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(fr) Courant Alternative #358 (OCL) - La Sécurité Sociale, un enjeu de lutte des classes

Date Thu, 19 Mar 2026 17:20:40 +0000


Le parlement a voté deux lois de finance, toutes les deux passées grâce au PS, comme c'était prévisible. Mais pourquoi deux lois de finance? Parce que l'une concerne les impôts, comme pour tous les parlements du monde, et l'autre le budget de la Sécurité Sociale. C'est sur celui-ci que nous allons nous pencher. ---- Ce qui a été voté ---- En gros, il y a toujours trois volets dans les lois de finance de la Sécurité Sociale. ---- D'abord, on fixe un Objectif national de dépenses d'assurance maladie (ONDAM). Il est prévu une augmentation de 3% par rapport au projet initial pour 2025. Quand on voit l'état de l'hôpital et l'étendue des déserts médicaux pendant que la population vieillit, ça n'est pas énorme. Mais bon, c'est plus que ce qui était prévu au départ. ---- Ensuite, il faut s'entendre sur les recettes. Bien sur, le gouvernement n'a pas voulu entendre parler de hausse des cotisations patronales. La CSG (1) sur certains revenus va augmenter. Une partie de la dette de la sécu va basculer sur la CADES (2), ce qui signifie que la CRDS (3) va augmenter. Le gouvernement a renoncé à l'extension des franchises. Quelques mini-taxes ont été conservées alors que leur suppression était initialement prévue.

Enfin, il faut s'entendre sur les dépenses. Le gouvernement a renoncé à la suppression de la prise en charge à 100 % des affections de longue durée et la réforme des retraites est suspendue deux ans. Par contre, la durée maximale des arrêts maladie est diminuée, y compris pour les accidents du travail. Pour le reste, c'est plutôt des mesures cosmétiques.

Tant qu'on y est dans le cosmétique, comme le discours consensuel c'est «nous faisons tout pour sauver notre système de protection sociale», il faut avoir l'air de faire dans le progrès: allongement du congé post-natal parental indemnisé, remboursement intégral des fauteuils roulants (il était temps!), investissement dans l'habitat pour les vieux, prise en charge de certains soins préventifs pour les affections de longue durée (ça aussi, il était vaguement temps...).

Mais au fond, qu'est-ce qui ne va pas dans tout ça?

La meilleure protection sociale du monde?

C'est ce qu'on s'est longtemps raconté sur la sécu, et ça a été vrai un temps.

On associe la sécu aux «jours heureux» et au fordisme. Ne mythifions pas trop. Ces jours n'étaient pas si heureux, déjà parce que les lendemains de guerre, c'est ruines, misère et rationnement. Si il y a un moment où il n'est pas possible de financer une sécurité sociale, c'est bien celui-là. Et pourtant on l'a fait. Pas dans un bel élan unanimiste et patriotique. Parce qu'une partie de la résistance se réclamait du communisme, et il s'agissait qu'elle accepte de déposer les armes. Parce que le PCF était le premier parti électoral de France, et dans la guerre froide, il s'agissait que ni la France ni l'Italie ne basculent du mauvais côté.

Le système imaginé au départ était simple, sur le modèle en fait des mutuelles ouvrières. Une caisse alimentée par les cotisations obligatoires (des salarié·es et de leurs patron·nes), gérée majoritairement par les représentant·es élu·es des salarié·es. Une caisse unique pour la maladie, la retraite, le chômage, les allocations familiales et les accidents du travail (une caisse unique permet de compenser les déficits entre les caisses et de décider ce qu'on finance en priorité). Un remboursement à 100%. En fait c'était des caisses locales (ça permet une proximité avec l'usager) encadrées par une caisse nationale (où là, des représentant·es de l'État étaient présent·es).

Il faut créer l'URSSAF pour arriver à faire payer le patronat. Mais oui, tel qu'imaginée au départ, la sécu était un excellent système de protection sociale.

Une mort programmée dès le départ

Quels sont les débats à l'Assemblée Nationale en 1949? Il faut lutter contre la fraude et les abus des assurés, le vieillissement de la population ne peut pas être assumé par la sécu, il faut dérembourser les petits risques, transférer une partie des prestations à la mutualité... Ça ne vous rappelle rien? A part la CGT (4), tous s'opposent à la mise en place d'une caisse unique. Dès le départ, les allocations familiales sont séparées de la sécu, et les accidents du travail sont intégrés mais avec des cotisations différenciées. L'État obtient un nombre significatif de représentants à la caisse nationale. La CGT gagne les élections de 1947, mais juste après c'est la scission de FO qui s'allie avec la CFTC, les mutualistes et le patronat. La CGT devient donc de fait minoritaire dans la gestion de la caisse.

