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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Autumn in France, une révolte sociale sous la menace de la dette

Date Thu, 29 Oct 2026 00:13:23 +0200


Quelques articles de presse récents ont rendu compte de la situation dans laquelle se trouvent les autorités françaises du fait de la hausse des taux d'emprunt à 10 ans de sa dette: les articles et interviews de Romaric Godin dans Mediapart depuis début septembre ainsi qu'un article du Financial Times (6 octobre 2026), intitulé: «La France, entre les barricades et le marché obligataire», titre plutôt bien choisi. J'ai trouvé peu de contributions dans les milieux militants pour mettre en rapport plusieurs éléments concomitants: cette crise latente de la dette française et ce qu'elle représente; la présentation du budget 2027 par le gouvernement: la révolte sociale qui surgit maintenant; les prochaines présidentielles où s'annonce un haut niveau des votes pour la peste brune. Les notes qui suivent essaient de mettre au clair quelques données et idées, de faire tenir ensemble des éléments généralement disjoints, afin d'y voir un peu plus clair.

* * *

Alors qu'il était déjà critiqué depuis des mois dans les milieux financiers pour ses mauvais résultats économiques et son incapacité à réduire ses déficits et le niveau de sa dette, le gouvernement français se trouve maintenant dans un véritable étau, coincé entre la rue, la pression sociale, les revendications de la jeunesse scolarisée et les protestations sur le cout de la vie, etc., et l'intervention des «bond vigilants»[cf encadré] sur les marchés obligataires conduisant à augmenter les taux des titres d'emprunt de l'État. Si des opportunités spéculatives se présentent, ce n'est pas là l'objectif principal de ces «justiciers». La hausse des taux obéit à des considérations politiques. L'objectif est de discipliner le gouvernement et le pousser à prendre au plus vite des mesures drastiques beaucoup plus nettement favorables au capital, en particulier le démantèlement de ce qui reste de l'État-providence (dont les retraites), la privatisation de ses
branches les plus lucratives, la capitalisation des structures sociales assurantielles basées sur des formes de coopération et d'entraide, c'est-à-dire leur conversion en actifs financiers... Il y en a d'autres, tous selon les critères de politique ultra-libérale.

Pour Romaric Godin, c'est là le cadre général dans lequel se joue le conflit de classe majeur aujourd'hui à l'échelle du pays. Plus exactement, dans la crise de la dette, il y a une centralité de la lutte des classes et les disciplines de marché ne servent qu'à retreindre les droits sociaux, peser sur les salaires, attaquer les formes de redistribution et les services publics. Si on suit R. Godin dans cette voie, on s'aperçoit que l'on touche ici aux limites auquel le capital se heurte actuellement pour son expansion (ou reproduction élargie, qui est sa raison d'être) et qui sont celles qu'il veut faire sauter. Or, ces même limites (sociales) sont celles qu'une masse grandissante de gens et de travailleurs ne semblent déjà plus pouvoir ni vouloir supporter davantage.

«Entre les barricades et le marché obligataire»

Près de 1 million de personnes dans la rue le 17 octobre, presque toutes «autoconvoquées» comme on dit en espagnol, c'est-à-dire s'étant largement auto-mobilisées, sans obéir à une quelconque consigne, c'est plus que significatif. Comme est caractéristique ce mouvement lycéen qui a démarré, non pas contre une loi ou une mesure gouvernementale mais à partir du simple ras-le-bol, pour les lycéens eux-mêmes, leurs propres intérêts, leurs besoins, leurs aspirations.
Ces révoltes et ces modes de mobilisations ont déclenché une peur panique au coeur du pouvoir. La convergence entre une rébellion populaire sur le pouvoir d'achat (dont le prix des carburants, l'alimentaire et le reste) et plus largement les conditions matérielles d'existence imposées et une révolte lycéenne (et étudiante) joyeuse, débordante et percutante, a clairement provoqué la sidération du gouvernement provisoire de Lecornu, ne trouvant comme seule parade l'envoi des forces de répression et comme seul discours celui de l'ordre et du soutien à la police.
Cette convergence des colères, c'est le côté d'«en bas» de l'étau dans lequel se trouve l'État français, la mâchoire fixe de l'outil.

Le niveau de la dette (et la montée des taux d'emprunt), c'est la partie mobile supérieure de l'instrument, tandis les acteurs institutionnels qui manipulent politiquement le marché obligataire sont ceux qui tiennent la barre de la vis de serrage. Le taux de la dette française a frôlé les 5 % début octobre, record absolu dans la zone euro. Ce cout des emprunts d'État ne cesse d'augmenter... c'est ce qui matérialise la «menace».
Cette situation ne peut être que transitoire. La question est que personne ne sait à quoi va ressembler la séquence qui s'ouvre maintenant, combien de temps cette prise en étau va durer, et quelle en sera l'issue. Le contexte politique institutionnel français, avec des élections présidentielles dans 6 mois et un gouvernement minoritaire au parlement complique singulièrement les choses.

Le budget de Lecornu, malgré les coupes sociales qu'il instaure, n'est pas à même de satisfaire les «marchés financiers»; il leur envoie surtout des signaux et temporise, sachant qu'avec les présidentielles, suivies de législatives, il y aura de la turbulence jusque dans la gouvernance de l'État et que des correctifs budgétaires seront inévitables. Ceci d'autant plus que l'on entre dans l'inconnu total, avec la plupart des paramètres absolument pas maîtrisés: le devenir de la guerre en Ukraine, les cours du pétrole et les prix des carburants, la déstabilisation des chaînes d'approvisionnement en matières premières et en intrants issus de la pétrochimie, la crise latente de la gouvernance de l'UE, la crise sociale qui menace de s'étendre dans plusieurs pays du Vieux continent... et on en passe.

