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(fr) CNT-AIT - A propos de la situation actuelle au Rojava: réaction d'anarchistes Kurdes et Tunisiens
Date
Sun, 25 Jan 2026 19:07:52 +0000
Nous donnons à lire ci-après deux textes que nous estimons
complémentaires, pour contribuer au débat autour de la solidarité contre
l'attaque du gouvernement islamiste syrien contre les autorités et
populations de l'Administration du Nord Est de la Syrie (plus connue ici
sous le nom kurde de «Rojava», alors que cette région ne comporte pas
que des populations kurdes). ---- Le premier a été écrit par des
compagnons du Forum Anarchiste de Langue Kurde (Kurdish Anarchist Forum)
avec qui nous coopérons - notamment par la traduction réciproque de
textes - depuis au moins 25 ans. Ils sont le premier groupe anarchiste
de langue kurde a s'être formé, et nous partageons glogalement leurs
analyses. ---- Le second a été écrit par un compagnon anarchiste en
Tunisie, dont nous partageons aussi largement les analyses et point de
vue, et qui nous semble exprimer un point de vue important à prendre en
considération.
===================
Réaction kurde à la situation actuelle au Rojava*
22 janvier 2026
Zaher Baher
Le Rojava, la Syrie et les pays voisins traversent une situation
extrêmement complexe. Il nous est très difficile de comprendre
pleinement ce qui se passe actuellement. Ce que nous savons jusqu'à
présent, c'est qu'il existe un agenda caché impliquant Israël et les
États-Unis. Les acteurs de la région, notamment la Turquie, le
gouvernement syrien et l'EI, participent à un jeu sanglant, et le sang
coule à flots au Rojava.
Nous savons tous ce qui s'est passé et chacun d'entre nous peut avoir sa
propre interprétation de ce jeu sanglant. Je n'aborderai ici que les
points que j'ai observés.
Premièrement, la vague de racisme:
Une vague généralisée de racisme et de nationalisme s'est propagée à
travers les manifestations, les médias et les réseaux sociaux au sein de
la population kurde. Cette vague est principalement alimentée par les
Kurdes irakiens, notamment ceux de la diaspora kurde, dont beaucoup,
derrière leurs écrans, propagent un nationalisme extrême.
Cela est clairement visible dans les régions que j'ai mentionnées
précédemment. Des dizaines de vidéos circulent sur Facebook et WhatsApp,
montrant le traitement infligé aux habitants du Rojava et à leurs
combattants après leur capture par l'armée gouvernementale syrienne. Ces
vidéos proviennent de Gaza, d'autres groupes arabes chauvins et
d'éléments de l'EI infiltrés dans l'armée syrienne. On trouve également
de nombreuses autres vidéos soutenant le Rojava et faisant l'éloge de
ses combattants parmi les Arabes et les Turcs, mais elles sont rarement
vues et peu diffusées.
La situation actuelle est très dangereuse. Ces tendances racistes ne
sont pas présentes parmi les Kurdes du Rojava ni du Kurdistan turc, et
si elles existent, elles sont extrêmement rares. De telles activités ne
font qu'attiser les braises d'une guerre arabo-kurde.
Deuxièmement, la demande de destitution de Tom Barrack:
Nombreux sont ceux qui pensent que la situation au Rojava et en Syrie
est le résultat direct de la politique de l'envoyé spécial américain
pour la Syrie, Tom Barrack. Ils estiment que son remplacement
permettrait d'améliorer la situation pour les Kurdes. Certes, Tom
Barrack est d'origine libanaise et pourrait avoir une certaine sympathie
pour les Arabes sur certains points mineurs, mais il représente la
politique de l'administration américaine en Syrie. Il ne fait
qu'appliquer les directives américaines et ne peut s'y opposer. La
présence de hauts gradés de l'armée américaine et de la CIA dans la
région en est la preuve. Si Tom Barrack venait à modifier la politique
américaine, ils ne resteraient pas silencieux.
Autre élément à charge: les prisons des Forces démocratiques syriennes
(FDS), qui détenaient un grand nombre de prisonniers de l'EI et leurs
familles. Lorsque ces prisons ont été attaquées par l'armée
gouvernementale syrienne alors qu'elles étaient gardées par les FDS, ces
dernières ont informé les forces américaines et les ont mises en garde
contre le danger que représenterait une libération des prisonniers de
l'EI. Pourtant, les forces américaines n'ont rien fait. Cela soulève la
question de savoir pourquoi ils ont permis à l'armée syrienne d'attaquer
et de prendre d'assaut les prisons, entraînant la libération de
prisonniers de l'EI.
Troisièmement: Trump serait un homme d'affaires, pas un politicien
Nombre d'intellectuels kurdes et d'utilisateurs des réseaux sociaux
affirment que Trump est un homme d'affaires, et non un politicien,
lorsqu'ils évoquent son attitude envers le Rojava et le peuple kurde.
