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(fr) Alternative Libertaire #375 (UCL) - Léa LV (Vietnam dioxine): «On est face à un véritable colonialisme chimique»

Date Sun, 18 Oct 2026 21:16:51 +0300


Entre 1961 et 1971, les États-Unis ont déversé sur une grande partie du Vietnam l'agent orange, un herbicide puissant utilisé comme arme de guerre lors de la deuxième guerre d'Indochine. Ce sont des millions de personnes qui ont été touchées et tuées par cet agent, ou qui ont survécu et ont été contaminées. Alternative libertaire s'est entretenue avec Léa LV du collectif Vietnam dioxine. ---- AL: Quelles est l'histoire du collectif Vietnam dioxine? Pourquoi avoir créé un collectif sur l'agent orange? ---- Léa LV: Le collectif a été créé en 2004 à l'initiative de jeunes d'une association qui s'appelle l'Union des jeunes Vietnamiens de France. Elles et ils ont fait un voyage au Vietnam où elles et ils ont rencontré des victimes de l'agent orange et ont décidé de créer une association qui les aiderait depuis la France et qui ferait connaître ce crime. Depuis 2005, Vietnam dioxine commence à faire des actions de visibilisation et récupère des dons pour des projets d'aide au Vietnam comme des constructions, des centres d'accueil pour les victimes qui ont besoin d'aide au quotidien.

Plus de 20ans après le collectif continue cette lutte puisque la reconnaissance des crimes, la justice et la réparation n'ont pas été apportées. Depuis 2014, le collectif accompagne aussi Tran To Nga, une résistante franco-vietnamienne directement impactée par l'agent orange et qui intente un procès aux multinationales qui l'ont fabriqué. Le collectif se structure autour de ce procès, mais continue de s'engager sur des questions de mémoires, de justices et de réparations. Il en profite également pour mener une lutte autour de l'écologie décoloniale et continue à soutenir d'autres causes en faisant le lien avec d'autres associations en France notamment Cancer colère qui politise les causes du cancer.

Est-ce que tu pourrais nous faire un rappel de l'impact de l'agent orange sur la santé, les terres et comment il a été utilisé par les États-Unis durant la deuxième guerre d'Indochine? C'est un outil colonial produit par des entreprises privées.

L'agent orange est un défoliant qui a été utilisé pendant la deuxième guerre d'Indochine qui a permis de contrôler les corps et les terres. Le but était d'enlever le couvert végétal qui protégeait les résistants et résistantes dans la forêt. On estime à plusieurs millions le nombre de personnes touchées directement. Les conséquences sur la faune, la flore et les humains sont également extrêmement lourdes. Il y a 14maladies recensées (peau, cancers, diabètes...). C'est une substance tératogène puisqu'il y a des malformations sur 3 à 4générations.

Actuellement, plusieurs hotspot au Vietnam ont des taux de contaminations comparables aux années 1960-1970. Personne ne peut cultiver la terre, élever des animaux qui, eux aussi, sont touchés avec les végétaux. C'est un impact environnemental catastrophique. De plus la décontamination coute chère. La dimension coloniale est déjà là vis-à-vis de ces entreprises qui ont testé ces défoliants à grande échelle dans un contexte de guerre tout en sachant parfaitement que le produit était dangereux. Il y a derrière un rapport colonial à la terre et aux populations qui sont sacrifiables pour une guerre impérialiste.

Pourtant, aucune réparation n'a été proposée aux victimes vietnamiennes alors que les vétérans états-uniens, eux, ont pu être dédommagés par les entreprises productrices de l'agent orange. Ce qui, pour nous, est un aveu de culpabilité très clair. Quand en 2004, des associations vietnamiennes ont fait la même chose, elles ont été déboutées. La dimension coloniale est très claire et l'absence de réparation montre ce continuum. Il y a un racisme environnemental dans le refus de reconnaître les victimes.

Par rapport à la dimension coloniale, est-ce qu'il y a des liens avec le chlordécone dans les Antilles françaises ou, plus largement, avec ce qui est en train de se passer en Palestine et au Liban avec le glyphosate?

Oui, c'est important pour nous parce que ce sont des luttes qui vont ensemble. On se sent très proches par exemple des luttes pour la reconnaissance du scandale du chlordécone aux Antilles française. On organise souvent des manifestations, des conférences ou des événements ensemble pour l'accès au soin, et la reconnaissance de ces crimes. Dans les deux cas, on a des substances très toxiques utilisées sur des corps non blancs qu'on considère comme moins précieux. On empoisonne des terres et des générations entières. On coupe le lien des peuples avec leur moyen de subsistance. En France métropolitaine, les associations écologistes décoloniales ne sont pas beaucoup et il faut qu'on fasse bloc ensemble. Ceci n'est pas un cas unique, c'est vraiment un système. C'est la colonialité du pouvoir qui se perpétue. Il en va de même pour les associations polynésiennes qui luttent pour la reconnaissance des conséquences des essais nucléaires français. Pour le lien avec d'a
utres parties du monde où des armes chimiques sont utilisées, on a eu des contacts avec le Sahara occidental, où il y a utilisation de phosphore blanc. Pour nous, le lien avec la Palestine est évident, car ce sont les mêmes entreprises qui produisent ces substances. Concrètement, en tant que collectif on soutient toutes les manifestations pour la Palestine. On est aussi dans l'inter-organisation Guerre à la guerre et au côté de pleins d'organisations engagées contre la course à l'armement notamment Stop Arming Israël.