L'une des inconnues majeures de la période qui s'ouvre est de toute évidence le caractère que prendront les affrontements qui s'annoncent entre les besoins exprimés d'«en bas» et les exigences d'en haut. C'est bien sur une donnée permanente et propre au capitalisme, mais il me semble que l'on entre dans un moment décisif, avec une montée des colères et une intensification des conflits avec en face un gouvernement faible, très provisoire et relativement sur la défensive, notamment budgétairement.

Une accélération de la convergence d'en haut

Et c'est dans des moments comme ceux-là que les rapports entre le «politique», le «social» et l'«économie» tendent à se resserrer: quand les enjeux deviennent cruciaux, ce qui se joue dans chacune de ces sphères se mélange parce que les sphères se rapprochent et tendent à fusionner. Les analyses de la situation ne pourront plus longtemps être menées séparément. Montée de l'extrême droite et extrême-droitisation, un champ social en cours de paupérisation mais aussi en rébellion, le taux de croissance en berne d'un capitalisme déjà sous perfusion d'argent public et aux capacités d'expansion limitées... tous ces éléments, et tant d'autres, sont étroitement connectés et interagissent.

La montée de l'extrême droite (qui inclut l'extrême-droitisation du personnel politique), le tournant toujours plus autoritaire des décisions et interventions politiques de l'État, la constitution de fait et assez remarquable de ce que que certains appellent un «bloc bourgeois» (un arc politique allant du centre-gauche PS/Glucksmann au RN - pouvant aller au besoin jusqu'à Zemmour et les franges de nazillons, suprémacistes, etc. navigants dans ces eaux), qui, au-delà des nuances, des différences et des rivalités qui le traversent, n'a d'autre objectif et fonction que de prendre le contrôle de l'appareil d'État afin d'obéir au mieux aux ordres des «marchés», d'appliquer scrupuleusement des politiques pro-capitalistes implacables et à outrance que ceux-ci préconisent et d'écraser les révoltes qui viendraient entraver leur mise en oeuvre.

En quelques mois, on est passé d'un «rejet des extrêmes» soi-disant républicain, à un «tout sauf LFI», puis maintenant à un «tous unis contre LFI». C'est devenu ce qui soude ce camp, entré dans un complotisme sans frein, particulièrement depuis la journée du 17 octobre 2026, où les différentes tendances du parti de l'ordre s'en donne à coeur joie pour en appeler à des mesures de plus en plus répressives (casseurs-payeurs, responsabilisation judiciaire des parents et menaces de saisie sur les allocations familiales et logement, pénalisation systématique de toute forme de résistance, appels à une justice d'exception et durée des GAV portées à 72 heures, comparutions immédiates et incarcération (détention provisoire) massive des mineurs «primo-délinquants», appels à instaurer l'état d'urgence, à déclencher l'article 16 de la Constitution [pleins pouvoirs au Président de la République], à mettre en place des détentions administratives, couvre-feux à foison, interdictions étendues des manifestations et rassemblements, déploiement de l'armée, du RAID, de la BRI et du GIGN dans les rues pour renforcer le maintien de l'ordre, coupure de l'Internet et des réseaux dans les zones des manifs, appels aux citoyens d'envoyer leurs vidéos à la police pour identification des émeutiers, reconnaissance faciale dans le traitement des vidéos, appels à interdire LFI par le président du Sénat, appel d'un sénateur LR à «abattre ceux qui veulent abattre l'État», appel des syndicats de police à équiper les flics de nouvelles armes, dont le pistolet à ADN, etc.), dans une ivresse de surenchère et de concours à celui qui avancera la mesure la plus audacieuse. Chaque journée apporte de nouveaux appels et de nouvelles décisions.

Ces évolutions rapides du champ politique institutionnel et les recompositions à l'oeuvre sous nos yeux sont largement tributaires de la décrépitude du macronisme et plus largement du «malaise social», des frustrations, du mépris social affiché ouvertement (contre les «sans-dents», contre «ceux qui ne sont rien», les improductifs, jusqu'aux retraités devenus une «charge» insupportable...) et des multiples conflits (sociaux, environnementaux...) qui ont marqué la dernière décennie. Ces résistances et rigidités sociales elles-mêmes ne sont pas autre chose que les limites à sa survie (sa reproduction et sa si difficile expansion) que le capital entend franchir et déplacer; elles ne sont donc pas sans rapport avec les impératifs qu'il entend imposer à l'ensemble de la société, et plus durement aux couches et classes sociales d'«en bas».

Mais, tout le monde ne fait pas le même bilan du «macronisme». Si pour un grand nombre de citoyens, la fin calamiteuse des deux mandats de Macron sanctionne l'échec d'une politique néolibérale qui n'a pas tenu ses promesses de plein-emploi et de croissance, une politique de l'offre, des cadeaux fiscaux et des subventions au patronat et du «ruissellement» pour les riches qui a accru les inégalités, pour les élites françaises, le reproche qui s'exprime à l'endroit de Macron est tout autre. Il est de ne pas avoir été assez loin dans le démantèlement des derniers filets de la protection sociale, de ne pas s'être suffisamment attaqué à l'«assistanat», de ne pas avoir réduit le nombre de fonctionnaires, de ne pas avoir aboli les «normes» (environnementales, sociales, sanitaires....) qui entravent trop la réalisation des profits, de ne pas avoir reculé l'âge de départ à la retraite à 67 ans ou plus, et de ne pas avoir engagé le basculement du régime par rép
artition dans la capitalisation.

