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(fr) Yeryuzu Postasi [TUR] - La misère de l'apolitisme et les origines de gauche de l'anarchisme - Rafael V. da Silva (tr) [Traduction automatique]
Date
Fri, 31 Jul 2026 22:34:10 +0300
«Les éléments problématiques et les lacunes de la pratique théorique
anarchiste ne peuvent être résolus par une "mutation génétique" fondée
sur le rejet de la lutte des classes, ni par une prise de position
tranchée "au-delà de la droite et de la gauche".» - Pier Francesco
Zarcone ---- «Toutefois, il est important que ceux qui se définissent
comme de gauche comprennent clairement que l'emploi du terme «gauche»
exige l'acceptation des principes fondamentaux qui définissent
pleinement le sens de ce mot et légitiment son utilisation.» - Murray
Bookchin ---- Le philosophe Norbert Bobbio, abordant la question de la
validité des concepts de «gauche» et de «droite», affirme que «ce ne
sont pas des concepts absolus. Ce sont des concepts relatifs. Ce ne sont
ni des concepts essentiels ni des concepts ontologiques. Ce ne sont pas
des qualités inhérentes à l'univers politique [...] Ils représentent une
topologie politique particulière» (BOBBIO, 2011, p. 91). En p
ratique, cela signifie qu'une personne est toujours de gauche par
rapport à une personne de droite, et inversement. Étant donné qu'être de
droite ou de gauche implique de prendre position dans un univers
politique concret, adopter (ou ne pas adopter) certaines positions dans
cet univers (par exemple, lors d'une crise politique dans un pays)
revient à s'engager pour des positions de gauche ou de droite. Par
conséquent, il n'existe pas de personne «ni de droite ni de gauche»
(même si elle le souhaite), car la topologie est comme une carte. On
peut nier sa position spatiale, mais cela ne signifie pas qu'on n'y est pas.
Bobbio souligne également qu'historiquement, la dichotomie gauche-droite
s'est construite entre ceux qui estiment que «nombre des inégalités qui
les indignent et qu'ils souhaitent éliminer sont sociales et donc
abolissables», et ceux qui pensent que «les inégalités sont naturelles
et donc inéliminables» (BOBBIO, 2011, p. 105). L'anarchisme s'est
clairement rangé du côté du premier groupe et, comme l'affirme le
chercheur Lucien van der Walt, «la vaste tradition anarchiste a exercé
une influence considérable sur l'histoire du mouvement ouvrier et
paysan, ainsi que sur l'histoire de la gauche en général» (VAN DER WALT,
2017, p. 83).
Il existe un certain consensus parmi les historiens et les politologues
sur le fait que l'émergence de la dichotomie gauche-droite est liée à la
Révolution française et, quoique dans un cadre très limité, à la quête
d'égalité politique et sociale. On sait que l'opposition entre les
partisans de politiques plus conformes aux aspirations du peuple et ceux
qui défendaient les intérêts des classes aristocratiques et bourgeoises,
alors en pleine ascension sur la scène politique française, s'est
manifestée au sein de l'Assemblée nationale constituante.
Lors d'une réunion tenue au Manège, salle de réunion située derrière le
palais des Tuileries, la disposition des chaises avait permis de former
des groupes Gauche, Droite et Centre. À la gauche du président de
l'Assemblée siégeaient les défenseurs des droits du peuple; à sa droite,
les conservateurs, partisans de la fin de la Révolution; et au centre,
les défenseurs d'une monarchie constitutionnelle où les pouvoirs du roi
seraient limités par des lois votées par l'Assemblée. Il convient de
noter qu'à cette époque, les partis politiques n'existaient pas encore
en France, mais que des factions politiques distinctes allaient bientôt
commencer à émerger.
La Première Classe (clergé) et la Deuxième Classe (noblesse) se
situaient à droite de la Troisième Classe (bourgeoisie supérieure et
inférieure, paysans et ouvriers urbains). La Troisième Classe
représentait plus de 80 % de la population; elle ne formait pas un bloc
homogène et son unité était fragmentée par des divisions internes et des
clivages de classe. Par exemple, les sans-culottes, segment urbain de la
Troisième Classe, fournissaient d'importants cadres aux Enragés, groupe
social situé à gauche des conservateurs et des Jacobins, qui prônait des
mesures radicales telles qu'un programme d'aide aux pauvres, la
confiscation du blé et l'imposition des riches. Comme le souligne Daniel
Guerín:
En réalité, au coeur de la Révolution française se trouvaient deux types
de révolution très différents, ou, si l'on préfère, deux pouvoirs
antagonistes: l'un, émanant de l'aile gauche de la bourgeoisie, l'autre,
du proto-prolétariat (petits artisans et salariés). Le premier groupe
était autoritaire, voire dictatorial, centralisateur et répressif envers
les plus démunis. Le second était un groupe démocratique et fédéraliste,
composé des 48 assemblées de la ville de Paris et des communautés
populaires des villes de province, que l'on pourrait aujourd'hui
qualifier de conseils ouvriers, c'est-à-dire liés à la Commune de Paris
(7). Je n'hésite pas à affirmer que ce second pouvoir était
fondamentalement libertaire, préfigurant en quelque sorte la Commune de
Paris de 1871 et les soviets russes de 1917; à l'inverse, le premier
pouvoir, surtout après le coup d'État, fut qualifié de jacobin tout au
long du XIXe siècle. (GUERÍN, 1973)
Ainsi, le clivage gauche-droite ne trouve pas seulement son origine dans
l'Assemblée constituante (embryon de l'État bourgeois), mais résulte
également de débats qui ont dépassé le cadre de cette assemblée et
touché de larges pans de la société française. Réduire la droite et la
gauche à de simples concepts au service de querelles intestines, c'est
appréhender la société et ce processus historique en France avec une
vision réductrice. Si Guérín a souligné l'existence, durant la
Révolution française, de segments sociaux aux aspirations politiques
plus libertaires, il est important de préciser que la simple existence
de ces segments n'a pas suffi à jeter les bases de l'émergence de
l'anarchisme au XVIIIe siècle (Corría, 2012, p. 63).
