - et de l'attribuer aux individus et aux
dissidents comme une responsabilité implicite.
C'est là que le militantisme doit être encadré. Structurellement, le
militantisme n'a aucune fonction reproductive. Il ne crée ni marchés ni
valeur d'échange, mais il produit quelque chose de fondamental: les
conditions de possibilité même de la politique. Il crée un rythme
collectif, il crée la confiance, il favorise l'apprentissage, il assure
la continuité. En bref, il produit des sujets capables d'agir
politiquement de manière durable. Il produit du pouvoir. Comme toute
autre fonction reproductive, il tend à être invisible lorsqu'il
fonctionne et ne devient évident que lorsqu'il échoue.
Envisager le militantisme sous l'angle de la reproduction sociale permet
de changer de perspective: d'un exploit héroïque à un processus continu,
d'une épopée à une infrastructure, d'un sacrifice individuel à un
soutien collectif. Il ne s'agit pas de réduire la gestion de la vie à la
politique, mais de supposer qu'aucune politique ne la soutient, et que
cette vie, qu'elle soit naturelle ou neutre, est un travail socialement
organisé - ou désorganisé - fondé sur des rapports de pouvoir très concrets.
3. Reproduction sociale: militantisme, soutien et infrastructure
politique L'échec de la reproduction sociale est l'échec de tout ce qui
permet à une société - ou à une communauté politique - d'exister dans le
temps. Il ne s'agit pas seulement de reproduire les corps, mais aussi
les relations, les savoirs, les normes, les affections et les capacités.
La reproduction sociale englobe les apports matériels et affectifs, la
transmission des connaissances, les processus de socialisation et
d'organisation collective. C'est l'ensemble des pratiques qui permettent
à la vie, et à l'action collective, de ne pas être un événement isolé,
mais une réalité durable et partagée.
En ce sens, le militantisme est une pratique reproductive en soi. Non
seulement parce qu'il consomme du temps et de l'énergie, mais aussi
parce qu'il produit et reproduit les conditions sociales du politique.
Le militantisme ne commence ni ne finit par une action visible, une
mobilisation spécifique ou un conflit ouvert. Il débute très tôt, dans
la construction patiente de liens, et se poursuit ensuite, sans se
soucier des personnes et des structures capables d'agir à nouveau.
Se reproduire socialement implique une coidation: deux personnes, deux
corps, deux émotions et deux rythmes. Cela suppose la transmission de
savoirs, à la fois techniques et politiques: comment s'organiser,
comment prendre des décisions collectives, comment résister, comment
négocier, comment coider sans désarmer. Cela implique une socialisation
politique, c'est-à-dire garantir que les nouveaux venus puissent
intégrer un espace commun, en comprendre les codes et y participer sans
être exclus. Et cela implique l'organisation du commun: répartir les
tâches, gérer les ressources, entretenir les espaces, assumer des
responsabilités non individuelles mais collectives.
Toutes ces dimensions sont au coeur du militantisme, même si elles sont
rarement perçues comme telles. Le militantisme engendre une communauté
politique: il ne se contente pas d'additionner les volontés
individuelles, mais construit un «nous» capable d'agir collectivement.
Il s'agit d'entretenir des réseaux relationnels qui ne se réduisent pas
à une unité idéologique, mais qui intègrent l'affection, la confiance et
la mémoire partagée. Cette continuité organisationnelle est
particulièrement fragile dans un contexte de précarité et d'usure. Il
faut résoudre les conflits internes, éviter les ruptures inutiles et
apporter un soutien lors des crises. Le militantisme se construit
politiquement, non seulement par les discours, mais aussi par la
pratique quotidienne.
Par conséquent, toutes les formes de militantisme n'occupent pas la même
place dans l'imaginaire politique. Il existe une différence persistante
entre le militantisme considéré comme «visible» et celui qui demeure
invisible. Le premier est associé, voire mené, par la prise de parole
publique, la confrontation directe avec un adversaire, la représentation
extérieure. Il s'agit du militantisme reconnu comme politique car il
s'inscrit dans les codes traditionnels du pouvoir établi. Le second - le
militantisme invisible - se définit par ce qu'il soutient: ce qu'il
organise, médiatise, prépare, enseigne, accompagne, permettant ainsi que
le conflit ne détruise pas la communauté même qu'il promeut. Cette
division n'est ni fortuite ni neutre. Elle reproduit, non pas au sein de
deux mouvements distincts, mais bien la même logique qui sépare
production et reproduction dans la société capitaliste.
Considérer le militantisme comme une infrastructure permet de mieux
comprendre cette relation. Une infrastructure n'est pas ce que l'on
voit, mais ce qui rend un système fonctionnel. Elle n'est pas
spectaculaire, mais essentielle. Le militantisme reproductif est une
infrastructure politique: il soutient la construction collective,
répartit les charges, absorbe les impacts et assure la continuité. Comme
toute infrastructure, elle n'est visible que lorsqu'elle dysfonctionne.