La hausse des taux: un projet politique

Ces impératifs sont exactement ceux qui s'expriment à travers la hausse des taux d'intérêts de la dette française. S'il est courant de dire et entendre que la hausse des taux exprime une défiance, la méfiance d'un créditeur envers son débiteur, dans le cas qui nous occupe, cette défiance est convertie en un instrument de pression et de coercition qui obéit à une visée politique. Une menace du pire, qui cherche à effrayer pour mieux discipliner: si vous ne taillez pas suffisamment dans les dépenses sociales maintenant, il vous faudra tailler encore davantage plus tard, et tant pis s'il ne vous restera plus rien. Ce fut le sort de la Grèce en 2009-2010.

En même temps, cette menace est faite en espérant ne pas être mise à exécution jusqu'au bout. La France, contrairement à la Grèce, est un des principaux piliers de l'UE, son économie et sa place politique (et militaire) est trop importante pour faire faillite («too big to fail»), mais comme le dit Moscovici dans l'article du Financial Times, «elle n'est pas trop grande pour être punie par les marchés.» C'est sans doute dans cet entre-deux que tout va se jouer, dans les sphères feutrées les plus élevées de la machinerie financière des «marchés» et des États, de la France et de l'UE (et Eurozone).

Si le gouvernement français n'obéit pas assez aux injonctions des «marchés», les taux continueront de grimper, le fameux «spread» (écart de risque) entre les taux français et allemands s'élargira encore... et alors un vent de panique et de fébrilité commencera à souffler d'autant plus fort sur les places financières et dans les chancelleries que l'ingouvernabilité (relative) du pays se prolongera.

On entre là encore en terre inconnue. Le problème se déplacera du côté de Bruxelles et cela deviendra alors plus sérieux. Dans quelle mesure la BCE pourra-t-elle continuer à dire qu'elle n'interviendra pas? Vu la taille l'économie française, elle sera sans doute bien obligée d'acheter des titres de la dette de l'État français, dans le but de faire baisser les taux, car ne pas le faire pourrait davantage déstabiliser l'Eurozone. Mais avec quelles conditionnalités? Et de toute façon, si la BCE intervient, c'est l'euro (la devise) qui risque de s'affaiblir et de perdre de sa valeur. Ce qui n'est pas bon pour les importations en dollars. Pas bon non plus pour les détenteurs d'actifs dans la devise européenne qu'il faudrait au contraire choyer... Et puis, relever ses taux directeurs pour contrebalancer la chute des cours de la monnaie, avec les niveaux d'inflation atteints actuellement dans l'UE, on a déjà vu que cela n'avait aucun effet, et on sait que des taux d'empru
nt élevés interdisent toute «relance» de l'économie «réelle»; pas bon non plus, impasse là-aussi.
En outre, une telle intervention de la BCE ne se fera pas dans l'unanimité.

D'un côté, elle pourrait aiguiser un peu plus les clivages et les oppositions entre les gouvernements des États membres de l'UE, dont les relations ne sont déjà pas au beau fixe, avec en particulier une tension de plus en plus vive entre les gouvernements français et allemand. Il est peu envisageable que la BCE prenne une telle décision sans l'aval des principales capitales de l'Eurozone. Il y a en outre plusieurs manières d'acheter de la dette pour une banque centrale, avec ou sans création monétaire, ce qui peut avoir des effets très contrastés (sur le bilan de la banque centrale, sur l'inflation, sur l'usage qu'en feront les banques réceptrices....). Ces différentes options pourraient constituer un des terrains sur lequel se livrerait la bataille entre les dirigeants des États de l'Eurozone.

D'un autre côté, une intervention de la BCE pourrait être jugée négativement par les «marchés» si les conditionnalités imposées en contrepartie à la France ne les convainquaient pas ou n'opéraient pas comme annoncé ou prévu. La place de la France dans l'Eurozone lui permettra certainement de bénéficier d'un «pouvoir de négociation» assez élevé pour ne pas se retrouver avec des conditionnalités trop contraignantes. Mais, certains acteurs sur les marchés obligataires mécontents, obéissant à certains fractions du capital, voudront sans doute alors rajouter de la contrainte pour obtenir davantage de concessions, c'est-à-dire une attaque en règle sur les droits sociaux encore plus virulente, plus rapide, plus violente.

Si les opérations sur les taux d'intérêts obéissent bien une ligne politique, celle-ci n'est pas figée dans le marbre ou comme les résolutions du congrès d'un parti. Cette orientation peut fluctuer selon les rapports de forces qui opposent les différentes tendances ou polarités du capital, selon qui, dans cette jungle de prédateurs, d'exploiteurs et de voleurs, parviendra à imposer ses choix, ses directives.
L'autre pôle qui peut peser sur ces politiques, quelles qu'elles soient, c'est bien sur l'intensité de la résistance sociale, c'est le rapport de force dans la société entre les bénéficiaires d'«en haut» des politiques dites libérales et tous ceux, toutes celles - les sans-pouvoirs, les sans-richesses d'«en bas» - qui en souffrent à s'en rendre malade, mais se battent au quotidien pour leur existence et leur dignité, qui ne s'avouent pas vaincu·es et se soulèvent pour mettre un coup d'arrêt aux politiques de dévastation sociale, pour renverser la table et pour un monde meilleur.