La période qui suit la Révolution française, du Congrès de Vienne (1815)
au Printemps des nations (1848), est donc une période de lutte entre
libéraux et conservateurs, et de prise de distance croissante des
ouvriers vis-à-vis de l'influence libérale. Cette période constitue un
tournant décisif dans la consolidation des fondements matériels et
idéologiques de la formation de l'anarchisme. Le Printemps des nations
de 1848 s'étend sur la quasi-totalité du continent européen et
bouleverse le jeu politique de la classe dirigeante. Bien que les
ouvriers aient été le moteur de ce mouvement de protestation, qui
réunissait également des agendas libéraux et nationalistes, tous les
régimes renversés par le soulèvement, à l'exception du régime français,
furent rétablis dix-huit mois après son déclenchement. Ces processus
furent progressivement orientés selon les intérêts bourgeois, qui
s'emparèrent du mouvement en utilisant une rhétorique nationaliste. Ainsi �
�mergea un nouveau mouvement ouvrier, et avec lui se forgea un
discours politique antibourgeois et internationaliste, rompant avec la
rhétorique patriotique jacobine. Les positions politiques ne sont pas
immuables et évoluent avec le temps. Ainsi, tandis que la bourgeoisie,
qui contrôlait déjà de nombreux États-nations, s'est déplacée vers la
droite car il était dans son intérêt de maintenir le nouvel ordre social
des États bourgeois, les ouvriers, situés à gauche des nouveaux
dirigeants, aspiraient à une véritable égalité sociale et plaidaient
pour un changement de la situation existante.
Ainsi, les ouvriers et leur mouvement organisé commencèrent à s'opposer
aux gouvernements en place et à militer pour l'extension des droits
sociaux; ils se positionnèrent ainsi à la gauche des conservateurs et
des capitalistes. Selon Guerín (1975), une grève générale eut lieu à
Paris en 1840, et «on observa une augmentation du nombre de journaux
ouvriers dans les années qui suivirent». Avec la fondation de
l'Association internationale des travailleurs (AIT) en 1864, un courant
politique doté d'une identité propre émergea, dépassant les limites de
l'horizon politique de la Révolution française et proposant, lors de son
deuxième congrès (1867), de faire de l'AIT «le centre d'action de la
classe ouvrière contre le capital» (SAMIS, 2015, p. 170). En bref, il
s'agissait d'un courant prolétarien et socialiste qui réunissait les
traditions mutualistes, collectivistes et communistes, mais qui, malgré
leurs divergences, ne partageait que peu de points communs quant
à la réalisation de l'égalité sociale et à la fin du capitalisme.
Autrement dit, le débat au sein du camp socialiste portait sur la
réorganisation globale de la société selon des principes
révolutionnaires. Et quiconque évoque la réorganisation de la société,
qu'il le veuille ou non, participe à un débat politique.
Qu'on le veuille ou non, «l'anarchisme et le marxisme, à leurs origines,
puisent à la même source prolétarienne, une source de gauche. Et sous
la pression de la classe ouvrière naissante, ils se sont attelés à la
même tâche ultime», qui, selon l'auteur, «consiste à abolir l'État
capitaliste en remettant les moyens de production entre les mains des
travailleurs» (Guerin, 1975). Même dans le domaine du langage, des
concepts communs ont été adoptés (certains controversés, d'autres non).
Contrairement à l'optimisme de Guérin et à sa tentative ultérieure,
finalement infructueuse, de synthétiser marxisme et anarchisme, ce
terrain d'entente n'a pas émergé sans divergences internes. Certes, des
divergences existaient, mais tous se sentaient appartenir au même camp,
à la même cause socialiste, car ils luttaient sur le terrain de la
classe ouvrière. Ce que nous appelons aujourd'hui anarchisme a pris
forme au sein de ce camp politique - socialiste et ouvrier. L'anarchisme
est donc né comme un mouvement de gauche, socialiste et libertaire; ou,
comme l'écrivait Kropotkine dans son article classique de l'Encyclopædia
Britannica:
Concernant leurs conceptions économiques, les anarchistes, à l'instar de
tous les socialistes dont ils forment la gauche, affirment que le
système actuel de propriété privée des terres et notre production
capitaliste axée sur le profit constituent un monopole contraire aux
principes de justice et d'utilité. (KROPOTKIN, 1910)
Une analyse étymologique du terme «anarchie» et de ses dérivés pourrait
ne révéler qu'une négation - la négation du gouvernement, de l'État, de
l'autorité - c'est-à-dire les aspects «destructeurs» de la critique
sociale. Or, l'anarchisme a toujours comporté des éléments constructifs,
des objectifs et des stratégies pour les atteindre. Ces éléments sont
historiquement déterminés et ne sont pas une invention des «sept sages»
¹ . Par conséquent, tenter de comprendre l'anarchisme uniquement par
l'étymologie (le sens du mot) peut conduire à de graves distorsions.
C'est pourquoi il est essentiel de toujours considérer les
significations dans leurs contextes historiques et concrets. Est-il
possible de comprendre le christianisme ou le marxisme en se contentant
d'examiner le sens du mot?
Aucune étymologie ne peut expliquer l'origine et le développement d'une
idéologie. Nous ne pouvons comprendre le sens de ces concepts qu'à
travers les mouvements concrets au sein desquels ils se sont formés et
l'évolution ultérieure de ces mouvements.
Cependant, suite à cette scission et à la fondation de l'Internationale
anti-autoritaire en 1872 - une organisation populaire et ouvrière qui
rassemblait la plupart des anarchistes européens - le terme «anarchie»
et ses dérivés commencèrent à être utilisés plus régulièrement par les
anarchistes. Comme le soulignent Marianne Enckel (1991, p. 199, cité par
Corrêa; Silva, 2013) et René Berthier (2010, p. 127, cité par Corrêa;
Silva, 2013), Mikhaïl Bakounine et James Guillaume hésitaient à employer
le terme «anarchiste» précisément en raison de la perception générale
qui y était associée.