A partir du Marché Commun, il faut se préparer à l'Europe libérale. La réforme du régime général de la sécurité sociale s'inscrit dans un cadre plus large d'ouverture du marché à la concurrence. Ce sont les Ordonnances de Jeannenay en 1967, qui provoqueront des grèves importantes même si 68 les a éclipsées dans la mémoire collective. Le régime général est divisé en trois caisses distinctes (maladie, famille et vieillesse), ce qui empêche la solidarité entre les risques. Le paritarisme est introduit: les représentant·es des intéressé·es sont maintenant désigné·es (la CGT passe alors de 43% des sièges salariés à 33%), et n'occupent plus que la moitié des sièges. Autant dire que les syndicats perdent le contrôle face à une alliance État-patronat. Commence alors le débat sur les «charges indues», c'est-à-dire les dépenses que l'État fait porter au régime général sans que celui-ci ne prélève de cotisations en contrepartie. Enfin, l'État cherche à mieux contrôler le secteur hospitalier en créant une carte sanitaire, en renforçant le pouvoir des directeurs d'hôpitaux (nommés par le ministère) et en le transformant progressivement en service de l'État par le biais de la fonctionnarisation du personnel.

La gauche va rétablir les élections, qui sont boudées par les salarié·es. Il faut dire que c'est devenu un enjeu symbolique, l'État étant devenu largement le maître du jeu. C'est la gauche (Rocard) qui va entamer la fiscalisation du financement avec la CSG. La fiscalisation, c'est lorsqu'on paye par l'impôt. Qu'est-ce que ça nous change? Sur la fiche de paye, ça revient à une augmentation des cotisations, sauf que celles de l'employeur, elles, ne bougent pas. Mais surtout, ça réduit encore l'autonomie de la sécu par rapport à l'État, elle devient un outil budgétaire, un élément de sa politique. Ça a été justifié par le fait que ça permettait de faire payer les non salariés, que ça «élargissait l'assiette». Bien sur, du moment que c'est aux mains de l'État, ça bouge sans négociations: 1,1% à l'époque, 9,2% en 2022... En 2020, les cotisations ne représentaient que 32,4 % du financement de la caisse d'assurance maladie contre 32,7 % pour la CSG.

Que fait Juppé en 1996? Il crée le budget de la sécu, la dette de la sécu, institutionnalise le rôle des mutuelles et crée les préfectures de santé. C'est une loi constitutionnelle (qui modifie la constitution). Le parlement discute des grandes orientations (l'ONDAM dont je vous ai parlé plus haut) et de fait on passe d'une logique de réponse à des besoins à une logique d'adaptation à une contrainte budgétaire. Il crée la CADES, c'est-à-dire qu'au lieu d'augmenter les cotisations pour augmenter la production de soin, la sécu doit financer elle-même son retour à l'équilibre en empruntant sur les marchés financiers. Il impose 2 représentants de la mutualité française et 4 personnes qualifiées désignées par l'État dans chaque caisse primaire (locale). La relation hiérarchique entre l'État et les caisses est renforcée par le biais de conventions d'objectifs et de gestion. Enfin il crée les ARH sous l'autorité directe du ministère (directeurs nommés en conseil des ministres et révocables) qui deviendront les ARS en 2004.

Dès lors, la sécu est devenue un rouage du budget de l'État, un élément de sa politique sociale et de sa politique générale. On sait que le budget de la sécu est forcément contracyclique: en période de prospérité, le montant des cotisations augmente, en période de crise il diminue. C'est de là que vient le trou de la sécu. Entre 2008 et 2009 son déficit a doublé. Ce n'est pas parce qu'on s'est deux fois plus soignés...En ce moment, priorité au remboursement de la dette, et donc la sécu se doit d'y contribuer au détriment des objectifs sanitaires et sociaux. Telle qu'elle était conçue en 1945, un tel raisonnement était impensable. La sécu devait gérer au mieux avec les cotisations et décider des priorités entre santé, retraite, etc., quitte à relever les cotisations, négociées entre patronat et syndicat. Elle n'était pas un élément du budget de l'État. Bien qu'aux mains des bureaucraties syndicales, notre santé ne faisait pas partie des petits jeux politiciens.

Une sécurité sociale au service du capital

Dès le départ, la médecine reste libérale et les médecins sont vent debout contre l'instauration d'une tarification des honoraires. Après des années de conflit, ça s'est soldé par l'invention des secteurs I et II. Les médecins ont aussi imposé le numerus clausus pour organiser la pénurie.