Taux français et Eurozone

Dans l'hypothèse où la BCE persisterait à refuser toute intervention, la situation ne pourrait que dégénérer. La dette de la France, un pays qui est à la fois le «maillon faible» et un poids lourd de l'UE et de l'Eurozone, arrivée à un certain niveau, aura des conséquences sur l'ensemble de la zone; sur le plan monétaire (le cours de l'euro); par effet de contagion sur d'autres maillons faibles de l'UE dans sa chute; dans la perte de confiance vis-à-vis de certaines places financières; dans les effets que tout cela peut générer dans l'«activité réelle» (trésorerie et crédit de court terme sur les liquidités, panne des investissements, resserrement des débouchés, renchérissement des crédits à la consommation, à l'immobilier, chute de la solvabilité tout court...) risquant fort pour le coup de provoquer un basculement dans une phase récessive plus durable.
Mais, peut-on envisager une destruction rapide de ce qui reste de l'État providence, sans casse, sans réaction sociale, sans aucun impact sur une économie réelle largement tributaire du volume des salaires versés, des niveaux de redistribution (salaires indirects au sens large), des facilités de crédit garanties par l'État et du volume de la commande publique?

Le 21 octobre, le taux d'emprunt à 10 ans de la France vient de franchir la barre symbolique des 5 %. Il est même passé à 5,1 % le lendemain. Il avait frôlé ce seuil le 1er octobre. De toute évidence, la journée du 17 octobre et ses suites immédiates ne sont pas étrangères à ce petit coup de pression. Ce vendredi 23 octobre, l'agence Moody's a décidé, sans doute pour la dernière fois, de ne pas dégrader la note de la France. Un répit très provisoire. Les milieux économiques et financiers ne cessent de s'alarmer et semblent se rendre à l'évidence que le budget Lecornu, même s'il passe de force via des «lois spéciales», ne changera pas grand-chose, et que la véritable cure d'austérité tant espérée par le capital est pour le moment suspendue aux présidentielles, puis législatives, ce qui nous amène à l'été 2027.
D'ici là, beaucoup de choses peuvent et vont se passer.

Quelle que soient les issues, la seule solution pour la bourgeoisie française, sera de mettre en oeuvre une politique d'austérité XXL, de privatisations, de destruction à grande échelle des conquêtes sociales, car son objectif est de reconfigurer entièrement les rapports sociaux, de transformer en profondeur la société française, de la capitaliser intégralement. C'est sans doute là l'ultime frontière du capital.
Ce qui est déjà en soi une violence sociale, ne se passera pas sans violence, sans dégâts sociaux abyssaux, sans coercition politique et policière... et sans risque d'une récession qui ne ferait alors qu'aggraver la situation, d'infecter un peu plus le malade et de faire basculer son état dans une chronicité thérapeutique, sans véritable rémission possible.

Comme toujours, la principale limite du capital c'est le niveau des résistances sociales auquel il doit faire face.
Dans un article du 30 septembre dernier, Romaric Godin proposait dans Mediapart ("Une présidentielle sous la menace des marchés financiers") une sorte de cadre contextuel qui faisait coïncider cette hausse des taux obligataires et le début de la campagne des élections présidentielles. J'ai choisi un extrait, un peu long, mais assez synthétique:

«Il ne s'agit pas seulement d'imposer l'austérité comme dans les années 2010, mais bien de modifier structurellement le modèle social français. Ce qui se joue ici, c'est l'inéluctabilité du scénario, pour n'importe quel camp politique vainqueur, le rêve des capitalistes français depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le projet derrière la hausse des taux est donc celui d'un État entièrement consacré au renforcement de la rentabilité du capital, délesté de toute fonction sociale et dont les fonctions régaliennes seront limitées au maintien le plus violent possible de l'ordre, à la dépense militaire et au soutien idéologique du nouveau régime. C'est un régime idéal pour le capital, celui qui organise le déni des crises sociales et écologiques.
On comprend, alors, que l'extrême droite ne saurait être incompatible avec un tel projet. La hausse des taux sera l'argument idéal pour un futur gouvernement lepéniste pour imposer l'abandon de prétentions sociales n'ayant jamais été que des paravents permettant d'attirer une partie de l'électorat populaire.
Dès lors, le vrai défi se pose pour le camp qui entend défendre les intérêts du monde du travail. Si la hausse des taux n'est pas le fruit d'une «réalité» qui s'impose à tous, mais bien un projet politique dérivé de la lutte de classes visant à tordre le bras du choix démocratique, il est essentiel de se préparer - et de préparer le pays - à un rapport de force qui pourrait être violent.»

Moins de trois semaines après la publication de cet article, il semblerait que nous soyons déjà entrés, bien avant donc l'échéance électorale, dans une phase qui s'annonce marquée par le déroulé d'un «rapport de force» violent.

Mouvement lycéen: le détonateur.

Rien est joué, et on verra bien si l'automne de la colère qui semble s'installer et se répandre, pas seulement en France, saura et pourra déplacer les lignes de force, desserrer l'étau répressif, élargir et approfondir la vague de la protestation sociale et briser la fatalité de l'offensive annoncée du capital.
Le mouvement lycéen a surpris tout le monde. Sa spontanéité, la rapidité de son expansion et la lame de fond du mécontentement qu'il a immédiatement exprimé ont très vite provoqué stupeur et panique chez nos gouvernants. La réponse répressive et l'envoi des flics pour briser les blocages a été le signe de cette première peur devant les désordres de la révolte. Et immédiatement, le gouvernement a voulu imposer son scénario, l'action policière contre la jeunesse en lutte, et le message: ce n'est pas un mouvement de lycéens avec des revendications, ce sont des violences urbaines. Les jeunes éborgnés et mutilés par les armes de la police ne comptent pas, il n'y a pas de violence policière, ce sont les policiers qui sont attaqués et qui se défendent, il faut soutenir la police, etc. Le gouvernement ne déviera pas de cette ligne, et on la retrouvera, amplifiée, après le 17 octobre.