Nous insistons sur le fait que l'émergence de l'anarchisme est
indissociable de la trajectoire du socialisme et des luttes ouvrières.
D'un point de vue historiquement rigoureux, on ne peut aborder
l'anarchisme avant les luttes qui allaient aboutir à la formation du
syndicalisme révolutionnaire et de l'Association internationale des
travailleurs. L'anarchisme est apparu comme un mouvement socialiste et
libertaire, à la gauche des capitalistes, des conservateurs et des
aristocrates. Lucien van der Walt souligne que même les auteurs qui
emploient des définitions très vagues de l'anarchisme reconnaissent
qu'il n'existait pas avant 1860 (VAN DER WALT, 2013, p. 3).
L'anarchisme constitue donc une forme de socialisme caractérisée par un
ensemble spécifique de principes politico-idéologiques, notamment
l'opposition à l'État (Corría et Silva, 2013). Né du rejet de diverses
thèses marxistes (telles que la prise de contrôle de l'État et
l'abolition du parlementarisme), l'anarchisme partage néanmoins la
critique du capitalisme, l'anticapitalisme et la nécessité d'une
révolution sociale violente pour transformer radicalement la société.
D'après les recherches, l'émergence, la diffusion et la pleine formation
de l'anarchisme se sont produites en moins de vingt ans, entre 1868 et
1886. Par conséquent, l'anarchisme n'est ni un esprit anti-autoritaire
existant dans différents contextes historiques, ni une vague tendance
anti-étatique remontant à l'Antiquité. Cette définition (générale) est
non seulement historiquement inexacte, mais elle correspond davantage à
la conception que se font ceux qui perçoivent l'anarchisme comme un
rejet de l'autoritarisme en place dans la société, une sorte de
philosophie de vie personnelle.
L'émergence de l'anarchisme peut être retracée historiquement non pas
parce que les historiens le souhaiteraient, mais précisément parce que
c'est durant cette période que ce phénomène s'est établi et est devenu
plus clairement identifiable.
Durant cette période, l'anarchisme s'implanta non seulement en Europe
occidentale, mais aussi en Amérique du Nord, en Amérique latine et en
Afrique du Nord. Ses principaux bastions étaient Cuba, l'Égypte,
l'Espagne, les États-Unis, la France, l'Italie, le Mexique, le Portugal,
la Suisse et l'Uruguay. Les travailleurs, organisés au sein de
syndicats, s'opposèrent de plus en plus à une bourgeoisie de plus en
plus structurée. C'est dans ce contexte que le terme «anarchisme»
commença à prendre sens et devint par la suite le sujet de sa première
étude universitaire.² Selon le chercheur Benedict Anderson, l'anarchisme
et le syndicalisme étaient non seulement «l'élément dominant de la
gauche radicale internationaliste et consciente de ses propres enjeux»,
mais aussi «le principal instrument de l'opposition mondiale au
capitalisme industriel, à l'autocratie, à la grande propriété foncière
et à l'impérialisme». Au début du XXe siècle, parler d'anarchisme reven
ait à parler des mouvements ouvriers urbains et, dans une moindre
mesure, des mouvements paysans - et non du mode de vie personnel des
professions libérales. Selon cet historien, au moins de la fin du XIXe
siècle à la Première Guerre mondiale, parler de la gauche
révolutionnaire revenait à parler d'anarchisme, de syndicalisme
révolutionnaire et d'anarcho-syndicalisme. Par conséquent, une grande
partie du discours que nous considérons comme de gauche s'est développée
inextricablement liée à une pratique concrète dans laquelle les
anarchistes ont joué un rôle décisif, et non marginal.
Un changement significatif survint en 1890 avec la fondation de la
Deuxième Internationale. Cette internationale, qui avait déjà exclu les
anarchistes de ses membres malgré son pluralisme doctrinal, initia un
mouvement au sein des partis socialistes et ouvriers en faveur de la
lutte parlementaire. Ainsi, le socialisme devint un concept englobant
non seulement la lutte pour l'égalité et la lutte anticapitaliste, mais
aussi, pour certains, la lutte pour les élections et la représentation
de classe. Par conséquent, les activités de la Deuxième Internationale
suscitèrent un débat sur la signification du socialisme.
Dans un article de 1896 (et dans des articles ultérieurs), Errico
Malatesta aborde la confusion qui naît de l'emploi des termes
«socialisme» et «anarchisme» comme synonymes. Selon l'anarchiste
italien, «socialisme et anarchisme ne sont pas des termes opposés ou
équivalents, mais étroitement liés». Malatesta, qui se considérait comme
socialiste, mais aussi anarchiste au sein de ce courant, souligne
également (se distinguant ainsi des autres variantes du socialisme) que
«le socialisme d'État nous paraît impossible» (MALATESTA, 2014, p. 50).
Par conséquent, le révolutionnaire italien ne rejette pas l'anarchisme
comme composante constitutive du socialisme (et donc de la gauche), mais
(au grand dam de certains penseurs naïfs) il ouvre le débat sur ce
concept et réexamine ses significations anciennes, façonnées par les
actions syndicalistes et anarchistes des années précédentes.
Chez les anarchistes, la nécessité de se distinguer des marxistes était
une préoccupation constante. Cette préoccupation s'accentua, surtout
après la Révolution russe - ou plutôt, suite à la persécution des
anarchistes par les bolcheviks - car les anarchistes adoptèrent un ton
plus prudent. Ce n'est pas un hasard si les anarchistes commencèrent à
utiliser moins fréquemment les mots «socialisme» et «communisme»; cette
démarche visait toujours à se démarquer du communisme russe et
impliquait d'ajouter l'adjectif «libertaire» devant ces deux termes.
