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(fr) Socialisme Libertaire - Ricardo Flores Magón et le Magonisme
Date
Thu, 30 Jul 2026 22:46:35 +0300
«Diego Abad de Santillán - à qui fut consacré le numéro 10 de notre
revue - est l'auteur d'une biographie de Ricardo Flores Magón
(1873-1922) importante figure de l'anarchisme mexicain. Originellement
publié en 1925, soit peu de temps après la mort, dans des conditions
suspectes, de R. Flores Magón au pénitencier de Leavenworth
(États-Unis), Ricardo Flores Magón, el apóstol de la revolución social
mexicana plusieurs fois réédité au Mexique, doit sortir prochainement au
Brésil, chez Imaginario, avec un prologue de David Doillon. C'est ce
texte que nous publions ci-après. Son principal mérite, à nos yeux,
tient au fait que son auteur, fin connaisseur du sujet, part d'une
lecture méticuleuse du Magón de Santillán pour s'interroger sur
l'originalité de sa trajectoire, mais aussi sur le «magonisme»
d'aujourd'hui, surgi dans les plis du renouveau zapatiste des années
1990. Ce faisant, nous ne pensons pas être hors sujet, car c'est peu
dire que B. Traven puisa d
ans l'imaginaire révolutionnaire de 1911 une raison supplémentaire
d'aimer le Mexique. Il nous a donc semblé, pour clore ce numéro
«travenien», qu'il n'était pas inutile d'en revenir au début, cet
événement fondateur, et de le faire à travers R. Flores Magón, qui
incarna, plus que tout autre, sa dimension sociale et libertaire.
* * * *
«Je ne suis pas magoniste, je suis anarchiste. Un anarchiste n'a pas
d'idole.» [1] C'est par ces mots, extraits d'une de ses oeuvres
théâtrales, que Ricardo Flores Magón (1873-1922) exprime son refus de
voir associer le mouvement dont il est l'un des principaux représentants
à sa seule personne. Cependant, malgré sa volonté, le terme magonisme,
utilisé d'abord par la presse et les services de police, et repris
ensuite par les études qui lui sont consacrées, passera à la postérité.
Désormais, même les anarchistes désignent ainsi l'organisation et le
courant politique dont R. Flores Magón est à l'origine.
L'une des particularités du magonisme réside dans son évolution
politique. En effet, avant de se déclarer partisan du communisme
anarchiste d'influence «kropotkinienne», il connaît de nombreuses
mutations. D'idéologie libérale dans un premier temps, dans la
continuité de la «Réforme» mexicaine du XIXe siècle [2], il intègre
progressivement un certain nombre de concepts socialistes, avant de
prôner l'instauration du communisme libertaire. À la liberté politique
revendiquée par le libéralisme, il ajoute l'émancipation économique et
sociale du prolétariat. Ainsi le Parti libéral mexicain (PLM), au départ
parti politique classique et légaliste, se transforme, peu à peu, sous
l'impulsion de R. Flores Magón et de certains de ses compagnons, en
organisation révolutionnaire adepte de la lutte armée. D'abord opposant
démocratique à la dictature de Porfirio Díaz, il devient ensuite la
faction la plus radicale de la Révolution mexicaine.
Cette évolution politique et idéologique ne fut pas sans conséquences.
De nombreux libertaires mirent en doute le fait que R. Flores Magón soit
un véritable anarchiste [3]. Nombreux également, pendant la Révolution,
ceux qui l'accusèrent de flibusterie et de connivence avec les
États-Unis, en particulier pendant l'invasion de la Basse-Californie
[4]. Nombreux, enfin, furent ses détracteurs, qu'ils soient anciens
sympathisants, libéraux et socialistes, ou ennemis déclarés,
fonctionnaires et magistrats. Ainsi le magonisme connut des problèmes
d'interprétation, de dénigrement, d'oubli ou de récupération, suivant
les tendances et les époques, tant de la part de ses opposants que de
ses «alliés». Parfois les critiques les plus dures vinrent de son propre
camp [5]. C'est pour réparer cette injustice et cette incompréhension
que Diego Abad de Santillán (1897-1983), grand admirateur de R. Flores
Magón, réalisa cette biographie du révolutionnaire mexicain [6]. Avan
t de nous intéresser plus particulièrement à cet ouvrage,
arrêtons-nous sur son auteur.
