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(fr) Socialisme Libertaire - Les mots et des choses: Le mot anarchie et ses dérivés
Date
Tue, 22 Sep 2026 20:22:36 +0300
«De tous les mots que nous passons en revue, le mot «anarchie» est le
plus infortuné. Étymologiquement, il signifie «absence d'autorité», et
il n'est apparu qu'en 1791. Il a pris tout de suite un sens péjoratif,
celui de «désordre», de «désorganisation», de «gabegie». ---- C'est
naturellement un abus de mot, qui laisserait croire que le désordre
vient fatalement du manque d'autorité, et que, tout au contraire,
l'ordre règne là où l'autorité est présente. Tout dépend, en fait, de ce
qu'on appelle l'ordre, et aussi de ce qu'on nomme l'autorité. La plupart
des gens, quand ils parlent de celle-ci, entendent l'autorité de l'État.
Or, il a existé des sociétés non étatiques où l'ordre n'était ni plus ni
moins précaire que celui dont les États se prévalent. Ce fut le cas des
Celtes avant la conquête romaine, des Indiens d'Amérique du Nord, des
aborigènes australiens. Leurs organisations sociales ignoraient l'État.
Ce n'étaient pas pour autant des so
ciétés anarchistes, car l'individu s'y pliait à un droit coutumier
tacite parfois despotique et sanguinaire, à l'application duquel
veillaient des initiés, des «sages», des patriarches. L'autorité d'un
consensus, d'un contrat social oralement transmis et réputé d'origine
divine, maintenait un ordre immuable, si l'on peut donner ce nom à
l'état de guerre quasi perpétuel qui opposait peuplades et tribus.
On met l'accent sur les désordres qui se produisent quand l'autorité
fait défaut. Pourquoi n'insiste-t-on pas sur ceux que l'autorité
provoque? Il nous semble qu'un grand désordre a régné en Europe de 1805
à 1815, que de terribles désordres ont eu lieu en 1870, puis de 1914 à
1918, puis de 1939 à 1945. Peut-on accuser l'absence d'autorité? Non,
ces suprêmes désordres, incomparablement plus vastes et plus
dévastateurs que ceux qu'a pu causer l'anarchie, ont été le fait des
États, des autorités, de gens à qui une autorité était confiée. Le
désordre est certes une chose pénible, qui peut se produire sans doute
en l'absence d'autorité, mais qui se produit à peu près certainement au
moindre excès de l'autorité.
Les dérivés du mot «anarchie» ont subi le contrecoup de la malédiction
qui l'a frappé. Les mots «anarchisme» et «anarchiste» ont, en
conséquence, subi le même anathème. L'anarchisme est pourtant une
doctrine cohérente, tant dans sa construction sociétaire que dans sa
philosophie individualiste. Mais c'est surtout le mot «anarchiste» qui a
souffert d'une déformation sémantique. Il est très généralement employé
au sens de «fauteur de désordre», de «terroriste», de «lanceur de bombes».
Sans doute y a-t-il une part de vérité dans ces définitions
accusatrices. Les anarchistes ont fréquemment été à l'origine de grèves
dures et sévères; ce fut le cas pour certaines de celles qui éclatèrent
en 1936, et qui furent «récupérées» par les communistes et par la C.G.T.
Or une grève est un désordre, à coup sur. Mais, souvent, il se produit
en réaction contre un désordre beaucoup plus grand, constitué par
l'écart insupportable entre les conditions de vie des diverses classes
de la société. Quand la distribution des richesses et la hiérarchie des
salaires ne sont elles-mêmes qu'un immense et scandaleux désordre
fallacieusement ordonné, la grève apparaît, en comparaison, comme un
bien petit désordre, déterminé d'ailleurs par le grand. L'accusation de
«terrorisme» est justifiée aussi parfois: il est arrivé que des
anarchistes se livrent à l'activisme de la terreur; ce fut le cas
surtout dans la dernière décennie du XIXe siècle. Là-dessus,
quelques mots sont nécessaires.
* * * * *
Toutes les idéologies, quelles qu'elles soient, religieuses ou
politiques, sécrètent plusieurs sortes de partisans, plus ou moins
portés à l'action brutale, ou au contraire la répudiant. Le
christianisme, par exemple, a eu ses croisés guerriers et ses ermites
méditatifs, ses frères mendiants et ses moines-soldats. Il est des
musulmans fanatiques de la guerre sainte, d'autres qui se contentent de
la prière. Ce sont pourtant là des religions dogmatiques. L'anarchisme,
qui est tout le contraire d'un monolithisme, et qui se fonde à la fois
sur la raison et sur la tolérance, ne pouvait qu'enfanter une grande
diversité d'attitudes; aussi ne faut-il pas s'étonner de voir voisiner
dans ses rangs des terroristes et des non-violents (la non-violence
n'équivalant nullement à une passivité). Il n'est pas question de
proposer en exemple ceux des anarchistes qui usèrent du terrorisme; mais
il serait partial de les désavouer sans nuances; s'ils ne firent pas
vaciller le vieux mo
nde sur ses bases, ils donnèrent un coup de semonce à une époque où le
prolétariat était plongé dans la misère et le désespoir. Leur révolte
prend aujourd'hui la valeur d'un fait historique, qui, sans requérir
d'apologie, est considéré de façon plus compréhensive qu'autrefois: on
ne juge pas toujours le passé du même oeil que le présent.
