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(fr) Courant Alternative #358 (OCL) - Faut-il détruire les services publics?

Date Sat, 21 Mar 2026 19:16:58 +0000


Dans cette période d'austérité, où tout ce qui permet d'assurer un filet de sécurité aux classes laborieuses - dont les services publics - se voit sacrifié au nom de la rigueur budgétaire et de l'intransigeance des marchés, il peut paraître paradoxal de critiquer les services publics. Et pourtant, l'idée de cet article est de montrer que les services publics appartiennent au monde que nous voulons détruire. ---- Définition(s) ---- Il y a de nombreuses définitions pour caractériser les services publics. Ici, je retiendrai celle qui les circonscrit à des services rendus à la population d'un pays au nom de l'intérêt général, pris en charge par l'État, théoriquement sans distinction ni discrimination, en partie ou totalement financés par des contributions collectives (impôts...). On pense aisément à l'école, à l'hôpital, aux transports, à l'énergie, aux déchets, au courrier mais aussi à un certain nombre de services rendus par diverses administrations publiques (préfectures, tribunaux, mairies, distribution de l'eau, emploi...), parfois sous-traités à des opérateurs privés ou semi-publics, mais pilotés par l'administration via des appels d'offres, des cahiers des charges, ou en étant actionnaire majoritaire d'une société privatisée.

Les contours de ce qui relève des services publics dépend d'un positionnement politique et de la perception qu'en ont les acteurs eux-mêmes (le «service public de police»), du pays dans lequel on se trouve (les États-Unis ne sont pas renommés pour le développement de leurs services publics), et de l'époque considérée (la puissance publique de l'Ancien Régime prenait en charge bien moins de secteurs). Un flou persiste parfois entre ce qui relève de ces services et des fonctions régaliennes traditionnelles de l'État (sécurités intérieure et extérieure, justice, monnaie, finances). L'exemple qui nous servira majoritairement ici est celui des «services publics à la française».

Petite histoire des services publics à la française

D'après P. Sommermeyer (1), le service public est indissociable de la Fonction Publique, et de son corps de fonctionnaires. Après 1945, nombre de fonctionnaires, notamment à haut niveau, ont soutenu Vichy. Le nouveau gouvernement, avec à sa tête De Gaulle, veut une administration fidèle. Des administrateurs de haut niveau, formés dans les écoles qui deviendront «Sciences Po» et à l'École Nationale de l'Administration (ENA), seront recrutés pour cela. Indépendants du jeu parlementaire, ils feront corps avec l'État. La Fonction Publique sera cogérée par les syndicats dans des organismes paritaires. À la suite de compromis avec le Parti Communiste (PC), très puissant, le statut de fonctionnaire sera créé. Avant les scissions Force Ouvrière puis Fédération de l'Éducation nationale, Maurice Thorez, secrétaire général du PC, concocte un statut unique renforçant la mainmise d'une CGT hégémonique et aux ordres du PC sur les fonctionnaires. L'idée de service public est déjà là, dans le statut, car pour Thorez, le fonctionnaire doit être «le serviteur de la Nation».

Dans ce statut, qui représentent alors une part considérable de la main d'oeuvre française, se retrouvent différentes marques qui sont toujours bien là aujourd'hui: hiérarchie des catégories (A, B, C), corps, grades, échelons, cogestion de la force de travail par les syndicats. En échange de leur reconnaissance par l'État, les syndicats collaborent avec l'employeur.

De son côté, Marcel Paul, ministre de la Production industrielle, obtient la nationalisation de l'énergie, et son statut des électriciens et gaziers. De la même manière que pour la SNCF, les statuts des travailleurs de ces entreprises contiennent des garanties qui les apparentent à celui des fonctionnaires.

Enfin, à côté de ces fonctionnaires, on retrouve les «grands corps» issus des écoles d'ingénieurs (Ponts et Chaussées, Mines, Institut National Agronomique...) chargés de redresser la production d'une France à reconstruire. Une solidarité interne d'anciens étudiants, le système méritocratique des concours, et un rôle technocratique incontesté dans les choix d'aménagement du territoire en font une véritable caste au sein de l'État, dédiée au pilotage de certains des services publics.