Ces personnes ont une connaissance limitée de la politique et de
l'économie. Elles ne comprennent pas que la politique est le reflet de
l'économie et sert les intérêts économiques, comme si les anciens
présidents américains n'avaient aucun lien avec de grands hommes
d'affaires et des multinationales.
L'administration politique n'est rien d'autre que la garante de
l'économie et de l'hégémonie économique. La puissance et la domination
d'un pays dépendent de sa force économique. C'est pourquoi les
politiques gouvernementales, les programmes éducatifs et les divers
plans et efforts visent la croissance économique, et même l'armée sert
cet objectif. Trump est à la fois un homme d'affaires et un grand homme
d'affaires. Ses décisions politiques reflètent les réalités économiques
et sont conçues pour protéger et enrichir les plus riches et les
multinationales.
Quatrièmement: l'impact de cet incident sur le prétendu processus de
paix en Turquie
Il ne fait aucun doute que les événements actuels auront un impact très
négatif sur les Kurdes de Turquie, le PKK et Öcalan lui-même. Les FDS
constituaient l'épine dorsale du Rojava et des Kurdes de Turquie. Si les
FDS et l'administration autonome du Rojava étaient importantes pour
Erdogan et son gouvernement, le PKK ne l'était pas autant, ni ne
représentait une menace aussi importante pour eux que le Rojava. Le PKK
est sous le contrôle de l'État turc. Le gouvernement turc aurait pu le
combattre à tout moment, comme il l'a fait, et ce faisant, a détruit
trois parties du Kurdistan. Erdogan et ses alliés au sein du
gouvernement savaient que le mouvement armé du PKK avait rendu le plus
grand service à l'État turc depuis 2015, date de la reprise des combats
entre l'État turc et le PKK, sans pour autant apporter le moindre
bénéfice aux Kurdes ni à aucune partie du Kurdistan.
Erdogan et son gouvernement considèrent le Rojava comme une zone si
importante et si dangereuse pour les Turcs.
J'affirme que, sans l'alliance des États-Unis avec les FDS et le soutien
qu'elles ont reçu non seulement du peuple kurde mais aussi de nombreux
pays à travers le monde, le gouvernement turc les aurait anéanties dès
le départ. Il n'a jamais hésité à attaquer, comme en 2018 lorsqu'il a
réussi à envahir Afrin, une des régions kurdes du Rojava.
À mon avis, si la situation s'aggrave et que la guerre au Rojava entre
les FDS et l'armée syrienne se poursuit, aboutissant à la défaite des
FDS, le processus de paix, tel que nous le connaissons, prendra
également fin. Öcalan sera soit ignoré, soit contraint de se soumettre
aux exigences de l'État turc. Les FDS ont constitué une force
considérable et un soutien moral essentiel pour Öcalan, et elles le
restent encore aujourd'hui. Vaincre les FDS serait une défaite à la fois
pour Öcalan et pour le PKK.
Cinquièmement: Accuser les États-Unis
La plupart des Kurdes, ainsi que certains politiciens et gouvernements
de gauche européens et arabes, reprochent aux États-Unis leur
infidélité, malgré tous les sacrifices consentis par les Kurdes pour
vaincre Daech et protéger leurs citoyens en Europe, aux États-Unis et
dans d'autres pays.
Ceux qui partagent ces opinions ne s'interrogent pas sur l'existence
d'un accord entre les FDS et les États-Unis. Quiconque est au courant de
la situation sait que les États-Unis n'ont jamais fait de promesses aux
FDS ni aux Kurdes du Rojava. À une occasion, Trump a déclaré: «Les
Kurdes sont des combattants courageux et valeureux. Ils nous ont aidés à
détruire Daech. Nous leur avons accordé leurs droits, nous les avons
aidés et nous les avons rémunérés.» Tom Barrack l'a également confirmé
il y a quelques jours, mais en d'autres termes: «Nous n'avons plus
besoin des FDS, et nous avons maintenant un gouvernement qui est notre
allié dans la lutte contre Daech.»
Non seulement les États-Unis ont agi ainsi, mais ils ont aussi semé la
division parmi les Kurdes et la résistance kurde au Rojava. Les
États-Unis n'avaient de contrat qu'avec les FDS et collaboraient avec
elles, tout en rejetant les deux autres composantes du Rojava:
l'administration autonome et le Parti de l'union démocratique (PYD). Les
FDS constituent l'armée qui protège l'administration autonome, tandis
que le PYD en est le planificateur et le dirigeant.
Les États-Unis n'ont jamais caché leur alliance avec les FDS, et non
avec le PYD ou l'administration autonome. Cette politique américaine,
acceptée dès le départ par les trois composantes du Rojava, était
dirigée contre elles et s'avérait extrêmement dangereuse. Elle est donc
l'un des facteurs à l'origine de la situation actuelle.