Figure importante de l'anarchisme international du XXe siècle, son
parcours, d'une grande variété, se caractérise par une carrière de
militant libertaire et d'homme politique, de journaliste et de
propagandiste, de théoricien de l'anarchisme et d'historien, de
traducteur et d'éditeur. Partagé entre l'Espagne et l'Argentine, D. Abad
de Santillán est un symbole de l'internationalisme prolétarien. Il est
membre de la Fédération ouvrière régionale argentine (FORA) et
participe, en 1922, à la création de la nouvelle Association
internationale des travailleurs (AIT) à Berlin. Il milite ensuite au
sein de la Confédération nationale du travail (CNT) et de la Fédération
anarchiste ibérique (FAI), organisation dont il devient secrétaire du
comité péninsulaire. Pendant la guerre civile espagnole, il est
secrétaire au Comité des milices antifascistes de Barcelone avant de
devenir ministre de l'Économie de la Generalitat de Catalogne.
Collaborateur, en Argentine, de La
Protesta, il devient, en Espagne, rédacteur de Solidaridad Obrera,
fonde Tiempos nuevos et dirige Tierra y Libertad, l'organe de la FAI. Il
crée également la revue Timón et participe, toute sa vie durant, à de
nombreuses publications. Ses écrits ont pour principaux thèmes le
mouvement ouvrier argentin et espagnol, la CNT et la guerre civile [7].
Il se consacre également à l'édition et à la traduction des classiques
de l'anarchisme [8] et est l'auteur de deux Histoires générales de
l'Argentine et du Mexique, ainsi que de divers travaux sur la langue et
la littérature de ces pays. Enfin, il est le premier à rédiger une étude
sur R. Flores Magón.
Portant, depuis de nombreuses années, un vif intérêt à la révolution
mexicaine, D. Abad de Santillán entretient, depuis 1922, une
correspondance avec Nicolás T. Bernal, un compagnon magoniste, fondateur
du «Comité pro-liberté» de R. Flores Magón et d'autres compagnons
prisonniers aux États-Unis [9]. Rebaptisé «Groupe culturel Ricardo
Flores Magón» après la mort de ce dernier, son activité principale
consiste à éditer ses textes, réunis désormais en ouvrages, tout comme
ceux d'autres militants du PLM, mais aussi certains classiques de la
littérature libertaire.
Dans ses Mémoires, Nicolás T. Bernal raconte la façon dont est né le
projet: «Je n'ai connu personnellement Diego Abad de Santillán qu'en
1973. Cependant, depuis 1922, période où je me consacrais à l'édition
des articles de Ricardo, nous nous écrivions, échangeant nos points de
vue sur des sujets divers. À cette époque, Santillán était membre du
secrétariat de l'Association internationale des travailleurs qui avait
son siège à Berlin. Diego pensait publier les articles de Ricardo à
Buenos Aires, mais ce dernier ne put pas participer au projet car il
mourut peu après. Pour le second anniversaire de sa mort, Santillán se
consacra à l'écriture d'une biographie de Ricardo qui fut publiée dans
le supplément du journal La Protesta, de Buenos Aires [10]. C'est dans
ce but que Diego m'écrivit, me demandant de lui envoyer du matériel pour
rédiger cette biographie, qu'il qualifiera d'ailleurs d'ébauche.» [11]
En 1925, le «Groupe culturel» se charge d'éditer cette étude au Mexique,
et c'est à Librado Rivera, compagnon de toujours, que revient l'honneur
d'écrire le prologue. Cependant, comme le reconnaît D. Abad de
Santillán, elle n'est qu'une ébauche: «Santillán m'a confié plus tard
qu'il avait réalisé cette ébauche dans l'urgence. C'est pourquoi il
avait toujours voulu la compléter, au fur et à mesure qu'il trouverait
des documents.» [12]
Bien qu'incomplet sur certains points, l'ouvrage de D. Abad de Santillán
n'en reste pas moins un document historique de grande valeur qui pose
les bases des études suivantes. S'appuyant sur une documentation de
première main fournie par Modesta Abascal, militante du PLM, et
transmise par Nicolás T. Bernal [13], ce travail fait désormais office
de classique parmi la littérature consacrée aux anarchistes mexicains.