Le travail des services publics

Les intérêts de classe des petites mains des services publics («le postier, l'électricien, le gazier ou l'instituteur») sont dilués dans l'intérêt général qu'ils sont censés représenter, dans la cogestion syndicale et dans l'ambiguïté de la présence des dirigeants et des dirigés dans le même statut. Ces éléments en ont malgré tout fait «une machine efficace, tant dans son activité de service que dans la défense de ses employés».

Mais à quoi cette «machine efficace» oeuvre-t-elle? Si les services publics rendent effectivement des services aux prolétaires (courrier, énergie, éducation, soin...), «pour des centaines de milliers de personnes aujourd'hui en France, le service public ce sont aussi les professeurs qui vous humilient et vous trient socialement, les services sociaux inquisiteurs qui vous coupent vos allocations au moindre document mal rempli, les contrôles mensuels au Pôle Emploi, les amendes dans les transports et les contrôles de police. (2)»

De plus, la défense de «nos services publics» sous-entend que nous aurions notre mot à dire sur leur pilotage. C'est ne pas connaître l'histoire de leur mise en place décrite dans la partie précédente, ni la mise en place technocratique des centrales nucléaires (3), des autoroutes pour le tout-auto, ou «le développement du TGV financé en partie par la fermeture progressive des lignes non rentables (1)» et du fret.

Il s'agit donc, à un niveau global pour l'État, de confier à ces secteurs le soin de diriger tout ce qui permet de former des travailleurs, les soigner, les transporter, faire circuler les marchandises et les flux (internet, énergie), etc., c'est-à-dire ce que les marxistes nomment la reproduction de la force de travail et la circulation des capitaux.

Intérêt général = intérêt du capital

«L'intérêt général» n'est donc que le fonctionnement normal de la société capitaliste, sa routine faite d'exploitation, de dominations, de hiérarchies, de contrôle. «Car la société dans son ensemble est précisément subordonnée aux exigences de la reproduction du capital: c'est en fonction de ces exigences qu'elle a été façonnée; le maintien de son ordre est précisément ce que commande la reproduction du capital; en régulant l'activité sociale, c'est la reproduction du capital qu'il régule. (4)»

Historiquement, dans la deuxième moitié du XXème siècle, on comprend mieux pourquoi l'État accepte de cogérer avec un ensemble de travailleurs bien représentés syndicalement et potentiellement unis et combatifs: «Après la Seconde Guerre mondiale, il fallait reconstruire et moderniser, [...] l'appareil productif national était la priorité, la question du logement, de la santé et de l'éducation étaient des conditions nécessaires pour la fourniture au capital d'une masse de main-d'oeuvre qualifiée et valide. (2)»

Les services publics sont ainsi une modalité historique du capitalisme français (et on retrouve la même chose à des degrés divers dans d'autres pays capitalistes du centre, à la même période), un compromis entre les capitalistes, représentés par l'État, et les travailleurs, représentés par l'appareil PC / CGT, pour faire fonctionner l'économie. C'est un stade du rapport entre capital et travail, qu'on a appelé Trente Glorieuses, au cours duquel la croissance et les gains de productivité pour les capitalistes étaient associés à une amélioration (relative) des conditions de vie des prolétaires hexagonaux (car dans les colonies, c'est une autre histoire, sanglante). Ce compromis ne s'illustre pas que dans la cogestion, mais aussi par le financement de ces services, ponctionné en partie sur les profits des patrons, qui considèrent par ce choix que l'État est plus efficace que le marché pour la reproduction du capital.

Les services publics: analyse de classe

Si défendre les services publics c'est au final défendre le capitalisme (ou un stade passé de celui-ci), alors l'idéologie militante, qui, de façon écrasante dans les mouvements sociaux appelle à les étendre, peut paraître surprenante. Mais, à bien y regarder, la composition de classe des travailleurs des services publics et l'idéologie qui y est associée permettent d'apporter une partie de la réponse.

Le double-rôle des services publics, fonctionnant pour ainsi dire à la fois pour le capital et pour le travail, fait de ses travailleurs des alliés potentiels des deux pôles sociaux que sont la bourgeoisie et le prolétariat, donc à même de représenter un intérêt général, moyen. De plus, les services publics fonctionnent avec une main d'oeuvre placée à l'abri (de moins en moins) du marché, et donc peu suspecte de défendre son intérêt particulier immédiat, contrairement aux entreprises privées. Enfin, ce sont pour beaucoup (et notamment pour une fraction dominante au sein des services publics, en nombre comme en idéologie: les profs) des travailleurs recrutés par concours, souvent diplômés (ou formés en interne), et / ou ayant accès à la représentation syndicale et des partis. Des traits qu'Alain Bihr associe à une classe ayant un rôle d'intermédiaire dans les rapports d'exploitation: l'encadrement capitaliste (5), et à son débouché politique «naturel»: la prise de pouvoir d'État par le biais de la sociale-démocratie. De là les flatteries historiques de la gauche à l'égard des fonctionnaires...