Et cette peur ne fait que souligner que, pour le gouvernement, toute autre réponse est impossible et impensable. Parce que fondamentalement il ne sait pas et ne veut pas agir autrement.
Malgré les près de 10 000 arrestations dont 8 000 gardes-à-vue en moins de 3 semaines, malgré les charges de police, les coups, les gaz, les blessés et les mutilés, les lycéens n'ont pas flanché, le mouvement s'est poursuivi avec obstination aux 6 coins de l'hexagone et dans les outre-mers. Mieux, le mouvement s'est élargi à des dizaines d'universités et écoles de l'enseignement supérieur, où des blocages (réels ou symboliques) ont été mis en place, des sit-ins de rues ont eu lieu et des AG organisées dans plusieurs campus.
Mais surtout, les lycéens révoltés ont eu le bon feeling et l'intelligence politique de s'approprier l'échéance du 17 octobre, qui n'appartenait à personne en particulier et donc potentiellement à tout le monde, en décidant de s'engager massivement dans cette convergence des colères.

Ils ont résisté et déjoué la violence que l'État a déversé sur leur protestation. Les vacances de la Toussaint ont suspendu le mouvement. Les lycéens maintiennent leurs revendications. L'État répond «violences urbaines», manipulation des lycéens par LFI, répression et soutien à la police. On est au delà du dialogue de sourds.

La belle surprise du 17 octobre

Le 17 octobre, avec toutes ses caractéristiques, sa massivité (près d'un million de personnes), les formes prise par cette auto-mobilisation, sans cadre organisé préétabli, avec une composition à la fois hétérogène et parfois fusionnelle, avec à la fois beaucoup de jeunes et une dimension très intergénérationnelle, avec les débordements d'une foule que les avenues et les places ne suffisent pas à contenir. Et puis aussi d'autres «débordements», la colère contre tout ce que représente Macron et le gouvernement. Et puis aussi la rage plus particulièrement contre la police, sa violence, ses armes, son impunité. Bien sur, il y a eu de la casse de boutiques et des pillages en règle dans quelques quartiers libérés de la police. Mais cela ne doit pas occulter qu'une bonne partie des manifestants se sont d'abord battu pour imposer leur présence dans la rue, en refusant les zones interdites, en résistant aux charges, en érigeant des barricades de fortune avec ce q
ui traînait (poubelles, matériel de chantier...), en y mettant le feu, en s'affrontant effectivement aux flics quand la situation l'exigeait ou le permettait, en ne s'attardant pas nécessairement sur des vitrines de magasins, en jouant sur la mobilité pour tenir la rue, pour déjouer les dispositifs policiers (il est vrai certains bordéliques et parfaitement désorganisés), et dans Paris, à plusieurs milliers malgré les barrages et les métros fermés, pour se rapprocher au maximum du palais de l'Élysée. Arrivés, par des cortèges sauvages selon différents itinéraires, à l'angle de la rue Royale et de la rue du Faubourg Saint-Honoré, ils et elles n'étaient plus qu'à 200 mètres d'un palais présidentiel protégé par quelques dizaines de flics.
Le pouvoir, cette fois-ci, a eu très peur.
Ce qui est une bonne nouvelle. La peur peut changer de camp. C'est réjouissant et on ne se privera pas du plaisir.

Quand la peur s'empare de l'État autoritaire

Une peur logique aussi. Parce qu'ils sont tombés de haut. Se croyant hors d'atteinte dans les sommets d'un État ayant déjà basculé dans l'autoritarisme, et se croyant protégés par la fabrication d'une toute-puissance institutionnelle, le gouvernement et ses supporters ont d'abord été choqués avant de s'en remettre mécaniquement à la seule réaction qu'ils connaissent. Le choix de l'affrontement et de la violence de la part de l'État n'est pas né avec le mouvement lycéen. Depuis les Gilets Jaunes jusqu'à Sainte-Soline, en passant par les rassemblements de Sivens, les manifestations sur les retraites, celles contre la loi El Komri, et bien d'autres, la systématisation de la répression violente des mouvements est la marque de ce tournant toujours plus autoritaire et policier de l'État. Et cela a commencé bien avant Macron.

Depuis des années, les gouvernants se sont habitués à pratiquer une «verticale du pouvoir» toujours plus prononcée, à ce que les protestations sociales se fassent dans l'ensemble plutôt calmement, et que, quand la colère fait déborder les cadres établis, les moyens de police suffisaient à remettre, non sans casse et mutilations en série, de l'ordre public dans l'ordre social. Bien sur, parfois le pouvoir s'est vu contraint de reculer politiquement (Notre-Dame-des-Landes), bien sur les niveaux d'affrontements atteints lors de certains épisodes des Gilets Jaunes dans le quartier de l'Élysée à Paris ont provoqué une panique maximale jusqu'au plus haut sommet de l'État... Mais pour le pouvoir, la défaite de Nôtre-Dame des Landes ne devait plus jamais se reproduire. L'État ne devait plus reculer. Cet épisode a été un premier point de bascule.
Une nouvelle manière de gouverner les affaires du pays s'est installée, qui s'est accélérée depuis l'arrivée de Macron à la tête de l'État. La logique est toujours la même: l'imposition d'un projet, le conflit assumé avec ses opposants, le passage en force, et la répression. Aucun compromis.