Le terrorisme n'a tenu qu'une très petite place dans l'activité des
anarchistes; en outre, des mouvements politiques de toutes sortes ont,
beaucoup plus que le leur, employé des méthodes de terreur. En Russie,
avant la révolution, il y eut des terroristes dans tous les camps
opposés au tsarisme, y compris chez les bolchevistes. Gavrilo Princip et
son camarade Gabrilovitch, qui assassinèrent l'archiduc
François-Ferdinand et sa femme le 28 juin 1914 à Sarajevo, et
déclenchèrent ainsi la monstrueuse hécatombe de la Première Guerre
mondiale, n'étaient pas des anarchistes, mais des patriotes serbes;
Raoul Villain, qui tua Jaurès un mois plus tard, était un maurrassien,
tout le contraire d'un anarchiste. Et il est fort à présumer que ce ne
sont pas des anarchistes qui ont dynamité la statue de Jaurès à Carmaux.
Dans l'histoire du terrorisme, on peut dire que l'anarchisme tient une
place assez modérée. De nos jours, les grands attentats terroristes qui
jalonnent le co
nflit devenu permanent entre les Israéliens et les Palestiniens sont
le fait de nationalistes des deux bords. On omet d'ailleurs volontiers,
quand on fait le procès du terrorisme, de citer à la barre le terrorisme
étatique, qui est constant; n'oublions pas que les grandes puissances se
flattent d'assurer la paix du monde par l'équilibre de la terreur
qu'inspire l'armement nucléaire dont elles se sont dotées.
Il découle de cela que confondre l'anarchiste avec un lanceur de bombes
est parfaitement dérisoire. Si l'on faisait le compte, on serait forcé
de constater que les anarchistes ont lancé un bien petit nombre de
bombes, comparé à celui des projectiles déversés par les aviateurs d'une
foule de nations au cours du dernier conflit. Des villes comme Coventry
et Rotterdam furent rasées; un bombardement de Hambourg tua cent mille
personnes en une seule nuit; les bombes incendiaires brulèrent Dresde,
les bombes explosives pulvérisèrent Saint-Lô. Ce ne sont pas des
anarchistes qui ont lancé toutes ces bombes, et non seulement ce n'est
pas eux, mais, tout au long des guerres inexpiables fomentées par la
grande truanderie internationale, la plupart d'entre eux se sont
efforcés de ne pas y participer, la plupart sont innocents des millions
de crimes perpétrés, ce qui ne les a pas empêchés d'en être souvent
victimes, notamment quand leur abstention volontaire était qualifiée
de trahison. Rappelons enfin que ce ne sont pas ces prétendus
«lanceurs de bombes» qui ont inventé, fabriqué et lancé sur les villes
japonaises la bombe atomique; ils n'y sont strictement pour rien.
* * * * *
Hélas! On ne peut pas grand-chose contre le glissement de sens d'un mot.
Le mot «falot», qui jadis voulait dire «plaisant», signifie aujourd'hui
«terne»; le billion, qui fut l'équivalent du milliard, vaut mille
milliards depuis 1948; un bi-hebdomadaire qui, du temps de Littré,
paraissait une fois toutes les deux semaines, paraît de nos jours deux
fois par semaine. L'usage est souverain; il s'exprime par la vox populi;
et il a donné aux mots «anarchie» et «anarchiste» une signification dont
les meilleures intentions n'ont pu triompher.
Gaston Leval, à cause de cela, ne l'utilisait pas; ce courageux lutteur,
réfractaire, insoumis, volontaire d'Espagne, qui ne mettait pas son
drapeau dans sa poche, évitait pourtant le mot «anarchiste»; il lui
préférait le mot «libertaire», moins frappé de double sens. Au
contraire, Charles-Auguste Bontemps a entrepris de relever le mot
«anarchiste» et de lui rendre, ou plutôt de lui maintenir, son sens
noble; dans ses écrits, il se réfère à la philosophie anarchiste, il
trace une règle de vie qu'il qualifie lui-même d'«anarchiste», et dont
il était en personne un exemple presque érémitique et tout à fait
désintéressé; et à la tribune, même devant des auditoires conformistes
et bourgeois, il s'est toujours présenté comme anarchiste.
Ajoutons, pour qu'on ne nous reproche pas de l'avoir omis, qu'il existe
dans la faune humaine, si diverse, et si fertile en phénomènes, une
variété qui se dénomme elle-même «anarchiste de droite». Elle est
composée surtout de critiqueurs atrabilaires, misanthropes, au sourire
rare, faisant grise mine à tout, et portés, non sans talent ni parfois
sans panache, au pamphlet dilettantiste, passéiste et blasé. Le
dramaturge Jean Anouilh est la plus haute figure de cette catégorie
d'«anarchistes», auxquels les véritables anarchistes ne reconnaissent
généralement aucun caractère représentatif. Les «anarchistes de droite»,
estiment ceux-ci, déparent plutôt leur image de marque, mais j'en ai
connu des spécimens pittoresques qui, retranchés du lot, manqueraient
fâcheusement à l'échantillonnage.»
SOURCE initiale: Espoir, journal de la CNT-AIT (décembre 1981)
SOURCE: Partage Noir
https://www.socialisme-libertaire.fr/2026/06/les-mots-et-des-choses-le-mot-anarchie-et-ses-derives.html
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