Le statut, position sociale attribués à ceux qui réalisent une tâche dite d'intérêt général, crée une classe à part dont les intérêts propres peuvent se retrouver en opposition de ceux qui bénéficient des services. D'où le corporatisme dans les luttes («public-privé»), voire le pilotage autoritaire plus ou moins conscient (6), et le peu de critique de fond apportée par les syndicats de ces secteurs au fonctionnement des services publics, à part pour en déplorer les dérives ou les sous-financements...

Communistes et anarchistes, tous derrière les services publics?

La perspective politique de la gauche, défendre et étendre les services publics, relève d'une logique sociale d'intérêts. Cependant, elle est le fruit d'une période historique donnée et révolue, celle des Trente Glorieuses et de ses données capitalistes aujourd'hui périmées (croissance forte, plein emploi, rapport de force relativement favorable aux travailleurs, organisations de masse...). Chaque période du capitalisme produit, au sein des exploités, des formes de résistances propres associées à des perspectives, des utopies particulières.

Au XXème siècle, en effet, les structures de représentation ouvrière, partis et syndicats, se sont appuyées principalement sur les «bastions» que sont les grandes entreprises privées (de l'automobile par exemple), et la Fonction Publique. La restructuration capitaliste entamée dans les années 70 s'est attaquée, avant la Fonction Publique, aux grandes concentrations ouvrières, entraînant le recul très net de l'utopie d'une montée en puissance d'une classe ouvrière ancrée dans la production (et non dans la reproduction), de ses débouchés de gauche ou d'extrême-gauche, et de son utopie du travail généralisé, à la soviétique pour les uns, autogéré pour les autres.

Si on peut comprendre aisément que les communistes autoritaires, adorateurs de l'État, aient fait leur la défense acritique des services publics, du côté des libertaires, le débat est ouvert. La Commune (de Paris) et la fédération de communes restent les références des anarchistes, et beaucoup ne voient pas d'un bon oeil le penchant de certains pour des «services publics libertaires», vus comme une renaissance en sous-main de l'État. Marianne Enckell rapporte les débats au sein de l'Internationale anti-autoritaire (7), à la suite de la Commune de Paris. Si tous partagent la volonté de «restituer à chaque membre du corps social sa souveraineté effective», le belge César De Paepe, étatiste, propose «une direction unique et suprême [de] l'administration publique» et «le concours direct ou indirect de tous» à ces services, tandis qu'Adhémar Schwitzguébel lui oppose la continuité de l'association révolutionnaire de «groupes de travailleurs» qui «s'assurent mutuellement les conquêtes de la Révolution» au moyen de «pactes de fédération [...] pour l'organisation de la production, de l'échange, de la circulation, de l'instruction et éducation, de l'hygiène, de la sécurité». Et James Guillaume de chercher à se prémunir que le «personnel spécial» de ces services ne constitue une bureaucratie en le recrutant «librement parmi les travailleurs».

«Tu veux bâtir des cités idéales, détruis d'abord les monstruosités (8)»

Ce débat a toujours cours aujourd'hui, en témoignent les idées de «déjà-là communiste (9)» d'extension des services publics à l'ensemble de la production via la sécurité sociale proposées par le Réseau salariat, qui, même si elles ne sont guère portées que dans des cercles d'intellectuels réformistes, rentrent parfois en écho avec l'idéologie de la sociale-démocratie finissante que l'on trouve dans les mouvements sociaux.

La critique des services publics n'a pas le vent en poupe. Sociologiquement parlant, cela se comprend (voir plus haut). Pour ceux qui souhaitent réellement s'organiser pour en finir avec le capitalisme et l'État, et se placent dans la lignée d'une tradition révolutionnaire anti-autoritaire, le débat doit pourtant être posé.

