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(fr) Alternative Libertaire #374 (UCL) - Lire Marie-Anne Dujarier: «Travail»
Date
Tue, 29 Sep 2026 20:20:57 +0300
Sociologue du travail, Marie-Anne Dujarier constate que ce dernier a
pris trois significations dans les sociétés capitalistes: l'activité, la
production et l'emploi, alors que les institutions n'envisagent que ce
troisième aspect. ---- Depuis le XIesiècle, le terme de travail désigne
l'«effort ou la peine requise pour faire quelque chose». Pourtant, les
politiques publiques comme les économistes tendent à le réduire à
l'«exécution d'une tâche», déniant l'«épaisseur de l'action»,
l'élaboration invisible qui engage corps et âme. ---- À partir du
XIVesiècle, le mot désigne également le résultat et s'est imposé à
l'époque moderne puisque les institutions nationales et internationales
ne désignent ainsi que «la production réalisée intentionnellement pour
une utilité mesurée en terme monétaire» (sans prendre en compte les
destructions actuelles et à venir). Aussi, la reconnaissance de
l'utilité d'une production relève d'un rapport de force «non exp
licité, derrière l'apparente unanimité et naturalité du mot travail».
En instituant la «liberté du travail» contre l'ordre ancien et ses
corporations, la Révolution française inaugure un nouveau champ de
significations: le «rapport social dans lequel une personne emploie un
individu pour réaliser des tâches prescrites organisées par elle, en vue
de s'approprier sa force de travail, le produit fabriqué ou la valeur
créée». En se déployant, le capitalisme industriel transforme
profondément les finalités de l'activité employée: il s'agit désormais
de faire du profit avant tout, en créant de nouveaux et de faux besoins.
En 1841, une première loi régule le rapport salarial en France puis, en
1910, le Code du travail. La faible espérance de vie des employé·es de
l'industrie met en péril la reproduction de la main-d'oeuvre. Les femmes
sont alors renvoyées à leur foyer pour «fabriquer» la force de travail.
La famille est ainsi restructurée autour de l'emploi, instituant une
séparation genrée des tâches. En parallèle, l'autosu
bsistance disparaît. Désormais l'institution salariale encadre toutes
les dimensions, matérielles, sociales et psychiques, de nos existences.
L'auteure montre ensuite comment les valeurs d'usage intrinsèques et
économiques entrent en tension, générant des luttes professionnelles et
sociales. L'employeur espère obtenir le meilleur ratio entre ce que lui
coute la main-d'oeuvre et ce qu'elle lui apporte, en utilisant la
«motivation» économique ou la «morale du travail», qui permet de faire
culpabiliser au point de faire accepter des conditions dégradantes. La
qualification de pratiques sociales (les tâches domestiques, la
production de contenus numériques qui enrichissent les firmes, les
pratiques d'autosubsistance...) comme «du travail» est également un enjeu.
Le futur du travail, défendu par les discours économiques et politiques
dominants, postule sur une automatisation, grâce aux innovations
technologiques, qui menacerait l'emploi. Les entreprises du numérique
préconisent d'ailleurs l'instauration d'un revenu universel pour y
pallier. Ces prévisions ne concernent que les pays du Nord et
présupposent un monde stable avec des ressources infiniment disponibles,
hypothèses difficilement crédibles. Marie-Anne Dujarier identifie trois
attitudes: s'adapter aux institutions, les fuir ou les transformer. Elle
conclut en proposant d'imaginer des institutions privilégiant des
activités désirables et des productions servant «la subsistance de la
vie des diverses espèces (dont la nôtre) dans leur inextricable
diversité», qui lutteraient contre les dégradations écologiques et
sociales criminelles.
En clarifiant le sens du mot travail, Marie-Anne Dujarier déjoue les
discours hégémoniques pour mettre en lumière l'ensemble des enjeux
dissimulés derrière un flou savamment entretenu. Une approche
inattendue, à la fois historique, étymologique et sociologique, qui
bouleverse les points de vue en les multipliant.
Ernest London (UCL Le Puy-en-Velay)
* Marie-Anne Dujarier, Travail, Anamosa, 2026, 112pages, 9euros.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Lire-Marie-Anne-Dujarier-Travail
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