Durant la période d'hégémonie stalinienne au sein du mouvement ouvrier
et face aux chasses aux sorcières perpétrées dans les démocraties
capitalistes, alimentées par l'anticommunisme et la répression des
gouvernements staliniens, les anarchistes s'efforcèrent de faire revivre
leur idéologie, tant sur le plan pratique que théorique. Ils rejetaient
sans équivoque la dictature du prolétariat et les régimes staliniens
autoritaires, mais n'ont jamais cessé de défendre leur programme
politique et de lutter en fonction des réalités auxquelles la réalité
était confrontée.
Nous formulons l'hypothèse que ceux qui considèrent l'anarchisme comme
n'étant ni de gauche ni de droite sont contraints soit d'adopter une
vision extrêmement superficielle de son histoire, soit d'ignorer des
phases importantes de son militantisme afin d'occulter sa vaste
tradition de lutte des classes. Selon le chercheur Lucien van der Walt,
«le mouvement a certes décliné à partir des années 1940, mais il a
conservé toute son importance dans de nombreux autres contextes,
notamment en Bulgarie et en Italie après la Seconde Guerre mondiale»
(VAN DER WALT, 2017, p. 108). Des anarchistes ont participé à des
syndicats et à des mouvements d'opposition syndicale à Cuba, en
Argentine, au Brésil, en Bolivie, en Uruguay, en France, en Angleterre,
etc., durant les années 1940 et 1950. En 1951, en Argentine, en
Autriche, en Bulgarie, à Cuba, au Danemark, en France, en Allemagne, en
Angleterre, en Italie, aux Pays-Bas, en Norvège, au Portugal, en
Espagne, en Suède, etc., ave
c la participation de délégations ouvrières de divers pays,
l'Internationale syndicaliste (fondée en 1922) fut rétablie (CORRÊA,
2012, p. 234-235). La situation des syndicats était alors bien
différente des périodes précédentes. Malgré la bureaucratisation
croissante, les anarchistes ne cédèrent pas au sectarisme et agissaient
partout et par tous les moyens possibles. Évitant la naïveté qui sied à
ceux qui manquent d'expérience concrète ou qui aspirent au titre de
«shaoliniste libertaire», ils formèrent un mouvement syndical en 1959 (à
Rio de Janeiro et à São Paulo) avec des socialistes indépendants et
manifestèrent leur solidarité avec les immigrés de diverses opinions
politiques dans les années 1940 et 1950.
Moins marquée que la précédente «vague», la quatrième vague de
l'anarchisme, sans pour autant s'écarter de l'axe de classe, a été
caractérisée par la participation des anarchistes à des luttes armées,
des guérillas et/ou des insurrections en Espagne, en Uruguay, en
Argentine, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Grèce et en France
(CORRÊA, 2012, p. 235). Durant cette période - malgré les difficultés
d'accès à l'ensemble des expériences historiques - la violence
révolutionnaire semble avoir été encouragée par les mouvements de masse
et les syndicats institutionnels.
Les événements de mai 1968 en France - présentés à tort comme un simple
soulèvement étudiant, mais qui ont en réalité uni dix millions de
grévistes - et les mouvements similaires à travers le monde, ont été
significatifs non seulement pour l'anarchisme, mais pour la gauche en
général. Cet événement a ravivé les énergies révolutionnaires
emprisonnées par le stalinisme et a permis un renouveau théorique
important, quoique problématique.
Les expériences de syndicats de masse avec une participation anarchiste
significative, comme la Confédération nationale du travail espagnole
(CNT), qui comptait 300 000 membres entre 1977 et 1978 et a connu depuis
de nombreuses scissions, sont également importantes dans ce contexte.
Malgré toutes ces expériences de masse ancrées dans la classe ouvrière,
la mythologie de l'«ancien» et du «nouvel» anarchisme fut entretenue (et
accueillie favorablement par ceux qui aspiraient à un anarchisme
«modéré») par divers intellectuels, dont beaucoup étaient issus des
rangs de l'Insurrection de Mai 68 en France. Ces intellectuels
ignoraient la présence active et ancrée dans la lutte des classes,
notamment au sein des mouvements sociaux et syndicaux des années 1950 et
1960. À cette époque, l'anarchisme de lutte des classes et ses racines
dans les luttes syndicales et de masse semblaient appartenir au passé.
La représentation des anarchistes comme de simples gardiens de la
mémoire, rédacteurs de journaux ou rats de bibliothèque ( bien que tous
ces rôles aient également compté) convenait à ceux qui niaient un aspect
fondamental de l'histoire anarchiste. Or, cette vision était inexacte,
du moins pour la période des années 1940, 1950 et 1960. Pour ne pas
ennuyer le lecteur, je ne mentionnerai que deux expériences qui
contredisent cette image: la grève d'un an de la Fédération des
constructeurs navals (FOCN) en 1956, la plus longue grève de l'histoire
argentine, et l'anarchisme armé en Bulgarie.
Certains intellectuels apparus durant la période de Mai 68, ignorant les
mouvements de masse auxquels les anarchistes participaient activement,
se sont concentrés sur des auteurs et intellectuels spécifiques (parfois
peu connus) pour confirmer une rupture entre «ancien» et «nouvel» (ou
post-)anarchisme. La rareté ou la difficulté de diffuser des ouvrages
historiques sur l'anarchisme des années 1940 aux années 1970 a contribué
à ancrer l'idée que l'anarchisme s'était détaché de la lutte des classes
et qu'un retour à la lutte des classes était impossible, impliquant
l'abandon de toute perspective de classe. Ignorant leur propre histoire,
certains anarchistes ont rompu volontairement les liens qui les
unissaient à la génération précédente. Cette rupture n'a fait
qu'engendrer de nouveaux problèmes, car une action politique efficace
requiert une analyse historique pour déterminer les limites et les
possibilités des processus politiques collectifs.
