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(fr) Monde Libertaire - Quelle guerre contre l'orpaillage en Guyane?
Date
Sun, 20 Sep 2026 22:49:06 +0300
La question, volontairement provocatrice, veut susciter des réflexions
et se détacher d'une réponse dogmatique simpliste. En ce qui concerne la
guerre, les plus grands penseurs libertaires eux-mêmes n'ont pas
toujours réussi à tenir une position claire, à l'instar de Pierre
Kropotkine et son Manifeste des seize de 1916, soutenant la guerre
contre l'impérialisme allemand. Sur la question de la Guyane, la lecture
de l'ouvrage de Carlos Taibo, sur les anarchismes d'Outre-mer [note] ,
fait comprendre que la propagande libertaire peut se diffuser à
l'ensemble du monde sans culpabiliser, à partir du moment où elle se
décolonise elle-même. ---- Les autochtones de Guyane se meurent ---- En
Guyane française, l'or a toujours suscité d'intenses passions, avalant
les Hommes et la Terre. Aujourd'hui, environ 10 tonnes d'or (à plus de
100 euros le gramme) sont chaque année extraites par jusqu'à 10 000
garimpeiros, orpailleurs clandestins, majoritairement brésiliens. Un pic
du no
mbre de placers (chantiers aurifères) illégaux a été atteint en
février 2026, selon les campagnes de survol de la forêt menées par
l'État: 189 placers sur lesquels, après avoir défriché la forêt à la
tronçonneuse et engins de chantier, les garimpeiros, sous la
surveillance de gardes armés, lessivent les sols à l'aide de
lances-monitor projetant à haute-pression de l'eau des criques
avoisinantes. La terre devient boue et l'or est récolté sur des planches
inclinées, puis amalgamé par du mercure en vente libre au Surinam
voisin. La terre devenue liquide, contenant d'innombrables quantités de
métaux lourds - dont le mercure, auquel il faut rajouter celui d'origine
anthropique -, se déverse dans les cours d'eau: les matières en
suspension rendent les rivières turbides, empêchant toute vie aquatique;
le mercure devenu méthylmercure se transmet aux poissons et vient
empoisonner enfants et femmes enceintes autochtones qui les consomment
depuis toujours. La prése
nce des orpailleurs génère trafic d'armes, de drogue, prostitution et
règlements de comptes meurtriers. Les pirogues de ravitaillement des
camps (électronique, générateurs, outils, nourriture, etc.) harcèlent
les villages autochtones de leur bruit, nuit et jour. Les habitants sont
menacés; leur mode de vie traditionnel issu de la forêt est mis en
danger: l'eau devient mortelle, le gibier diminue, car chassé par les
garimpeiros, tout comme les pigments qui servent aux arts traditionnels
et qui se raréfient, au fur et à mesure de la déforestation. Les
autochtones de Guyane se meurent, beaucoup se réfugiant dans
l'alcoolisme ou les nouvelles Églises évangélistes américaines: le taux
de suicide chez les autochtones wayana du Haut-Maroni, pris dans une
crise d'identité profonde, est 10 à 20 fois supérieur à celui de l'Hexagone.
Alors, que fait l'État?
Une action judiciaire a été entamée par des associations
environnementales et des représentants des peuples autochtones, visant à
faire reconnaître la carence fautive de l'État dans la lutte contre
l'orpaillage illégal et à solliciter davantage de moyens humains et
matériels: l'augmentation du nombre de militaires et de gendarmes
affectés à cette lutte précise est une des premières revendications
portées, la mort dans l'âme. En effet, face à la menace, l'État ferait
trop peu: les 70 millions d'euros annuels alloués se comparent avec les
600 millions de l'opération Sentinelle devenue inutile; les 350
militaires et gendarmes quotidiennement en forêt font piètre figure par
rapport aux 3 200 membres des forces de l'ordre déployés le 25 mars 2025
à Sainte-Soline.