Il nous révèle le parcours d'un homme qui, par la force de sa volonté,
combattit sans répit ses ennemis et n'accepta aucune compromission. Il
permet également d'appréhender les idées politiques que développa
Ricardo Flores Magón et nous offre une vision générale des activités,
des combats mais aussi des défaites du mouvement qu'il représente. Si
cette étude permet d'apprécier le rôle fondamental des anarchistes dans
la révolution mexicaine, elle éclaire également certains des mécanismes
et des enjeux de cette guerre civile qui dura près de dix an
s. Mais l'un de ses mérites majeurs fut, en son temps, de corriger
quelques erreurs d'interprétations dont les magonistes étaient encore
victimes. Elle réhabilita, aux yeux de certains anarchistes, le
magonisme en démontrant qu'il était un véritable mouvement
révolutionnaire basé sur les principes libertaires.
Cependant, cette organisation dépasse le cadre de la classification
idéologique précise. Si elle s'est rapprochée du communisme anarchiste,
on retrouve chez elle, à différents degrés et selon les périodes, des
positions propres aux divers courants de l'anarchisme (individualisme,
communisme, syndicalisme) et aux différentes tendances qui, à un moment
ou un autre, la composèrent (libéralisme, socialisme réformiste,
libre-pensée, tradition indigène...). Certains se poseront alors la
question de savoir s'il y eut une conversion de R. Flores Magón à
l'anarchisme et s'interrogeront sur la date de celle-ci. En revanche,
pour D. Abad de Santillán, les choses sont simples: «Pour nous,
l'anarchisme de Ricardo fut une création spontanée, répondant aux
problèmes concrets du Mexique et à sa condition politique, sociale et
économique, accompagnée d'une absence totale d'aspirations à commander
et à gouverner. Ricardo fut anarchiste sans le savoir, bien avant de
l'être de façon consciente et ouverte.» [14]
À l'image de son principal instigateur, le magonisme se caractérise
surtout par une conduite: «Le Ricardo qui se revendiqua anarchiste resta
le même Ricardo qu'auparavant: la même abnégation, le même patriotisme,
la même absence d'ambitions personnelles [...]. Il n'a changé en rien,
mis à part sur le point de l'expérience. En effet, le Ricardo de 1893,
celui de 1901, celui de 1906 et du programme de Saint Louis, Missouri,
celui de Regeneración, celui de sa correspondance, révolutionnaire et
intime, reste identique: toujours la même conduite, toujours la même
éthique, toujours la même disposition à montrer à son peuple le chemin
de l'émancipation, de son droit à une vie de bien-être, de dignité et de
progrès.» [15]
En réalité, plus qu'une idéologie, le magonisme représente avant tout
une attitude de révolte et de résistance face à l'oppression, tout comme
un espoir de libération.
S'il est indéniable que R. Flores Magón cristallisa les espérances de
tout un peuple, rassembla certaines forces émancipatrices du Mexique et
exprima leurs revendications, le magonisme, en tant que mouvement
anarchiste, ne se résume pas à sa simple personne et à ses activités. Si
la figure de R. Flores Magón est au centre de cet ouvrage, il ne faut
pas pour autant oublier tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé
à cette lutte: tous ces anonymes dont l'histoire ne mentionne jamais le
nom, tous ces hommes et ces femmes qui se sont battus, dans les usines,
les ateliers et les champs, ceux et celles qui vendaient Regeneración,
le journal du PLM, l'achetaient, participaient aux meetings, militaient
dans les syndicats, transportaient clandestinement des armes le long de
la frontière, faisaient circuler secrètement les informations, sont
morts au combat ou dans les cellules sordides des pénitenciers
nord-américains ou mexicains, ceux et celles qui, en Basse-Californ
ie ou ailleurs, ont planté le drapeau rouge de «Terre et Liberté».