L'échappatoire facile, comme pour tout autre concept constitutif de la société capitaliste, comme la science, la démocratie ou le droit, est de considérer les services publics comme perfectibles, et donc de dédouaner les services publics actuels de leurs défauts en reportant à plus tard leur pleine réalisation. Si on considère les services publics l'outil d'aménagement de l'État au service de la reproduction du capital, cet argument ne tient pas. Reste que s'affranchir de l'utopie bon marché des services publics ne règle pas la question - éternelle - de savoir comment sera organisée la production dans une société communiste ou anarchiste, ni comment les luttes actuelles pourraient prendre cette direction (10).

À l'heure où de nombreuses luttes, légitimes, ont pour objet de défendre les services publics, ou ce qui, en leur sein, va dans le sens de l'émancipation et s'oppose à l'extension du marché, essayons de voir ce à quoi pourraient ressembler, dans ces luttes, une voix dissonante et une perspective de critique radicale. Premièrement, les travailleurs de ces services tombent souvent dans le piège de la défense de l'outil de travail (SNCF) et des «missions de service public» (école), ce qui condamne à l'inaction. À l'inverse, les alliances entre travailleurs et usagers produisent parfois des perspectives de dépassement intéressantes, comme quand les travailleurs d'EDF coupent le courant aux puissants et le rétablissent aux exclus. Deuxièmement, des courants politiques critiques des services publics, défendant l'autonomie dans la production et la reproduction de la vie humaine (centres de santé autogérés, avortements clandestins du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception), la gratuité (mutuelles de fraudeurs), la solidarité de quartier face à la charité des services sociaux (Résistance des banlieues puis Mouvement de l'immigration et des banlieues), l'enseignement décloisonné, polytechnique, polyvalent et populaire (athénées libertaires) sont autant de sources d'inspirations pour passer du public-étatique au commun révolutionnaire. Troisièmement, le pilotage technocratique des services publics (transports et énergie notamment) est rendu nécessaire par l'inflation faramineuse du complexe techno-industriel à la base des économies modernes. Vouloir produire sans État, sans patron, sans productivité et sans argent implique de démanteler ce complexe afin de retrouver la maîtrise de la production.

Marx disait, à propos de la République, dans le contexte français du Troisième Empire (11): «Toutes les révolutions politiques n'ont fait que perfectionner cette machine, au lieu de la briser [...], les partis [considérant] la conquête de cet immense édifice d'État comme la principale proie du vainqueur.» Ni les services publics ni l'État n'appartiennent au monde que nous désirons. Laissons le mot de la fin à Marianne Enckell. «Le message est simple: les institutions du nouveau monde ne se créent pas au sein de l'ancien. (7)»

zyg, février 2026

Notes

(1) Fonction publique, services publics, une exception française, Pierre Sommermeyer, dans Réfractions, recherches et expressions anarichistes N°15, hiver 2005
(2) Printemps 2018: sur les mouvements sociaux et la défense du service public, AC, carbureblog, 2 avril 2018
(3) Voir la brochure de l'OCL Aperçu sur l'histoire du mouvement antinucléaire en France, ainsi que les nombreux articles sur le sujet dans ces colonnes
(4) «Le premier âge du capitalisme», Entretien avec Alain Bihr, Ivan Segré - paru dans lundimatin#248, le 23 juin 2020
(5) Analyse de classe. Que faire de l'encadrement capitaliste?, Courant Alternatif n°320, mai 2022
(6) Voir l'article La Débâcle - Éléments pour une analyse matérialiste du mouvement du 10 septembre, Sans Trêve, 21 septembre 2025 et sa critique dans Courant Alternatif n°354, novembre 2025, Le 10 septembre, c'était qui et quoi? Réflexion sur la «classe d'encadrement»
(7) Ici au congrès de l'Internationale fédéraliste de Bruxelles en 1874. La question des services publics devant l'Internationale: fédéralisme et autonomie, Marianne Enckell, dans Réfractions, recherches et expressions anarchistes N°15, hiver 2005]
(8) Tirées de la chanson Le triomphe de l'anarchie, paroles de Charles d'Avray
(9) Le «déjà-là communiste» du Réseau salariat, Courant Alternatif n°349, avril 2025
(10) Trois ouvrages récents posent cette question: Pour un anarchisme révolutionnaire - Mur par mur; Utopie 2021 - Léon de Mattis; Soulèvement - Mirasol. Voir une recension dans Courant Alternatif n°315, décembre 2021
(11) Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx, 1852

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