Nombreux sont ceux qui savent qu'il est illusoire de compter sur les
États-Unis et les pays occidentaux. Non seulement ils poursuivent leurs
propres intérêts, mais la plupart d'entre eux n'ont jamais oeuvré à la
libération d'une nation ni soutenu un mouvement révolutionnaire. Au
contraire, leur passé est marqué par la violence.
Malheureusement, nous assistons aujourd'hui à la répétition en Syrie du
scénario qui s'est déroulé en Afghanistan. Tous les sacrifices consentis
en Afghanistan et tout l'argent dépensé pour renverser les talibans ont
finalement contribué à leur retour au pouvoir, un point que Trump a mis
en avant durant sa campagne électorale comme une faiblesse majeure de
Biden et de son administration. La même chose se produit en Syrie, mais
la situation est extrêmement dangereuse. Elle pourrait mener à un
génocide, potentiellement déclencher une guerre arabo-kurde, et les
flammes destructrices de ce conflit pourraient se propager à l'Irak et à
d'autres pays de la région.
Tel est le plan et le programme des États-Unis et de certains pays
occidentaux.
Il est temps de tirer les leçons de cette expérience, et pas seulement
au Rojava. Nous devons rejeter le rôle néfaste des partis politiques,
des dirigeants, des chefs religieux ainsi que de la guerre armée, sauf
pour ce dernier point en cas de légitime défense. Il est temps de nous
organiser en dehors du contrôle des partis politiques et des leaders et
penseurs dominants. Il est temps de nous éveiller. Rejetons les slogans
séduisants du type «Vive... et mort à...» et dépassons une pensée guidée
par l'émotion et le sentiment. Nous devons réfléchir avec notre raison
et tirer les leçons de l'histoire quant au rôle sanglant des dirigeants
et des autoritaires. C'est la seule voie à suivre. Parallèlement, nous
devons nous opposer à l'oppression et au génocide du peuple kurde en
Syrie, ainsi qu'aux forces obscures qui cherchent à manipuler le cours
de l'histoire sous couvert de religion, de vanité, de chauvinisme et de
fascisme.
* Le Rojava est la région du nord-est de la Syrie où vivent les Kurdes.
Refuser la liquidation par la violence de l'expérience de Rojava, sans
céder à sa sacralisation
++++
La situation à Rojava est réellement nuancée et complexe. Le reconnaître
n'est ni une excuse ni une position ambiguë, mais la base minimale de
toute critique sérieuse.
Je suis personnellement pour une critique rigoureuse de cette
expérience, sans idéalisation ni fétichisation, mais une telle critique
ne peut pas être construite à partir du purisme ou de jugements
abstraits. Elle doit commencer par l'écoute des compagnons anarchistes
qui ont été sur le terrain, qui ont vécu cette expérience pendant des
années et qui en ont décrit les contradictions de l'intérieur.
L'anarchisme n'a jamais été une pratique «pure». Historiquement, les
anarchistes ont souvent été confrontés à des choix imposés par des
circonstances extrêmes: alliances tactiques, compromis imposés par la
guerre, décisions prises sous la menace immédiate de l'anéantissement.
Les alliances avec les bolcheviks contre l'Armée blanche, les positions
complexes au Mexique ou la participation des anarchistes au gouvernement
républicain en Espagne ne relèvent pas d'une trahison morale abstraite,
mais de rapports de force concrets et de contextes de guerre civile.
Le Rojava s'inscrit dans cette même logique historique. Cette expérience
n'est pas née dans un espace idéologique neutre, mais au coeur d'une
guerre totale, sous la menace permanente de Daech, du régime de Bachar,
de la Turquie et dans un isolement international presque complet.
Ignorer ces conditions revient à produire une critique hors-sol,
déconnectée de toute matérialité politique.
Oui, il existe à Rojava des compromis, des structures problématiques et
des formes de pouvoir qui doivent être analysées et critiquées sans
détour. Mais il faut aussi reconnaître un fait matériel central: cette
expérience a permis de vaincre Daech sur le terrain, de résister au
régime et de protéger une population menacée d'extermination, dans une
période où, historiquement, les expériences anarchistes ont le plus
souvent échoué à se maintenir face à une guerre prolongée.
Critiquer Rojava ne peut donc pas signifier adopter une posture de
surplomb moral ni, pire encore, se réjouir de sa destruction. Être
critique ne signifie pas être neutre face aux massacres. Face aux
offensives actuelles et aux forces réactionnaires, y compris le
gouvernement de Jolani, notre position doit rester claire: refuser toute
sacralisation de l'expérience de Rojava sans jamais accepter sa
liquidation par la violence. Une critique anarchiste cohérente est
nécessairement située, matérialiste et solidaire, sans quoi elle cesse
d'être une critique et devient, consciemment ou non, un appui aux
ennemis de toute émancipation.
https://cnt-ait.info/2026/01/25/a-propos-de-la-situation-actuelle-au-rojava-reaction-danarchistes-kurdes-et-tunisiens/
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