Avant la révolution, le PLM est le premier, ainsi que le plus puissant,
mouvement d'opposition au despotisme de Porfirio Díaz, et ce, malgré les
difficultés de l'exil. Tant par la propagande de Regeneración,
hebdomadaire dont la parution atteint, à certaines époques, les vingt et
un mille exemplaires, que par l'agitation provoquée par les soulèvements
armés et les grèves, il participe à l'affaiblissement du régime en
créant un climat d'instabilité, propice à l'émergence d'autres
mouvements contestataires. Adoptant une perspective historique
différente de la version officielle, qui présente le 20 novembre 1910,
date du soulèvement de Francisco I. Madero, comme le début de la
révolution, certains historiens proposent l'année 1906, époque de la
grève réprimée de Cananea et de la première insurrection frustrée du
PLM. Ainsi Pablo González Casanova affirme que «la révolution mexicaine
a débuté en 1906 à partir d'un projet anarchiste» [16].
Le PLM, organisation dirigée par des libertaires, participe à la
création du mouvement ouvrier organisé, bien avant l'introduction du
marxisme au Mexique. Il agit alors comme une force structurante, et ses
revendications servent de base idéologique à celles formulées avant,
pendant et même après la révolution par les travailleurs. Les grèves,
fruit, entre autres, du travail du parti, permettent au prolétariat de
prendre conscience des vraies causes de sa misère: une exploitation
effrénée, soutenue par un régime qui la considère indispensable au
développement du pays. Le surgissement d'une forte opposition de la
classe ouvrière naissante est d'ailleurs un autre élément contribuant à
la déstabilisation du régime de Porfirio Díaz. C'est certainement pour
ces raisons que D. Abad de Santillán soutient que R. Flores Magón «a
contribué, plus que quiconque au Mexique, à élever la conscience morale
du prolétariat esclave» [17].
Ensuite, pendant la guerre civile, par son attitude idéologique et
révolutionnaire, le PLM contribue à radicaliser les événements et à
orienter, en partie, la révolution vers ses propres perspectives [18].
Les revendications ouvrières et paysannes qu'il exprime sont alors
intégrées à de nombreux manifestes et programmes émanant des autres
camps. De plus, les anciens militants du PLM qui, par la suite, se
dispersent parmi les autres clans, apportent avec eux l'expérience
militaire et politique acquise lors de la période préliminaire à la
révolution. Néanmoins, R. Flores Magón adopte une attitude très critique
vis-à-vis des autres factions engagées dans la lutte. Une seule, celle
d'Emiliano Zapata, attire particulièrement son attention et suscite son
estime. L'Armée du Sud est d'ailleurs la seule avec qui les libertaires
du PLM entretiennent des liens. Plusieurs rencontres ont lieu entre le
général en chef et des émissaires magonistes. Mais elles n'aboutissen
t à aucun accord concret, à part sur le principe. Malgré les
différences idéologiques qui les séparent, Ricardo Flores Magón perçoit
Zapata comme un vrai révolutionnaire. Selon lui, ses partisans, «même
s'ils ne sont pas anarchistes, agissent comme des anarchistes, car ils
exproprient les richesses. La preuve en est que, dans tout le territoire
où opèrent les forces révolutionnaires du Sud, les travailleurs prennent
possession de la terre, des maisons, des forêts et de tout ce qui est
nécessaire pour produire les richesses. Ils travaillent pour leur propre
compte, sans maîtres qui leur dérobent le fruit de leur labeur. Les
révolutionnaires du Sud méritent toute notre sympathie et notre
soutien.» [19]
Considérant le mouvement zapatiste comme une des forces de la révolution
sociale, Regeneración publie, tout au long du conflit, des articles de
soutien, ainsi que des informations concernant les révolutionnaires du
Morelos. Les colonnes du journal leur sont ouvertes à plusieurs
reprises. Enfin, une correspondance, bien qu'irrégulière, est échangée
entre les deux camps. Comme les autres clans, le zapatisme subit aussi
l'influence magoniste. Relativement modéré à ses débuts, il se
radicalise progressivement, adoptant certaines de ses méthodes
(l'expropriation directe), certains de ses mots d'ordre («Terre et
Liberté») et parfois même de son mode d'expression [20]. D. Abad de
Santillán voit ainsi dans le magonisme un précurseur du zapatisme. Il
considère en effet que, sans ce mouvement, qui fut le premier à exprimer
les besoins du peuple et à les graver dans l'inconscient collectif des
travailleurs agricoles, la révolte zapatiste n'aurait pas pris cette
envergure
[21].