Chapitre 2: L'anarchisme et l'assaut néolibéral: «post-» anarchisme? La
chute du mur de Berlin en 1989 a amené de nombreux chercheurs à
s'interroger sur la pertinence des catégories de «gauche» et de «droite»
pour appréhender la réalité. L'ouvrage du penseur néolibéral Francis
Fukuyama défendait avec aisance la fin des idéologies et la «fin de
l'histoire» dans le contexte de l'universalisation et de
l'homogénéisation du système économique capitaliste. En réalité,
Fukuyama défendait une vieille thèse de droite selon laquelle la société
ne connaîtrait pas de transformation fondamentale et que le capitalisme
constituait le système économique et social optimal. Fukuyama
s'attaquait ainsi à l'idée de révolution et de transformation sociale.
Il considérait la démocratie capitaliste de marché comme le meilleur
modèle de société et le libéralisme économique comme l'apogée de
l'évolution sociétale humaine (KANAAN, 2005, p. 1).
Les années 1980 furent marquées par une tentative planifiée et
préméditée de saper et d'anéantir la pensée critique de gauche en Europe
et ailleurs (ROCKHILL, 2017), concomitante au processus de privatisation
en Europe de l'Est et aux stratégies thatchériennes agressives mises en
oeuvre sur les ruines du «vrai» communisme (MAZOWER, p. 377). Par
ailleurs, la «vieille» gauche parlementaire, née des cendres du mur de
Berlin et confrontée au pragmatisme de l'eurocommunisme, demeura
résolument attachée à la démocratie bourgeoise et à son projet de
compromis de classe. Elle se limita à proposer une gestion humaine du
système capitaliste de domination revitalisé. La fin de la polarisation
de la Guerre froide véhiculait l'idée bourgeoise que le débat de classe
(longtemps sous l'hégémonie du stalinisme) appartenait au passé.
L'anarchisme dut faire face à des défis considérables durant cette
période. Dans certains pays, elle est restée confinée à de petits
cercles militants, tandis que dans d'autres, elle a du être
entièrement reconstruite sous le joug de dictatures militaires et
d'oppression politique, sans aucun point de départ clair. Dans de
nombreux pays, la transmission de cette riche histoire de classe a été
entravée par la rupture du lien historique entre les générations (à
quelques exceptions près) et par l'absence d'un espace propice à la
transmission des concepts, si bien que de nombreux anarchistes ont du
apprendre l'anarchisme quasiment «à partir de rien».
Un contexte propice existait pour qu'une petite frange (mais bruyante)
d'anarchistes adhère sans réserve à l'idée que l'anarchisme devait
rompre définitivement avec son passé de lutte des classes. Par ailleurs,
bien que jamais hégémonique, un courant individualiste entourait le
milieu intellectuel anarchiste, opérant au sein d'un monde néolibéral
qui produisait en masse une idéologie prônant le culte de l'individu,
détaché des structures sociales et responsable de lui-même.
Le communisme, en tant que déviation idéologique née de son intégration
irréversible au système capitaliste et aux normes bourgeoises, a adopté
l'eurocommunisme, un pragmatisme axé sur une gestion «humaine» du
capitalisme, tandis que l'anarchisme a adopté le «post-anarchisme» ou
«anarchisme de style de vie» pour apaiser ceux qui considéraient la
révolution et l'organisation des mouvements populaires comme dépassées.
Quelques maisons d'édition, ouvertes à l'anarchisme, ont profité de ce
contexte et publié des ouvrages allant dans ce sens.
Le premier texte reflétant l'esprit de cette période fut écrit en 1985
(en Angleterre) par l'individualiste relativement inconnu Hakim Bey,
sous le titre «Zone autonome temporaire» (ZAT). Publié initialement au
Brésil en 1995, cet ouvrage, bien que qualifié d'anarchiste, n'avait que
peu de rapport avec les idées libertariennes. Nous n'avons pas
l'intention d'en proposer ici une critique exhaustive; nous estimons que
Murray Bookchin, figure incontournable du mouvement, l'a fait de manière
plus approfondie et avec une plus grande qualité dans son livre
«Anarchisme, critique et autocritique», également publié au Brésil.⁴
Nous avons choisi ce texte en raison de sa capacité à promouvoir et
diffuser un apolitisme sous couvert de thèses libertariennes. Bien que
Bey affirme que la TAZ est «presque une évidence» (Bey, sans date, p.
3) et qu'elle «n'est pas une fin en soi, remplaçant d'autres formes
d'organisation, tactiques et objectifs» (Bey, sans date, p. 31), en
réalité, l'adoption de la TAZ (par certains courants anarchistes) a
entraîné le rejet des formes d'organisation historiques antérieures
(dont beaucoup étaient inconnues ou, à tort, associées au bolchevisme).
Dans l'histoire de l'anarchisme - qui s'étend sur 150 ans -, on ne
trouve quasiment aucune position historiquement significative prônant le
pacifisme (Tolstoï n'a pratiquement eu aucune implication concrète dans
l'anarchisme) ou, pire encore, l'abandon de l'idée de révolution.
Pourtant, selon Hakim Bey, «une position réaliste exige non seulement
que nous renoncions à attendre la "Révolution", mais aussi que nous
renoncions à la désirer». Un tel slogan pourrait aisément figurer dans
une publicité, mais il a été propagé par un rebelle dépourvu de projet
politique cohérent. Selon Bey, «dans la plupart des cas, la tactique la
plus radicale consiste à refuser toute violence ostentatoire, à se
retirer du champ de bataille, à disparaître» (Bey, sans
date, p. 6-7). En tant que militant·e participant
aux luttes populaires, comment accepter qu'il soit possible de
simplement «choisir» d'éviter la confrontation avec l'ordre dominant?
L'histoire de Lucy Parsons, l'anarchiste américaine arrêtée à trois
reprises après les événements de Haymarket, démontre à elle seule que
cette «option» n'est pas envisageable pour celles et ceux qui sont
engagé·es dans la lutte révolutionnaire lorsque le système cherche à les
attaquer.