Les dirigeants actuels ont beau avoir en permanence à la bouche les mots de «démocratie», d'«écoute», de «dialogue» et de «cohésion sociale», ils ont en fait tourné le dos à toute une tradition (en grande partie illusoire mais pas totalement) du compromis, entendu comme participant d'un certain cadre politique dit de consensus, dans lequel les adversaires parlaient à peu près un langage commun, où en gros les même mots désignaient les mêmes choses, où les conflits, même les plus durs, les plus violents, devaient se conclure par des accords, des compromis, qui signaient l'état d'un rapport de force à un moment donné. Jusqu'à la fin du 20ème siècle, en France, les politiciens de droite reconnaissaient sans effort que la lutte des classes existait, que le conflit pouvait même avoir parfois une légitimité et que, de leur point de vue, il fallait surtout le canaliser, le circonscrire, le discréditer, l'étouffer, y participer et combattre, mais pas le nier.

La génération des gouvernants actuellement aux manettes ou aspirants à y accéder sont dans une tout autre disposition d'esprit et se placent dans un schéma autoritaire de type monarchiste, avec la dose d'arrogance qui va avec. Ils se sont installés dans une logique de la force brute, de la puissance et de sa démonstration, qui est aussi celle de la guerre. Pour eux, un compromis est une concession, une marque de faiblesse. Dialoguer vraiment serait reconnaître qu'il y a matière à le faire, qu'il y a des besoins, des problèmes non résolus, des choses qui ne vont pas, des revendications justifiées, sur le prix des carburants ou sur l'école, peu importe. Or, cette reconnaissance est devenu impensable et infaisable. Et en retour, la réaction violente de l'État comme seule réponse ne peut pas être comprise autrement que comme la marque d'une faiblesse politique. Quand un pouvoir gouvernemental ne peut plus compter que sur la police et une justice punitive aux ordres pour
se maintenir en place, c'est que les mécanismes de consentement et d'adhésion de la forme démocratique n'opèrent plus, cela veut dire que les relais, les médiations entre le pouvoir central et la société d'en bas, celle des personnes ordinaires, sont défaillants, grippés, brisés.

L'État nous fait la guerre

Ils sont en guerre et les adversaires sont désormais des ennemis avec qui on ne parle pas et qu'il faut défaire par tous les moyens.

Dans cette guerre, la dimension idéologique n'est pas absente. Dans un contexte largement dépolitisé, tout se passe comme si nos gouvernants et tous ceux qui monopolisent la parole dans les médias se comportaient comme des sortes de croyants, de missionnaires envoyés pour prêcher un évangile, composite mais cohérent, qui nous dit que le capitalisme, c'est génial, qu'il faut favoriser les profits, que les riches doivent pouvoir prospérer car ce sont eux qui créent les richesses, qu'il faut respecter l'autorité et la loi, que la vérité de la vie bonne c'est l'effort, le dépassement de soi, la compétition, qu'il faut être loyal envers son État, soutenir la police et aimer la nation, etc. Les gouvernants, leurs communicants et relais médiatiques ont une même vision du monde, et ils veulent pouvoir l'imposer sans qu'il soit possible et admissible de la contredire. Ils ont la foi dans leurs idées et font marcher ce qui leur tient lieu de pensée avec ce qu'ils croient.
Ils ont les mêmes mots vides, les mêmes phrases creuses, les «éléments de langage» pondus par des communicants identiques, ils partagent les mêmes indignations sélectives, ils répètent les mêmes louanges, défendent les mêmes causes et le même ordre établi avec les mêmes poncifs... et si ce dernier se trouve menacé, ils réagissent alors en meute et fondent tous ensemble sur l'ennemi. Ils ont les mêmes ennemis et ils ne ménagent pas leurs efforts pour assener inlassablement combien ceux-ci sont menaçants et dangereux. Enfermées dans leurs certitudes, leur bulle idéologique et leur arrogance, les élites gouvernantes s'aveuglent, ne voient rien, n'entendent rien de ce qui leur déplaît. Ils se sont enfoncés dans le déni du réel. Des questions sociales, des problématiques écologiques, et des raisons de la colère accumulée. Habitués à ne prêter attention qu'à ce qui confirme leur croyances et leurs illusions, habitués à ne parler qu'à leurs supporte
rs, leurs courtisans et ceux qu'ils servent, les gouvernants vivent dans un monde qui n'est pas celui des grandes majorités, un monde parallèle.

Mais, ce monde parallèle, cette bulle qui fonctionne en vase clos avec ses propres références, ne l'est pas entièrement. C'est surtout un monde de perception et d'interprétation parallèles mais qui se situe dans un réel bien plus vaste. Convaincus, par leur croyance, leur aveuglement et leur suffisance, qu'ils sont l'incarnation du vrai et du rationnel, ils ne peuvent ni ne veulent voir la moindre opposition sociale à leur politique autrement que comme la manifestation d'une irrationalité, une manipulation par des ennemis, une opération montée de toute pièce, un complot, une menace, un danger. Savoir s'ils croient vraiment tout ce qu'ils disent (dans une sorte de croyance béate) ou s'il veulent le faire croire (par calcul et cynisme) est une question très secondaire. On dira sans trop risquer de se tromper que l'un n'empêche pas l'autre.

Dans un contexte où l'État se trouve entre le marteau et l'enclume, entre la révolte sociale et la menace des taux obligataires sur la dette, les gouvernants ont bien sur choisi leur camp, mais, alors qu'ils n'ont aucune visibilité sur le futur immédiat, qu'ils sont loin de maîtriser quoi que ce soit dans la volatilité de la situation, ils indiquent assez clairement comment ils envisagent aujourd'hui de mener leur guerre.
Leur situation n'est pas brillante: ils ont peur de la rue et de la colère sociale et il leur est impossible de monter leur faiblesse.