Enfin, les revendications développées par le PLM servent de base à bon
nombre d'innovations de la Constitution de 1917 [22], texte fondateur du
nouvel État issu de la révolution. Car, comme l'explique Annick
Lempérière: «On voit s'épanouir dans les années 1920 les restes
idéologiques de ce socialisme libertaire né peu avant la révolution, et
qui a constitué la culture politique de bien des révolutionnaires que le
triomphe des armes installe au pouvoir dans les provinces, ou bien dans
les fauteuils de la Chambre des députés depuis 1917. Dans les cercles
locaux du Parti libéral mexicain, magoniste, et parmi leurs
sympathisants plus ou moins activistes, se sont formés les cadres
sociaux (leaders syndicaux notamment) et le nouveau personnel politique
qui rempliront les cabinets ministériels des gouverneurs d'État, les
assemblées législatives locales, avant d'accéder, tour à tour, à des
fonctions nationales.» [23]
Cela dit, cette «révolution institutionnalisée» qui assoit son pouvoir
au sortir de la guerre civile, au début des années 1920, n'a plus
grand-chose en commun, dans le fond, avec les idéaux prônés par R.
Flores Magón. Bien au contraire, elle se convertit en un régime
populiste, autoritaire et corrompu qui se maintiendra au pouvoir, par la
fraude et le clientélisme, pendant près de quatre-vingts ans.
L'influence du magonisme ne se limite pas au cadre du Mexique. Aux
États-Unis tout d'abord, où, parmi la population mexicaine immigrée,
nombreux sont les partisans ou sympathisants qui créent des groupes
anarchistes ou viennent rejoindre les rangs des Industrial Workers of
the World (IWW), syndicat révolutionnaire fondé en 1905, ou d'autres
syndicats et organisations politiques de gauche et participent aux
luttes sociales de l'époque. De plus, les innombrables articles et
reproductions de textes dans la presse anarchiste, argentine et
espagnole, mais aussi française et britannique, brésilienne ou
portugaise, etc., ainsi que les mouvements de solidarité en faveur du
mouvement, aux États-Unis ou ailleurs [24], attestent de l'intérêt
international que suscita le magonisme.
Après la révolution, le nouveau régime récupère la figure de R. Flores
Magón en lui conférant le rôle de précurseur [25]. Cependant, elle
échappe à une totale institutionnalisation et reste le modèle d'une
attitude subversive. En effet, à l'ombre du zapatisme réapparu sur la
scène politique dans les années 1990, on assiste à la réactualisation du
magonisme en tant que mouvement alternatif porteur d'un projet radical,
notamment dans l'État d'Oaxaca, région d'origine du combattant
libertaire. Ainsi, de nombreuses organisations indigènes et paysannes,
des communautés [26] se réclament de ses enseignements, sans pour autant
se considérer anarchistes. Raúl Gattica, l'un des représentants du
Conseil indigène populaire de Oaxaca-Ricardo Flores Magón (CIPO-RFM)
affirme: «Ricardo Flores Magón était anarchiste, nous, nous sommes
magonistes».
Mais que signifie donc être magoniste aujourd'hui? C'est, pour ces
militants, affirmer le droit à la liberté, à la justice, au bien-être.