Et comme toute infrastructure, elle doit rester à l'abri de la
reconnaissance et du pouvoir de décision.
4. Militantisme, genre et pouvoir Si le militantisme est un travail de
reproduction, et si ce travail a été historiquement féminisé et
invisibilisé, il est pertinent de se demander pourquoi tant de formes de
militantisme apparaissent aujourd'hui profondément masculinisées. La
réponse ne peut être ni psychologique ni accidentelle. Il ne s'agit pas
de styles personnels ni d'«excès individuels», mais bien d'une logique
structurelle: la masculinisation du militantisme accompagne sa
transformation en une source de pouvoir politique reconnu.
Le militantisme qui nous anime se manifeste de façon très concrète. Il
est héroïque, non pas fondé sur des figures emblématiques, des noms
propres ou des personnages mémorables. Il est sacrificiel, car il se
mesure à la capacité d'endurer toujours plus, de renoncer à sa vie
personnelle, de prendre des risques illimités. En somme, c'est une
disponibilité absolue qui n'admet ni interruptions ni dépendances. Et il
apparaît, de surcroît, comme distinct de la vie: comme quelque chose qui
se déroule sur un plan autre que celui de la dualité, des relations
quotidiennes ou des besoins matériels.
Tous ces traits sont historiquement associés à la masculinité politique
moderne. Non pas une masculinité biologique, mais un modèle d'existence
politique abstraite, autonome et dénuée de tout lien, capable d'agir
comme si elle était sans corps ni attaches. Ce modèle n'est pas neutre:
il repose sur le principe qu'un tiers prend en charge ce qu'il peut
ignorer. Le militantisme héroïque est possible grâce à un militantisme
structurel qui n'est pas désigné comme tel.
Ce schéma n'est pas nouveau. Il se répète, avec des variations, tout au
long de l'histoire. Les formes de politique intracommunautaire en sont
particulièrement évidentes. Pendant des siècles, dans des contextes de
crise et de pénurie, des groupes d'hommes ont organisé des émeutes du
pain, des protestations pour la subsistance et des actions collectives
afin de garantir la survie de la communauté. Ces pratiques impliquaient
organisation, prise de risque, confrontation avec le pouvoir et capacité
de mobilisation. Elles étaient, de façon discutable, politiques.
Cependant, elles étaient rarement perçues comme telles. La «vraie»
politique était réservée aux guerres étrangères, aux négociations
formelles, aux institutions (hexémoniques ou contre-hexémoniques), aux
espaces dominés par les hommes et associés à l'exercice et à la
contestation explicite du pouvoir.
La politique quotidienne, celle qui assure la continuité de la vie, a
été systématiquement dépolitisée. Non pas par manque de conflits, mais
parce qu'il ne se conformait pas aux codes masculins de la politique.
Un processus similaire s'observe dans le domaine des objets et du
savoir. Les guérisseuses et les soignants ont occupé une place centrale
dans les communautés pendant des siècles. Leur savoir, ancré dans un
contexte spécifique et transmis collectivement, était lié à
l'expérience, au territoire et à la coexistence des deux corps. Ce
savoir leur conférait autorité et prestige. Lorsque la santé a commencé
à s'institutionnaliser et à devenir un champ de pouvoir et de
reconnaissance sociale, une transformation radicale s'est opérée: le
savoir s'est professionnalisé, réglementé et masculinisé.
Ce même mouvement s'observe aujourd'hui dans le militantisme. Sans
vouloir tomber dans une dichotomie de genre, mais en suivant la réalité
socio-éducative qui nous influence et nous construit, on constate que
les hommes et les femmes tendent à occuper les espaces d'organisation,
de soutien et d'entraide: ils coordonnent les tâches, maintiennent la
cohésion du groupe, accompagnent les processus, absorbent les conflits,
garantissent la continuité. Parallèlement, les figures les plus
masculinisées apparaissent plus fréquemment dans la sphère publique,
nous guidant visiblement dans l'accumulation du capital symbolique. Non
pas parce que certains sont plus compétents que d'autres, mais parce que
les codes de la reconnaissance politique privilégient certaines formes
de présence et en dévalorisent d'autres.
Nommer cette dynamique n'implique pas d'idéaliser un passé ni
d'essentialiser ses succès. Il s'agit de comprendre comment fonctionnent
les rapports de pouvoir, y compris au-delà de deux mouvements qui se
prétendent émancipateurs. Tant que le militantisme continuera de se
mesurer à l'aune de paramètres de vie héroïques, sacrificiels et
individualistes, il continuera de reproduire une division sexuelle du
travail qui contredit les valeurs féministes mêmes qu'il proclame souvent.