Gouverner par la peur et la menace

Et c'est là qu'il faut faire attention. Tel un fauve salement blessé qui sort les griffes, gronde, rugit, montre les crocs et contre-attaque d'instinct dans la fureur et la confusion, nos gouvernants peuvent être sujets à des attitudes désordonnées, à des réactions irrationnelles, émotionnelles, à des comportements irréfléchis, à une violence redoublée. La panique seule ne les fera pas reculer, elle sera dangereuse.

Cette peur se caractérise par la montée d'un complotisme aiguë, une paranoïa débridée. C'est un classique quand on perd pied et que, sans repères, l'on se sent impuissant, que l'on se pense l'objet, la cible, de forces démesurément puissantes, hors normes, surhumaines.
La réponse de l'État, qui ne s'est pas faite attendre, va consister à hausser les niveaux de répression dans les actes et, dans le mots, restera exclusivement tournée vers la désignation de cibles à abattre, sur la dangerosité innée de certains sujets sociaux, sur la normalisation de mesures d'exception, la prison, les interdictions, sur l'État qu'il faut soutenir, le parti de l'ordre qu'il faut rallier et les policiers qu'il faut célébrer. Il fait le pari que le «retour à l'ordre» saturera l'espace - public, politique, médiatique - des mots et de la parole entendables et parviendra à bâillonner les révoltés, à effacer toute la conflictualité.

Il n'y a pas de problème social, il y a l'ordre public à renforcer et les policiers à encourager. Il n'y a pas de problème scolaire ou universitaire, il n'y a des perturbateurs à punir et des lycéens manipulés à faire taire. Il n'y pas eu 800 000 manifestants le 17 octobre mais des milliers de casseurs, de pilleurs, pilotés par l'«ultra-gauche» et autres «proxys» de LFI, qui est un parti de «factieux», ennemi de la République. L'ultra gauche aurait préparé son coup depuis longtemps et aurait un «agenda» pour «organiser le désordre jusqu'à l'élection présidentielle» (Lecornu), il y aurait des camps d'entraînement dans le Limousin, des armes auraient circulé parmi les émeutiers, des islamistes seraient aussi de la partie... Sans compter la Russie de Poutine et sa «guerre hybride» qui participerait activement aux désordres... Un festival de délires amplifié par la plupart des médias audiovisuels, la trilogie de droite des chaînes TV de propagande en c
ontinu, rejointe par le «service public» (les «matinales» de France inter, le 20 h de France 2...).

De son côté, Darmanin est à l'offensive. Il envoie chaque jour de nouvelles circulaires aux parquets, exigeant des réquisitions complémentaires toujours plus répressives: un jour, c'est «la fin des droits civiques pour un certain temps, et notamment le droit de voter» et «une peine de bannissement des réseaux sociaux» (déjà prévu dans le Code pénal), le lendemain, ce sont des interdictions du territoire français à l'encontre des personnes étrangères condamnées. Le jour d'après, il demande que les employeurs soient informés des condamnations, exposant ainsi les personnes concernées à d'éventuelles sanctions professionnelles, et un possible licenciement. Dans le secteur public, le ministre veut que les administrations soient prévenues afin qu'elles puissent engager des procédures disciplinaires.

Rhétorique guerrière, déploiement d'hommes (et de femmes) en armes, quadrillage du territoire par la vidéosurveillance, les drones, les hélicoptères, établissement de zones interdites avec check points, état d'urgence et couvre-feux, on notera que la politique de l'État post-17 octobre prend la forme d'une furieuse militarisation de l'espace public, de la société, et de la confrontation qu'il entend mener contre une rébellion sociale désignée tantôt comme ennemi intérieur, tantôt comme des étrangers, des barbares, des ennemis de la nation.

Mais la résistance demeure. Ce soir (23 octobre), dans plusieurs villes de France, dont Paris, les organisations syndicales affirment qu'elles vont braver les interdictions de manifester et refusent les parcours imposés dans les zones périphériques. En quelques jours à peine, alors qu'au moins 217 personnes ont été envoyées en détention, un «collectif de détenus» annonce sa formation dans une «lettre ouverte» intitulée «nous sommes le peuple qui se bat pour ne plus souffrir» (publié sur un blog de Mediapart).

On ne sait pas ce qui va advenir. Personne ne sait.

Cependant, au moins une question se pose. La position du gouvernement consistant à rabâcher en boucle les mêmes mots, les mêmes menaces et les mêmes accusations complotistes est-elle tenable pendant les six mois qui nous séparent des présidentielles? Une même parole qui se répète sans cesse, indéfiniment, finit par perdre de sa puissance d'évocation et devient un simple bruit de fond. Jusqu'où peut aller la surenchère verbeuse des représentants du parti de l'ordre, aussi appelé «bloc bourgeois»? Groupes politiques dissous? Mélenchon en prison? Fermetures de locaux, de sites internets, de comptes sur réseaux sociaux? Article 16? Mais encore?