C'est aussi adhérer à des principes et à des moyens de lutte: autonomie,
autogestion, action directe, solidarité. C'est enfin reconnaître la
spécificité de chaque groupe humain, leur diversité et leur
multiplicité, tout en revendiquant l'appartenance à une communauté
particulière et à des traditions, lorsque celles-ci s'inscrivent dans le
sens de l'émancipation humaine. S'appuyant sur les «us et coutumes», les
magonistes actuels luttent pour l'application des principes qui, selon
eux, ont toujours régi le mode de fonctionnement des communautés, tels
que l'assemblée souveraine et le travail en commun ou tequio. Ils
reprennent ainsi l'analyse de R. Flores Magón relative au rapport entre
la tradition indigène et le projet libertaire. Si l'anarchisme, en tant
que conception politique et idéologique, est apparu en Europe, il t
rouve sur les terres mexicaines un écho favorable car, selon R. Flores
Magón, il s'apparente au mode de vie communautaire traditionnel du
peuple: «Instinctivement, le peuple mexicain exècre l'autorité et la
bourgeoisie [...]. L'entraide mutuelle était la règle dans ces
communautés [...], il n'y avait ni juges, ni maires, ni gardiens de
prisons, ni aucun être nuisible de cette espèce. Tous avaient droit à la
terre, à l'eau pour l'irrigation, aux forêts pour se procurer du bois
pour se chauffer et pour construire les huttes.» Il en conclut tout
naturellement: «Il est donc évident que le peuple mexicain est capable
de parvenir au communisme car il a fonctionné sur ce mode, tout du moins
en partie, depuis des siècles.» [27]
S'il fait de l'ouvrier conscientisé l'un des moteurs de la révolution,
R. Flores Magón accorde cependant une place déterminante aux paysans,
majoritairement indiens, pour, selon lui, leur expérience dans la
pratique d'un communisme primitif, mais également en raison de leur
condition de classe spoliée. Il n'est donc pas étonnant que les
magonistes aient repris le slogan des populistes russes du XIXe siècle,
«Terre et Liberté», qui faisaient, eux aussi, de la communauté paysanne
l'une des bases de la nouvelle société. R. Flores Magón, bien
qu'intellectuel formé à l'Université, et proche, par sa situation aux
États-Unis, du mouvement ouvrier et du monde syndical, n'en connaît pas
moins la réalité indienne et paysanne de son pays. Né dans une
communauté de l'État d'Oaxaca où il passa une partie de son enfance, il
fut marqué par les récits de son père [28], qui, faisant l'apologie des
valeurs communautaires et, les opposant à la misère du prolétariat, bro
ssait un portrait idyllique du monde indigène. Cet aspect indigéniste
permet donc aux idées de R. Flores Magón de retrouver une nouvelle vigueur.
Enfin, icône révolutionnaire nationale, il est à la fois considéré comme
l'un des héritiers des héros de l'Indépendance et l'un des pères de la
résistance actuelle. Ainsi, des néo-zapatistes aux anarcho-punks de la
capitale, sa figure est souvent revendiquée [29].
Il est donc indispensable de prendre en compte la capacité de
régénération du magonisme: «Nous savons bien que le magonisme n'est pas
mort, que la pensée magoniste a continué de pénétrer dans les secteurs
en lutte du peuple mexicain. Lorsque les bandes de jeunes des cités
ouvrières et des quartiers marginaux de Mexico déclarent: "Le
gouvernement ne nous aime pas parce que nous sommes magonistes"; lorsque
les chauffeurs des États du Chiapas et d'Oaxaca luttent ouvertement
contre le syndicalisme charro officiel [30] qui tente d'éliminer leur
Syndicat national Flores Magón; lorsque, dans une ville assiégée par des
milliers de soldats, on lit sur une banderole disposée sur la porte
principale de l'université: "Les tyrans nous paraissent grands parce que
nous sommes à genoux: mettons-nous debout"; lorsque, depuis les
montagnes du Sud-Est mexicain, se lève à nouveau la voix de la dignité
indigène; lorsque tout cela se produit, nous avons la preuve que le
magonisme n
'est pas mort et ne mourra pas, car d'importants secteurs du peuple
mexicain ont décidé de poursuivre la lutte.» [31]
Ricardo Flores Magón n'avait-il d'ailleurs pas annoncé: «Tant qu'il y
aura sur cette terre un coeur meurtri ou des yeux pleins de larmes, mes
rêves et ma pensée survivront!» [32]»
David DOILLON
★ NOTES:
[1] Ricardo Flores Magón, Verdugos y víctimas, México D. F., Ediciones
del Grupo Cultural «Ricardo Flores Magón», 1924, p. 25.
[2] Mouvement libéral, opposé aux conservateurs, qui se matérialise dans
la Constitution de 1857. Puisant ses influences dans le mouvement
d'indépendance américain et dans la Révolution française, elle instaure
un régime démocratique qui garantit les libertés individuelles: liberté
d'opinion, d'expression, d'association, de circulation, etc. Fortement
anticléricale, elle supprime les privilèges du clergé et l'oblige à la
vente de ses biens. En économie, elle garantit le droit à la propriété
privée et revendique une volonté de modernisation capitaliste.