On pourrait apporter des centaines de réponses à cette absurdité en
s'appuyant sur la vaste tradition anarchiste (ou sur les parcours de
centaines de militants), mais je me contenterai d'une citation classique
de Mikhaïl Bakounine, «sombre» et nullement drôle. Bakounine souligne
qu'à l'inverse de l'idée de «reculer» face au conflit, il faut créer une
force réelle capable de s'opposer à la bourgeoisie et à l'État.
Il est vrai qu'une grande force spontanée existe [au sein du peuple],
une force incontestablement supérieure à la force combinée du
gouvernement et des classes dirigeantes. Cependant, une force spontanée
non organisée n'est pas une force réelle. Le pouvoir de l'État repose
lui aussi sur cette supériorité indéniable de la force organisée sur la
force spontanée du peuple. Dès lors, la véritable question n'est pas de
savoir si le peuple peut se soulever, mais s'il peut établir une
organisation qui lui fournisse les moyens de remporter la victoire. Le
but n'est pas une victoire accidentelle ou temporaire, mais une victoire
durable et définitive. (Bakounine, Maximoff, 367, 70)
Dans son texte «L'anarchie post-anarchiste», Hakim Bey, tout en évaluant
les limites de la base sociale de l'anarchisme (l'identification de ces
limites est en soi pertinente; le problème réside dans la solution qu'il
propose), soutient que cette solution consiste à reprendre la lutte là
où le situationnisme de 1968 et l'autonomisme des années 1970 l'ont
interrompue, et à la faire progresser vers une nouvelle étape. Or, il ne
mentionne ni les comités d'usine de 1968, ni l'organisation ouvrière; il
passe également sous silence les diverses organisations anarchistes qui
se sont répandues dans de nombreuses régions du monde après la Seconde
Guerre mondiale. La riche histoire des luttes semble ainsi réduite à un
passé «antiquaire» qui ne pourrait être surpassé que par le «nouveau».
Reprenant de vieux clichés sur l'anarchisme (par exemple, l'affirmation
qu'il s'agit d'une idéologie prétendument apolitique), Hakim Bey a
proposé un «programme» en neuf points. En résumé, ce programme
comprenait: «l'engagement créatif avec d'autres cultures», «l'abandon de
la pureté idéologique», l'adoption de l'«anti-travail», «la pornographie
et le divertissement comme outils de rééducation», la création d'une
musique «nouvelle et déjantée», «la démocratisation de l'anarchisme
mystique et du chamanisme», «l'exaltation littérale des sens»,
«l'abandon du gauchisme et l'adoption du terrorisme poétique», et enfin,
une «cartographie de l'autonomie». Ainsi, Hakim Bey a commis la même
erreur qui a poussé de nombreux socialistes désabusés vers la droite: au
lieu de raviver certains aspects de leur propre idéologie, il a commencé
à en nier les éléments fondamentaux au nom d'un soi-disant «renouveau
théorique» (qui non seulement ignorait, mai
s rejetait entièrement l'accumulation théorique antérieure).
Bien que Hakim Bey n'ait pas eu d'impact social significatif, ses idées
ont trouvé un terrain fertile au sein de l'anarchisme américain, qui
était déjà tendu et disposait d'une base sociale plutôt étroite (ses
idées ont atteint le Brésil 10 ans plus tard).
Selon ces anarchistes, la politique de classe semblait un concept
dépassé que les anarchistes devaient éliminer pour être véritablement
anarchistes (alors qu'historiquement, c'était l'inverse qui était vrai).
En effet, en 1995, l'anarchiste Murray Bookchin constatait que, dans
le contexte de l'anarchisme nord-américain de l'époque, «les objectifs
sociaux et révolutionnaires de l'anarchisme s'étaient largement érodés,
et le mot "anarchie" était devenu un terme du lexique bourgeois élégant
du XXIe siècle - désobéissant, rebelle [...] mais [...] inoffensif .»
(BOOKCHIN, 2011, p. 48)
Un exemple de cette érosion est la transformation du sens de certains
mots clés de la tradition anarchiste au sein de cercles individualistes,
de groupes d'affinité ou anti-organisationnels spécifiques. Par exemple,
le terme «autogestion», apparu dans l'atmosphère exubérante des années
1960, désignait essentiellement le contrôle collectif, par les ouvriers
d'une usine, de ce lieu de production. L'«action directe» a toujours
signifié une action collective, syndicale et de classe menée par les
travailleurs sans recourir à la démocratie bourgeoise. Autre arme
historique, le boycott (remontant au début du XXe siècle) désignait à
l'origine une action de classe contre des employeurs spécifiques.
L'autonomie, quant à elle, renvoyait aux règles que les travailleurs
élaboraient collectivement au sein d'un syndicat ou d'une organisation
anarchiste, ou plus simplement, aux moyens par lesquels les travailleurs
exprimaient leur volonté de définir leurs propres règles.
Sous l'emprise de la fugacité et de la privatisation de l'individu -
caractéristiques typiques de la vague néolibérale et de son équivalent,
l'écume théorique évasive -, l'autogouvernance se résume à «faites-le
vous-même» (toujours limité à l'individu ou à un groupe d'amis), le
boycott devient un choix individuel et l'autonomie un prétexte pour ne
pas se soumettre à une discipline collective («faites ce que vous
voulez, puisque tout est loi»).
Le monde des significations était préparé pour que les individualistes
puissent «mettre la cerise sur le gâteau»: affirmer que l'anarchisme
n'est ni de gauche ni de droite, ou qu'il s'oppose à toute forme de
politique (nous y reviendrons). Pour renforcer ce mythe, comme nous
l'avons vu, il est nécessaire de nier 150 ans de tradition de lutte
organisée dans les campagnes et les villes, et de dissimuler les racines
historiques explicitement socialistes. Un socialisme anticapitaliste et
antiétatique, mais néanmoins un socialisme libertaire. Sur le terrain,
il a affronté ses ennemis avec honneur et combattu sans relâche ses
ennemis de classe. Ce fut également le cas de la Fédération anarchiste
uruguayenne (FAU), fondée en 1956, qui a traversé une période de
dictature constitutionnelle et a été déclarée illégale en 1967. La FAU a
résisté à la dictature militaire de 1973 et, pendant son passage au
pouvoir, est parvenue à établir une structure armée (OPR-33) ch
argée des expropriations et de l'action directe. Il a créé un
mouvement politique qui a rassemblé des milliers de membres et a été
l'un des fondateurs du premier siège syndical en Uruguay.