Est-ce que le procès pourrait être un moyen de trouver une forme de réparation? Comment voyez-vous ce procès au sein du collectif en sachant qu'il a démarré en 2014? Récemment en juillet, la Cour de cassation a renvoyé l'affaire.

Le procès nous structure pas mal en tant que collectif parce qu'il y a des échéances claires à la fois judiciaires et médiatiques. Pour nous, le procès sert à faire connaître ce crime et c'est déjà une victoire. Notre espoir est une reconnaissance du crime -pas seulement pour Nga, mais pour l'ensemble des victimes avec la jurisprudence- et ensuite, des compensations financières pour les énormes préjudices sur la santé pour Nga, ses filles et ses petites filles. On est plutôt assez optimiste, même si le procès dure, ils font exprès de le retarder parce que Nga a 84ans et est malade.

La Cour de cassation a décidé que l'affaire était trop importante pour être jugée par un seul juge. Cela montre aussi l'importance historique de ce procès qui remet au centre la responsabilité des entreprises et pas seulement des États dans les crimes environnementaux. Cette longueur judiciaire peut paraître décourageante parce qu'actuellement, on juge juste la forme. Est-ce qu'un tribunal français peut juger des actes d'entreprises étrangères qui disent avoir agi sous le coup de l'immunité de juridiction, qu'elles n'avaient pas d'agentivité dans ces choses? Cela pose la question de l'utilisation de ces substances en contexte de guerre, mais aussi de la responsabilité des entreprises. Nga est face à une dizaine d'entreprises multinationales et une batterie d'avocats très bien formés. Mais nous avons la force du collectif et de nos convictions, on ira donc jusqu'au bout.

L'UCL sera à la manifestation Stop pesticides le 3octobre. Est-ce que Vietnam dioxine y sera? Pour sensibiliser et mobiliser sur les pesticides qu'on a aussi en France et dire qu'ils sont également utilisés comme arme chimique.

On sera présents et présentes dans une démarche anticoloniale et anti-impérialiste. C'est un enjeu de lutter contre le colonialisme chimique, dont l'agent orange fait partie. Ce qui se passe avec Syngenta, c'est exactement ça. On utilise des substances polluantes dans d'autres pays du Sud global parce qu'on considère, encore une fois, que les corps, les terres et les écosystèmes de ces endroits sont moins précieux que ceux d'ici. C'est clairement un exemple de racisme environnemental, d'absences de considérations des vies ailleurs. Pour le collectif, la solidarité internationale est très importante.

Le colonialisme chimique est un mot important avec notamment l'entreprise Bayer-Monsanto qui fournit l'alimentation, qui soigne et qui profite des guerres impérialistes mondiales. Est-ce que tu pourrais revenir sur ce terme?

Oui, exactement, c'est assez fou le pouvoir incroyable qu'a cette entreprise pour outrepasser toutes les règles, fixer tous les cadres, empoissonner la terre, les écosystèmes et les corps et nous vendre le remède après, comme le dit très bien le collectif Cancer colère.

Bayer-Monsanto a plus de 40 000procès en cours dans le monde, mais ils s'en fichent parce qu'ils ont les moyens d'y répondre. Face à cela il n'y a que la force du collectif, le fait d'en parler, de se battre par l'action directe, mais aussi en procès, de médiatiser et de sensibiliser. Les ramifications du système alimentaire mondial sont vertigineuses et pour le collectif, la notion de santé environnementale est hyper importante. On est face à un véritable colonialisme chimique et la lutte englobe toutes les thématiques face à cela. À partir de notre lutte, on part d'un cas particulier pour aller vers le général, à la fois dans des contexte de guerres mais aussi de paix et d'alimentation. On pense que tout le monde en France devrait se mobiliser dessus. Ce qui a été un peu le cas avec la pétition contre la loi Duplomb: il faut garder cet élan là.

Est-ce qu'il y a des choses que tu aimerais ajouter?

J'aimerais mentionner le travail que fait Génération lumière pour lutter contre l'extractivisme mortifère au Congo. C'est aussi une lutte d'écologie décoloniale. Il y a un lien réel avec notre lutte, car pendant la guerre au Vietnam, les armes étaient aussi fabriquées avec des métaux du Congo. Les substances et les matériaux servent pour les entreprises mortifères et circulent sans grande restriction contrairement aux personnes.

Pour les prochaines dates, la grosse échéance c'est le 3octobre, mais d'ici là on sera présents et présentes aux manifestations contre le permis de tuer et la mobilisation écologiste du 26septembre. Pour la suite, on attend la date du procès et sinon, de manière un peu plus joyeuse, on a un week-end de rentrée qui s'annonce les 7 et 8novembre et qui sera l'occasion de réfléchir sur des thématiques de fond, sur la santé, sur le validisme, sur l'aide à d'autres victimes depuis la France.

Propos recueillis par Elsa (UCL Grenoble) et MarceL (UCL Toulouse)

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Lea-LV-Vietnam-dioxine-On-est-face-a-un-veritable-colonialisme-chimique
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