Ils ont beau rouler des mécaniques, menacer d'instaurer un État fort, de suspendre des libertés «formelles» et organiser la chasse aux opposants, ils ne peuvent masquer la place et la fonction qu'ils occupent véritablement. Ils sont là et seront encore là pour obéir à des ordres, pour appliquer un plan décidé ailleurs, quelque part entre les hautes sphères du CAC 40, les principaux acteurs présents sur les marchés financiers et les gouverneurs de la BCE, entourés de ce qu'il faut de conseillers, banquiers, économistes, juristes, etc. L'État français dispose de tous les moyens imaginables de police et de justice pour réprimer, incarcérer, massacrer au besoin, et instaurer un régime d'exception et de terreur. On sait cela mais ce que tout le monde ignore, c'est dans quelle mesure une telle bascule profitera au capital, dans quelle mesure un régime d'état d'urgence sera capable de bâillonner - véritablement, durablement - la rébellion et la dissidence, de fair
e marcher droit tout le monde, et, «en même temps», de refaire tourner la machine économique à plein régime, avec tout plein de travailleurs joyeux à l'idée de faire gagner beaucoup d'argent à leur entreprise et de consommateurs ivres de bonheur de pouvoir dépenser sans compter leurs super-salaires et leurs bonus bien mérités dans l'euphorie d'une croissance retrouvée.

À ce rythme et compte tenu du niveau des propos entendus jusqu'à ce jour dans le camp de l'ordre, on peut se risquer à une hypothèse assez probable: que la masse de violence et de peur que l'État et ses serviteurs cherchent à orchestrer et à retourner contre les révoltés et les manifestants n'empêcheront pas le grotesque de surgir et de s'épanouir, n'empêcheront pas le ridicule des gouvernants et de leurs laquais de les étouffer et de les ramener à leur véritable dimension: des minables, de tristes bouffons, des crétins décérébrés, des perroquets ignares, des sous-merdes sans colonne vertébrale, qui nous polluent l'atmosphère, nous pourrissent la vie et l'humeur, et qu'il faudra au plus vite dégager joyeusement, déjà par plaisir, et ensuite par simple mesure de salubrité publique.

JF / 23 octobre 2026

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Bond Vigilantes

Le terme de bond vigilantes a été forgé en 1983 par un économiste états-unien, Edward Yardeni. Les bond vigilantes (traduit parfois abusivement par «justiciers obligataires») sont des investisseurs institutionnels présents sur le marché obligataire (fonds d'investissement, banques, assurances...) qui vendent massivement des obligations d'État pour sanctionner les gouvernements menant des politiques budgétaires ou monétaires jugées non conformes à l'orthodoxie capitaliste libérale; trop laxistes en matière de dette, de fiscalité ou trop inflationnistes. En vendant des obligations d'État en grande quantité, ces agents du maintien de l'ordre financier, monétaire et budgétaire provoquent une hausse des rendements et donc du cout de l'emprunt, dans le but de ramener les gouvernements déviants à une plus grande raison capitaliste.

Ces bond vigilantes sont apparu sous le gouvernement de Bill Clinton (en provoquant une hausse du rendement des bons du Trésor à 10 ans au dessus de 9% en 1994). Ils ont été aussi très actifs lors de la crise dite de la dette de la zone euro en 2010-2011 pour discipliner les budgets de l'Italie et de la Grèce. Pour l'Italie, les taux à 10 ans avaient atteint 7 % (jugé insoutenable), tandis qu'avec des 30 % et plus de «rendement» pour la Grèce, le pays avait tout simplement perdu son accès au financement sur les marchés et s'est retrouvé entièrement sous la tutelle du FMI et de l'UE, qui lui ont imposé la plus violente politique d'austérité de toute l'Europe de l'Ouest.

Ces vigilantes ont les moyens d'imposer leur politique aux gouvernements, et peuvent même les faire sauter. En Italie, Berlusconi est tombé et a été remplacé par le commissaire européen Mario Monti (2011-2013). On sait ce qu'il est advenu de la Grèce avec l'épisode désastreux du gouvernement de «gauche radicale» Syriza. Plus récemment, en 2022, au Royaume uni, la première ministre conservatrice et ultra-libérale Liz Truss, après avoir présenté un budget délirant (notamment des réductions d'impôts non financées et un plan d'austérité risquant de provoquer à la fois une monumentale colère sociale et une récession), à du démissionner au bout de 45 jours. Un record. Les bond vigilantes avaient vendu suffisamment d'obligations du gouvernement britannique pour provoquer une forte augmentation des taux; la Banque d'Angleterre a été contrainte d'intervenir pour stabiliser le marché.

Aujourd'hui, les bond vigilantes du marché obligataire sont désignés comme coresponsables de la hausse des taux... dans un contexte déjà inflationniste, aggravé par la persistance de guerres aux effets délétères sur l'économie mondiale sans issue immédiate (Iran, Ukraine), la crise des hydrocarbures, la pénurie de produits dérivés et les menaces sur le trafic maritime mondial. Un contexte où la principale mission officielle des banques centrales - stimuler la croissance et juguler l'inflation - devient un peu plus chimérique chaque jour... comme si ces institutions, après d'autres, commençaient à perdre la main.

Quand on parle de «marchés» financiers qui dicteraient leur loi aux États du monde entier, il faut être plus précis. Un marché, c'est n'est pas seulement la rencontre de vendeurs et d'acheteurs. Il y a des acteurs, plus puissants que d'autres, qui interviennent quotidiennement sur ces marchés pour leurs affaires courantes et qui, de surcroît, se sont investis dans un rôle, une mission politique de contrôler les politiques budgétaires des États afin de contrer tout ce qui pourrait menacer la bonne marche des affaires du capital dans la zone considérée. Pas de complotisme ici. Ces «justiciers» ne sont pas à l'origine de déstabilisations ou autres. Ils interviennent généralement pour précipiter une issue à une situation mal engagée et imposer des modifications dans les orientations de politique économique et budgétaire des États.

https://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4793
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