Reconnaître le militantisme comme un travail de reproduction permet
précisément de désactiver cette logique. Cela nous permet de nous
interroger sur qui décide, qui apparaît, qui s'use et qui tire profit
politiquement de cette usure. Cela ouvre la possibilité de contester non
seulement les objectifs de la chose, mais aussi les manières mêmes de
faire de la politique.
6. Veillez à ne pas considérer le militantisme comme un emploi Il ne
s'agit pas seulement d'un problème conceptuel, mais d'un problème
logique aux conséquences matérielles, politiques et affectives très
concrètes. Le déni du militantisme en tant que travail fonctionne comme
une technologie du pouvoir: il permet d'extraire le travail sans le
matérialiser, de le soustraire à la prestation sans lui accorder de
droits et de le normaliser ou de le banaliser comme preuve
d'engagement. Comme pour d'autres activités reproductives, ces couts ne
sont pas répartis équitablement, mais pèsent inégalement sur certains
corps. L'un des deux effets les plus évidents est la surcharge
féminisée: lorsque le militantisme n'est pas perçu comme un travail, les
tâches nécessaires au soutien du collectif apparaissent comme quelque
chose que «quelqu'un fera», et ce «quelqu'un» a un visage bien précis.
Organiser des réunions, gérer les emplois du temps, surveiller les
conflits, maintenir le contact, conclure des accords ou prendre en
charge les malaises est naturalisé comme une disposition personnelle -
caractère, engagement ou capacité de coopération - et non comme une
responsabilité politique collective.
En lien avec cela, il apparaît comme un militant. L'épopée du sacrifice
transforme l'épuisement en vertu et la résistance à l'extrême en critère
de légitimité politique. Ceux qui tiennent le plus longtemps sans
s'effondrer, ceux qui renoncent à davantage, ceux qui endurent plus de
pression semblent plus engagés. Cette logique est non seulement
intenable, mais aussi profondément sélective et validiste. Elle pénalise
les corps épuisés, les vies marquées par le manque de nourriture, la
précarité, la maladie ou la dépendance. Ce qui est présenté comme une
égalité de performance est, en réalité, une inégalité des conditions.
Il en résulte l'exclusion systématique de celles et ceux qui ne peuvent
«s'investir pleinement». Le militantisme, envisagé dans son ensemble,
laisse de la place aux personnes ayant des enfants, des personnes âgées
à charge, des problèmes de santé mentale ou physique, de longues
journées de travail ou tout simplement des limites qu'elles ne
souhaitent pas franchir. Cette exclusion est rarement formulée
explicitement. Elle s'opère silencieusement, par l'accumulation des
existences, l'incapacité à concilier deux rythmes, la culpabilité de ce
qui ne se réalise pas. L'espace militant se présente comme ouvert, mais
il n'est praticable que pour pouvoir assumer ses couts cachés.
Ces dynamiques ont une conséquence plus profonde: la reproduction de
logiques validistes et patriarcales en dehors des espaces considérés
comme émancipateurs. Le discours peut être féministe, anticapitaliste ou
antiautoritaire, mais la pratique organise ou exerce le pouvoir de
manière familière.
Il existe un fossé grandissant entre les valeurs féministes proclamées
et les pratiques militantes concrètes. On s'accorde sur ce point, mais
les rôles et les responsabilités ne sont pas réorganisés. On défend la
cause sur un pied d'égalité, mais on ne s'interroge pas sur qui échoue,
qui décide et qui disparaît. Le militantisme devient ainsi un espace de
contradiction permanente: ce qui est combattu de front se reproduit de
l'intérieur, érodant la crédibilité politique et le pouvoir de
transformation des deux mouvements.
Reconnaître le militantisme comme une activité professionnelle ne résout
pas automatiquement ces problèmes, mais c'est une condition nécessaire
pour les affronter. Ce n'est qu'en le nommant et en le travaillant qu'il
est possible de le répartir, d'en limiter la durée, de le rendre
compatible avec la vie et de le soumettre aux critères de la justice.
Tant que le militantisme restera exclu du champ d'activité
professionnelle, il demeurera un espace où la valeur politique est
extraite au détriment de la vie de ceux qui le soutiennent.
Consuelo Meitín et La Corales (Mapoulas Libertarias) en 1949. 7. Face à
une éthique féministe du militantisme en période de régression sociale
Nous reconnaissons que le militantisme est un travail, et plus
précisément un travail reproductif. Nous ne pouvons plus nous organiser
comme si c'était une activité centrée sur les questions que le féminisme
soulève depuis des décennies concernant le soutien à la vie. Il faut le
nommer ainsi: ce n'est pas un phénomène théorique ou symbolique, mais
bien une opération politique nécessaire pour rendre visible et soutenir
l'action collective, et pour contester les modalités de ce soutien. Il
ne s'agit pas de présenter les «coidados» comme une erreur morale ou
d'atténuer le conflit politique, mais bien d'assumer une conséquence
radicale: le militantisme doit s'organiser selon des critères d'équité,
de responsabilité collective et de coexistence durable.