Le tribunal administratif ayant rejeté le recours des associations en
mai 2026, les chefs coutumiers wayana du Haut-Maroni ont écrit au préfet
de la Guyane sur un ton menaçant, l'interdisant de venir mettre les
pieds dans leur territoire ancestral si une véritable guerre contre
l'orpaillage illégal n'était pas menée. De l'autre côté, sur le
Haut-Oyapock, les chefs teko et wayampi de Camopi indiquent également
vouloir mener une guerre, précisant que leurs peuples en ont mené depuis
des millénaires pour survivre.
Il va sans dire que les villages wayana du Haut-Maroni disposent de
pratiques libertaires bien plus avancées que les communes de l'Hexagone:
si les rapports de domination, de pouvoir et d'argent n'y sont pas
absents, les décisions sont, par exemple, souvent prises à la suite d'un
exercice de délibération directe, impliquant tous les habitants
intéressés, sous le tukusipan, carbet [note] principal du village.
Que ces mêmes habitants souhaitent prendre les armes contre les
orpailleurs, ou que l'État le fasse à leur place, peut donner des
vertiges au dogmatique anarchiste antimilitariste. Une guerre uniquement
dédiée à la protection de sa santé et de son environnement serait-elle
juste? Depuis une vingtaine d'années et avant que l'État n'initie ses
opérations Anaconda, Harpie et Harpie II, les autochtones de l'Oyapock
et du Maroni avaient déjà tenté d'organiser eux-mêmes leur défense: les
échanges de coups de fusil avec les garimpeiros ou mises en place de
câbles en travers des rivières pour empêcher le passage ont été des
moments de grande intensité avec la préfecture et la gendarmerie, criant
au trouble à l'ordre public. Les autochtones connaissent bien davantage
la forêt que les militaires du 9e RIMA à l'ouest ou du 3e REI à l'est,
et davantage encore que les gendarmes mobiles. Certains sont intégrés
aux forces armées en tant que piroguiers et militaires ré
servistes. Ne serait-il pas plutôt à eux seuls de mener cette guerre?
Mais avec quels moyens?
La seule autre solution proposée par l'État, outre la guerre, est, sans
grande surprise, le néo-libéralisme, à travers l'augmentation du nombre
d'autorisations d'exploitation accordées à des orpailleurs légaux qui
viendraient occuper le terrain à la place des illégaux. Mais ces
«légaux» détruisent autant la forêt, puisque, selon un rapport de l'ONF
dévoilé au public en 2026, les trois quarts de ceux-ci commettent des
infractions à la législation minière et environnementale.
D'autres voies sont peut-être possibles:
Amélioration des conditions de vie dans le Nordeste brésilien, bassin
d'origine de la grande majorité des orpailleurs; embauche des
orpailleurs clandestins dans des emplois utiles en Guyane; missions de
contact et de médiation entre les orpailleurs et les autochtones pour
faire comprendre les problèmes de chacun, etc.
Mais peuvent-elles être mises en place en urgence et sont-elles viables
pour 10 000 garimpeiros fuyant la misère, endettés ou sous la pression
des factions mafieuses brésiliennes, alors que les emplois rémunérés
pour les autochtones, autant voire moins nombreux, manquent cruellement
et que les faibles allocations familiales et pour le chômage se boivent
dans l'alcool?
Les territoires d'Outre-mer français, toujours pas statutairement,
économiquement et moralement décolonisés, semblent être un angle
relativement mort des discussions anarchistes. Que peuvent répondre les
militants libertaires au cri d'alarme des autochtones? Si l'option des
armes n'est pas acceptable idéologiquement, quelles solutions concrètes
peuvent être apportées pour mettre fin en urgence à cette catastrophe
sanitaire, environnementale et culturelle?
Antoine Le Scolan
Individuel 973
https://monde-libertaire.net/?articlen=9201
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