[3] Au sujet de cette polémique, particulièrement virulente, dont Jean
Grave, directeur des Temps nouveaux, fut l'un des protagonistes, voir
Heiner Becker, «Les Temps nouveaux, controverses et débats», in
Itinéraire, Ricardo Flores Magón, Paris, n° 9-10, 1er semestre 1992, pp.
59-67.
[4] Dans les premiers mois de l'année 1911, des colonnes magonistes
s'emparent de la péninsule de Basse-Californie. Ils souhaitent en faire
un point de départ pour étendre la révolution libertaire à l'ensemble du
Mexique. Mais Francisco Madero, qui a succédé à Porfirio Díaz à la tête
de l'État, grâce à la révolte populaire, ne l'entend pas ainsi. Il
envoie alors les troupes fédérales, qui, avec le concours des autorités
nord-américaines, reconquièrent ce territoire au mois de juin 1911.
[5] Diego Abad de Santillán, Ricardo Flores Magón, el apóstol de la
revolución social mexicana, México D. F, Centro de estudios históricos
del movimiento obrero mexicano (Cehsmo), 1978, p. 58, p. 83, p. 92.
[6] Diego Abad de Santillán, Ricardo Flores Magón, el apóstol de la
revolución social mexicana, México D. F., Ediciones del grupo cultural
«Ricardo Flores Magón», 1925, 131 p. Cet ouvrage fut réédité, en 1960,
par le Centro de estudios históricos del movimiento obrero mexicano
(Cehsmo), México D. F., puis, en 1978, par le même Cehsmo - c'est cette
édition (124 p.) qui est ici utilisée - et, en 1988, par Ediciones
Antorcha, México D. F., 144 p.
[7] Citons, entre autres, ¿ Por qué perdimos la guerra?, Madrid,
Gregorio del Toro, 1975, Anarquismo y revolución en España. Escritos
1930-1938, Madrid, Ayuso, 1976, De Alfonso XIII a Franco, Madrid, Júcar,
1978, Estrategía y táctica, Madrid, Júcar, 1978, El organismo económico
de la revolución, Bilbao, Zero, 1978.
[8] En particulier Bakounine. Il fait également découvrir au public
hispanophone des auteurs comme Rudolf Rocker, Max Nettlau ou Gustav
Landauer.
[9] Depuis 1904, de nombreux militants du PLM, R. Flores Magón en tête,
vivent en exil aux États-Unis, où ils fuient la répression impitoyable
de Porfirio Díaz. Malgré la révolution, qui entraîne, en 1911, la chute
du dictateur, les dirigeants magonistes ne reviennent pas au Mexique.
L'exil n'est cependant pas, pour eux, synonyme de havre de paix. Accusés
régulièrement de divers délits par les autorités nord-américaines
(violation des lois de neutralité, diffamation, sédition...), ils sont
condamnés à de nombreuses reprises à la réclusion. À titre d'exemple,
depuis son arrivée en territoire américain jusqu'à sa mort, en 1922, R.
Flores Magón passe plus de dix ans en prison. Condamné, en 1918, à vingt
ans de réclusion pour un manifeste antimilitariste, il meurt le 21
novembre 1922 au pénitencier de Leavenworth, au Texas, probablement
assassiné.
[10] Selon Santillán, c'est lors du premier anniversaire de sa mort, cf.
Diego Abad de Santillán, Memorias, 1897-1936, Barcelona, Planeta, 1977,
p. 88.
[11] Nicolás T. Bernal, Memorias, México D. F., Cehsmo, 1982, p. 131.
[12] Ibid.
[13] Ibid., p. 68.
[14] Ibid., p. 146.
[15] Ibid., p. 147.
[16] Cité d'après David Viñas, Anarquistas en América Latina, México D.
F., Ed. Katún, 1983, p. 43.
[17] Diego Abad de Santillán, op. cit., p. 106.
[18] James D. Cockcroft, Precursores intelectuales de la Revolución
mexicana (1900-1913), México D.F., Siglo XXI Editores/SEP, 1985, p. 173.