Il convient de noter qu'au milieu des années 1990, cette tradition
anarchiste (de lutte des classes), alors appelée «esspecifismo
anarchiste», a atteint le Brésil et a initié un long processus
d'organisation qui a du affronter certaines idées popularisées par des
écrivains extérieurs à la tradition de lutte des classes de l'anarchisme.
Anarchisme: ni de droite ni de gauche?
Dans les paragraphes précédents, nous avons tenté de montrer que
l'anarchisme possède une histoire distincte et que les arguments
affirmant qu'il n'est ni de gauche ni de droite recourent à des
interprétations forcées qui ignorent presque toute l'histoire de cette
tradition politique.
Nous sommes convaincus que les sociétés contemporaines sont
indéniablement plus complexes que les précédentes, que des problèmes
fondamentaux persistent et définissent la structure sociale
(exploitation de classe, oppression raciale/ethnique, oppression de
genre, etc.), et que l'utilisation d'outils théoriques et analytiques
diversifiés peut contribuer de manière significative à l'analyse
sociale. Cependant, à notre avis, la distinction entre gauche et droite
ne doit pas être abandonnée, mais plutôt actualisée (à l'instar d'une
boussole) et enrichie d'autres éléments; ainsi, les coordonnées (et leur
instrument de mesure) deviennent plus complexes et précises (par
exemple, en s'interrogeant sur ce qui distingue la gauche
révolutionnaire de la gauche réformiste). L'intégration de nouveaux
concepts ou la modification du sens de concepts spécifiques font
également partie de ce processus. Les concepts n'ont pas de sens
immuable. Si nous avons pu ouvrir une parent
hèse historique pour contrer cette idée absurde de «ni gauche ni
droite», il convient de s'interroger sur le sens de l'affirmation selon
laquelle, lors de la Révolution française, la dualité «gauche» et
«droite» signifiait «la prise de pouvoir». Dès lors, sommes-nous
désormais dans l'impossibilité d'utiliser ce terme, le prétendu «péché
originel» ayant été commis? Ne devrions-nous pas nous interroger sur la
signification de ce terme aujourd'hui?
L'intégration de nouveaux termes, concepts et outils est inhérente à
toute idéologie qui se veut adaptée à son époque et à sa réalité. Il y
aura toujours des concepts faisant consensus ou débat, car l'arène
politique est le lieu privilégié de ces échanges.
Comme l'ont souligné plusieurs chercheurs, l'importance accordée par
l'anarchisme à la question de classe est perceptible tout au long de ses
150 ans d'histoire, sans pour autant se limiter à une perspective
économique étroite ou à un économisme. Les anarchistes (à de rares
exceptions près) n'ont jamais été «pro-ouvriers», ni n'ont accordé le
moindre privilège à l'ouvrier industriel en tant que sujet
révolutionnaire. Dans le cadre de chaque contexte (et de chaque
approche), l'anarchisme s'est efforcé de prendre au sérieux les
problèmes spécifiques rencontrés par les travailleurs et travailleuses,
tels que l'oppression nationale, raciale et sexiste. Bien entendu, aucun
révolutionnaire ne peut prétendre que l'anarchisme a résolu
l'intégralité de ces problèmes au cours de l'histoire et qu'il n'y a
plus rien à débattre.
Une autre justification pour affirmer que l'anarchisme n'est ni de
gauche ni de droite repose sur l'idée que cela suffit à confirmer que
l'anarchisme constitue un courant politique distinct de tous les autres,
car il s'oppose au pouvoir et à la politique et rejette la prise de
contrôle de l'État. Puisque tous les groupes politiques, de gauche comme
de droite, recherchent le pouvoir et mettent donc en oeuvre une
politique spécifique pour l'obtenir, l'anarchisme demeure en dehors de
ce spectre. Comme le souligne à juste titre Felipe Corrêa dans son
article «Pouvoir et anarchisme», «si le pouvoir est conceptualisé dans
le contexte de la souveraineté et/ou de l'État, il est clair que les
anarchistes se sont historiquement opposés, et continuent de s'opposer,
au pouvoir». Selon Corrêa, «la plupart des textes classiques de
l'anarchisme ont limité la notion de pouvoir à l'État et/ou à la
souveraineté; c'est pourquoi ils se sont déclarés opposés au pouvoir». En b
ref, lorsque les anarchistes affirment s'opposer au pouvoir, ils
utilisent en réalité le terme «pouvoir» pour désigner un type spécifique
de rapport de pouvoir, comme la domination (de genre, raciale, ethnique
ou nationale) et l'exploitation/domination de classe (capitalisme)
(Corrêa, 2014). S'appuyant sur l'anarchiste Tomás Ibáñez, Corrêa
systématise trois approches du pouvoir: 1) le pouvoir comme capacité, 2)
le pouvoir comme asymétrie des rapports de pouvoir, et 3) le pouvoir
comme structures et mécanismes de régulation et de contrôle. À partir de
ces trois approches, Corrêa soutient qu'il existe une conception
libertarienne du pouvoir qui, selon nous, vise à donner aux classes
laborieuses les moyens d'agir en tant qu'actrices d'un changement social
radical, à intervenir dans les rapports de pouvoir asymétriques de la
société contemporaine et, en définitive, à établir de nouvelles
structures et de nouveaux mécanismes de régulation (dans la société
d'aujourd'hui et de demain).