Cela implique, avant tout, de considérer que le militantisme doit être
partagé. Le travail mené collectivement ne peut reposer systématiquement
sur les mêmes instances ni être délégué à des fonctions informelles et
invisibles. Distribuer, ce n'est pas seulement faire tourner les tâches
visibles ou les postes officiels, mais aussi assumer collectivement
celles qui tendent à rester dans l'ombre: suivre deux processus,
arbitrer les conflits, gérer les malaises, préserver la mémoire
collective ou assurer la continuité. Tant que ce travail ne sera ni
reconnu ni partagé, l'égalité politique restera purement formelle.
Cela implique également que le militantisme doit être coordonné. Coidar
ne signifie pas protéger la brutalité du conflit ni éviter la
confrontation, mais plutôt créer les conditions pour que cette
confrontation ne détruise pas la capacité collective à assurer la
pérennité de l'ensemble. Coidar, c'est être attentif aux rythmes,
reconnaître les limites, permettre des pauses, des entrées et des
sorties sans sanction politique. Un militantisme fondé sur un épuisement
constant n'est ni plus radical ni plus engagé; il est plus fragile, plus
sélectif et plus exclusif.
De même, une éthique féministe militante doit fixer des limites. La
logique du «toujours plus» - plus d'heures, plus de présence, plus de
disponibilité - reproduit de l'intérieur deux mouvements animés par la
même rationalité expansionniste et utilitariste qui caractérise le
capitalisme. Fixer des limites n'est ni une concession individuelle ni
un problème d'attitudes personnelles, mais bien une décision politique
collective. Cela signifie reconnaître que la vie n'est pas une ressource
inépuisable et que la transformation sociale exige de la durée, et non
une consommation accélérée des êtres humains.
Tout ceci conduit à un postulat fondamental: le militantisme doit être
compatible avec la vie. Il faut rompre avec l'idée que le militantisme
est ce qui est imposé à tous, ou à l'excès, et qu'il est une condition
nécessaire pour élargir, et non réduire, le nombre de sujets capables de
le soutenir. Une politique qui exclut ceux qui doivent manger,
travailler, se reposer ou simplement survivre n'est ni plus efficace ni
plus cohérente avec ses propres principes. Rendre le militantisme et la
vie compatibles ne diminue en rien la force du militantisme; c'est aussi
ce qui est possible en temps normal.
Ces orientations se traduisent par une conception différente du pouvoir
et de l'organisation politique. Une éthique féministe du militantisme
remet en question l'idée de militantisme comme trajectoire individuelle
d'accumulation symbolique - reconnaissance, autorité, leadership - et
conçoit le pouvoir comme une capacité collective à se maintenir et à
agir. L'important n'est pas d'être plus présent·e ou de parler plus
fort, mais que la communauté reste unie, que davantage de personnes
puissent participer, s'investir et faire de la politique sans être
épuisées ni exclues. Dans un tel militantisme, nous sommes tous/toutes
nécessaires et aucun·e n'est indispensable.
Elle conçoit le militantisme comme un travail socialement nécessaire qui
renforce, et non affaiblit, l'engagement militant, car elle le situe en
dehors de la responsabilité collective et non du volontarisme moral. La
discipline cesse de reposer sur le sacrifice individuel et commence à
s'appuyer sur des accords mutuels, un rythme commun et un travail
collectif. Lorsque le militantisme est compris comme un travail, un
accomplissement, une réussite et un soutien, il ne devient ni une
obligation politique partagée, ni un exploit héroïque exceptionnel.
Le dilemme est clair. Notre militantisme s'inscrit dans la reproduction
de la vie - dans la coexistence, les limites, la redistribution du
travail et du pouvoir - ou il continuera de se reproduire en dehors de
la logique capitaliste et patriarcale qui sépare politique et vie,
héroïsme et soutien, visibilité et travail. Retrouver un militantisme
pour la vie n'est ni une concession ni un recul: c'est à la condition
que la transformation sociale ne repose pas sur sa propre destruction.
Car seul un militantisme engagé peut perdurer. Seul celui qui perdure
peut transformer.
Inés Kropo, militante de Xesta
https://regeneracionlibertaria.org/2026/03/12/traballar-para-vivir-ou-vivir-para-militar/
_________________________________________________
A - I n f o s
informations par, pour, et au sujet des anarchistes
Send news reports to A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
Subscribe/Unsubscribe https://ainfos.ca/mailman/listinfo/a-infos-fr
Archive: http://ainfos.ca/fr
A-Infos Information Center