Pour l'industrie pharmaceutique, le remboursement des médicaments est une aubaine parce qu'elle rend la clientèle solvable. Les prix sont négociés au niveau central, mais la proximité est importante entre les dirigeants pharmaceutiques et les hauts fonctionnaires chargés de les réguler. Le pantouflage aussi. (5) Les cliniques privées profitent aussi du système. La sécurité sociale a permis aussi une industrie médicale avec des investissements lourds et une standardisation qui favorise la concentration.

Depuis Juppé (et même avant), on peut parler de financiarisation. Les hôpitaux doivent se financer par des emprunts puisque la sécu doit contribuer à l'équilibre budgétaire. On oblige aussi la sécu à se financer sur les marchés financiers (auparavant, l'État faisait des avances remboursables). Le trou de la sécu, c'est aussi les intérêts des financiers. Les cliniques, labos, EHPAD... sont maintenant majoritairement aux mains de quelques grands groupes.

Enfin, la baisse des remboursements (dépassements d'honoraires, déremboursement des médicaments, tickets modérateurs...), qui est une politique continue de l'État depuis des décennies, permet le développement des mutuelles et d'un marché de l'assurance, là encore solvabilisé par le système de prélèvement. Les mutuelles sont maintenant alignées sur les assurances dans leur gestion. La sécu c'est chacun paie selon ses revenus et reçoit selon ses besoins. L'assurance, c'est un calcul des risques: gros risques grosses échéances (plus on est vieux plus on paye cher par exemple), petites échéances petite couverture.

En fait, tout ça est logique. On ne peut pas imaginer un îlot de «sociale» dans un océan de capitalisme. A partir du moment où on laisse l'essentiel de la santé aux mains du privé (médecine libérale, labos, cliniques...) la sécu va permettre de solvabiliser un marché important pour le capital. Au début du siècle précédent, on ne soignait pas les pauvres, sauf en temps de guerre. Avec la sécu, les pauvres peuvent se soigner, et c'est un progrès immense, mais ils sont devenus un marché intéressant pour le capital.

Séparer la santé de l'Etat

Donc, on le comprend, oui, nous avions une très bonne protection sociale, et nous en conservons des restes. En France, les soins lourds sont quasi-intégralement remboursés, on n'imagine pas renoncer à une opération lourde pour des raisons financières. Pendant plusieurs décennies, le système a relativement bien fonctionné, des dispensaires ont été créés, il y a eu des investissements massifs dans les hôpitaux qui ont cessé d'être l'endroit où on parquait les miséreux, ce qu'ils étaient en gros jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, pour devenir un lieu de soins réputé. Mais nous payons aujourd'hui l'espace laissé au capital et sa reprise en main par l'État (les deux étant indissociables).

On ne peut pas résumer la question à plus de moyens pour ci ou moins de moyens pour là. Bien sur, il faut se battre pour maintenir la protection sociale. Mais il faut avoir conscience qui si on ne raisonne qu'en terme de budgets, c'est le capitalisme médical que la sécu finance et donc aussi une certaine conception de la médecine et des soins. Et il en sera ainsi tant qu'on laisse la production de soins au secteur privé. On a vu le résultat de l'étatisation de la sécu avec la gestion du COVID: pas seulement les hôpitaux surchargés, mais une solution unique pour tous, le vaccin, et interdiction des tentatives de soins personnalisés. Il faut reprendre en main les questions de santé. Aujourd'hui c'est l'État, en concertation avec le capital bien sur, qui décide quels soins peuvent être remboursés et lesquels non (voir par exemple l'homéopathie). Il faut réaffirmer le principe chacun paye selon ses moyens et est soigné selon ses besoins, se battre contre les fausses évidences du type «si tu es à risque tu dois payer plus cher», qui sont la négation de la protection sociale. Surtout, rappeler que se soigner et vivre vieux ne sont pas une charge et ne devraient pas être des variables d'ajustement budgétaire, ce sont des progrès.

Sylvie

"Pour en savoir plus sur l'histoire longue et conflictuelle de la sécurité sociale, il y a un livre intéressant: Nicolas Da Silva, La bataille de la sécu. Une histoire du système de santé, aux éditions La Fabrique"

Notes
1. Contribution Sociale Généralisée. Impôt qui finance la sécu.
2. La CADES est la caisse créée par Juppé pour emprunter sur les marchés financiers pour rembourser une partie de la dette de la sécu.
3. Contribution au Remboursement de la Dette Sociale. Impôt qui finance la CADES.
4. En fait elle n'était pas complètement unie. Les cheminots, mineurs, etc. tenaient à conserver leurs régimes spéciaux et étaient donc opposés à une caisse unique. Ils ont eux aussi contribué à la fragmentation de la sécu.
5. Le pantouflage, c'est de faire des allers retours entre le public et le privé.

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4659
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