L'anarchiste espagnol Julián Vadillo Múñoz (cité dans ZARCONE, 2015)
affirme avec conviction que si l'anarchisme rejette la politique
lorsqu'on entend par là uniquement la prise de contrôle de l'État, cela
ne signifie pas pour autant qu'il rejette toute forme d'action
politique. Lorsque les anarchistes du début du XXe siècle se disaient
«contre la politique» ou «apolitiques», ils faisaient référence, dans le
contexte de la politique électorale, aux partis politiques, et non à
l'ensemble des formes d'action politique. En effet, ces mêmes
anarchistes ont développé diverses formes d'action politique au sein des
syndicats tout au long de la période historique considérée. «La
politique des anarchistes ne se limite pas à la lutte contre les
institutions existantes. [...] Elle inclut également la lutte pour
construire une société différente.» (ZARCONE, 2005); cette lutte s'est
concrétisée dans au moins quatre événements historiques: la Révolution
mexicaine
(1911), la Révolution ukrainienne (1921), la Révolution mandchoue
(1929) et la Révolution espagnole (1936). Malgré les craintes des
opposants à l'organisation, les révolutions ne sont pas des jeux de rôle
où l'on peut imaginer un scénario idéal (comme sur les forums internet,
par exemple) et se tenir à l'écart des «fléaux du pouvoir».
L'anarchisme doit recourir à des actions concrètes dans des situations
concrètes et réfléchir à la manière dont la société doit organiser la
vie, réduire ou éliminer les inégalités de pouvoir et s'affirmer comme
une force sociale significative. Choisir des commandants militaires
(comme Nestor Makhno et Kim Jwa-Jin, contrôlés par la base mais
néanmoins commandants), poursuivre les criminels de guerre, assurer le
fonctionnement d'une usine, contribuer à l'organisation de grèves et,
surtout (c'était la principale préoccupation de Kropotkine), savoir
comment garantir le pain, la terre et la liberté à des milliers, voi
re des millions de travailleurs: telles étaient les préoccupations
de ceux qui avaient une vision claire du politique et du pouvoir.
Les manifestations historiques de l'anarchisme ne sont pas apparues
comme un soulèvement spontané des masses, mais plutôt comme le résultat
d'un travail au sein d'organisations de masse qui possédaient un
programme politique et populiste répondant aux besoins des masses.
L'idée que l'anarchisme ne serait qu'un sentiment anti-autoritaire ancré
dans le temps occulte la complexité des modèles politiques et la
diversité des formes d'organisation développées par les anarchistes au
fil du temps. L'idée que l'anarchisme se résume à une lutte contre
l'autorité paraît plus large et plus généreuse, englobant davantage les
nuances au sein de ce qu'on appelle l'anarchisme. Cependant, cette
conception excessivement vague et historique a l'effet inverse: elle met
en avant des figures obscures comme Stirner, Godwin, Tolstoï, voire Lao
Tseu; elle valorise tout intellectuel ayant contribué à l'organisation
des travailleurs, et ignore les centaines de travailleurs qui ont
concrètement façonné l'idéologie anarchiste. Ce concept néglige ou
relègue au second plan les véritables créateurs du drapeau rouge et noir
de l'anarchisme: les travailleurs anonymes qui ont contribué bien
au-delà des textes intellectuels et des pamphlets, et qui ont vécu au
quotidien les conséquences de leur opposition à l'État et au capitalisme.
C'est là l'essence même de l'anarchisme. Ses origines anticapitalistes,
antiétatiques et libertaires de gauche ont contribué au développement de
processus politiques et sociaux révolutionnaires à portée mondiale.
C'est cet anarchisme qui compte des militants aussi bien en milieu rural
qu'urbain et qui, par conséquent, rejette, ou rejettera, la thèse
absurde selon laquelle l'anarchisme ne serait ni de droite ni de gauche.
Bien sur, personne qui désire véritablement transformer fondamentalement
la réalité et qui a consacré son temps et son énergie à cette cause ne
tomberait jamais dans le piège de croire qu'une telle idéologie n'existe
nulle part.
Source
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BOOKCHIN, Murray. Anarchisme: critique et autocritique . São Paulo:
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MALATESTA, Errico. Anarchistes, socialistes et communistes. São Paulo:
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MAZOWER, Marc. Le continent noir. L'Europe au XXe siècle. São Paulo:
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ROCKHILL, Gabriel. «La CIA lit la théorie française: à propos du travail
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SAMIS, Alexandre. L'Association internationale des travailleurs et la
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VAN DER WALT, Lucien. Révolution mondiale: Évaluation des impacts
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https://ithanarquista.wordpress.com/2017/02/15/lucien-van-der-walt-revolucaomundial-para-um-balanco-dos-impactos-da-organizacao-popular-das-lutas-e-da-teoriaanarquista-e-sindicalista-em-todo-o-mundo1/
ZARCONE, Pier F. «Anarchistes et politique». Anarkismo.net, 2005.
Consulté sur: http://www.anarkismo.net/article/1071
Traduit en anglais par l'Institut de théorie et d'histoire anarchistes
(IATH). Compte rendu de Jonathan Payn. Publié par l'Institut de théorie
et d'histoire anarchistes (IATH) le 30 aout 2024.
1. Les «Sept Sages» mentionnés ici sont des figures historiques et
semi-légendaires de la Grèce antique qui ont posé les fondements de la
philosophie, de la politique et du droit, et étaient connus pour leur
intelligence pratique.
Selon Corrêa (2012), la première étude académique sur l'anarchisme a été
menée par Paul Eltzbacher en 1900.
3. Dans le texte original, l'expression «nettoyeurs de bibliothèques»
désigne une figure anarchiste qui, loin de revendiquer une
transformation sociale, a consacré son temps à la préservation des
archives, des livres et des idées, restant confinée au monde théorique.
(note du traducteur)
4. L'ouvrage mentionné dans le texte est «Social Anarchism or Lifestyle
Anarchism?» de Murray Bookchin (Kaos Publications, 1998). (Note du
traducteur)
https://www.yeryuzupostasi.org/2026/07/25/apolitizmin-sefaleti-ve-anarsizmin-sol-kokenleri-rafael-v-da-silva/
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