[19] Introduction au «Manifiesto de Tlaltizapán», Regeneración, Los
Angeles, 25 de noviembre 1916, page 1.
[20] John Womack, Emiliano Zapata et la révolution mexicaine, Paris,
Éditions La Découverte, 1997, p. 505.
[21] Diego Abad de Santillán, op. cit., p. 89.
[22] Sur les cinquante-deux points que contient le programme du PLM de
1906, plus d'une vingtaine sont présents dans le texte constitutionnel.
Des réformes comme la réduction du mandat présidentiel à quatre ans,
l'impossibilité de réélection pour le président et les gouverneurs des
États, la limitation du pouvoir du clergé (article 130), l'enseignement
laïque obligatoire (article 3), les lois en faveur des ouvriers (article
123, qui limite la journée de travail à huit heures, garantit le droit
de se syndiquer et de se mettre en grève) et des paysans (article 27,
qui institue, entre autres, une réforme agraire), sont autant de points
communs entre les deux textes.
[23] Annick Lempérière, Intellectuels, État et société au Mexique. Les
clercs de la nation (1910-1968), Paris, Éditions L'Harmattan, 1992, p. 79.
[24] José Viadiu, «Por las rutas del anarquismo», Tierra y Libertad,
México D. F., n° 362 - extraordinario «R. Flores Magón» -, novembre
1973, pp. 6-7. L'auteur y évoque les dizaines de comités et de groupes
de soutien à la révolution mexicaine qui ont fleuri en Espagne à cette
époque.
[25] A ce sujet, voir David Doillon, «Un anarchiste, symbole de
l'identité nationale mexicaine: le cas de Ricardo Flores Magón
(1873-1922)», Actes du colloque intitulé «Approches pluridisciplinaire
de l'identité culturelle dans le monde luso-hispanophone» qui s'est tenu
à l'université de Nancy II, 10-11décembre 2004, à paraître prochainement.
[26] Outre le CIPO-RFM, signalons, entre autres, l'Union des communautés
indigènes de la zone Nord de l'Isthme (Ucizoni), le Centre de soutien au
mouvement populaire d'Oaxaca (Campo), l'Alliance magoniste zapatiste ou
les communautés de Eloxochitlán et de Mazatlán dans les montagnes de
l'Etat d'Oaxaca.
[27] Ricardo Flores Magón, «El pueblo mexicano es apto para el
comunismo», Regeneración, 2 de septiembre de 1911, p. 1.
[28] Son père, Teodoro Flores, était un Indien mazatèque, qui avait
occupé le rôle de Tata, c'est-à-dire de «chef», au sein de sa communauté.
[29] Preuve en est l'apparition de son portrait sur des banderoles et
des étendards lors de la marche zapatiste sur Mexico en 2001 ou encore
le nom choisi par la communauté de Taniperlas, au Chiapas, «Municipio
autonómo Ricardo Flores Magón». De plus, de nombreux collectifs
anarco-punks ont participé à l'organisation des «Jornadas magonistas»
qui se sont déroulées du 16 septembre au 21 novembre 2004. Enfin, notons
l'inauguration toute récente, le 7 octobre 2005, du Centre social
libertaire Ricardo Flores Magón par le Collectif autonome magoniste
(CAMA) de Mexico.
[30] Le syndicalisme charro renvoie à tout un pan du mouvement syndical
mexicain qui, au sortir de la révolution, s'allie avec le nouveau
pouvoir, dont l'une des caractéristiques sera la corruption, et délaisse
sa position de lutte des classes au profit d'une espèce de
«collaboration de classe».
[31] Juan Carlos Beas, Manuel Ballesteros, Benjamín Maldonado, Magonismo
y movimiento indígena en México, México D. F., H. Ayuntamiento
constitucional de San Antonio Eloxochitlán, Oaxaca, Campo, Ucizoni,
Centro cultural libertario Ricardo Flores Magón, Ce-Acatl, A. C., 1997,
p. 62.
[32] Lettre de R. Flores Magón à Erma Barsky, datée du 16 mars 1922, in
Ricardo Flores Magón, Correspondencia, compilación, prólogo y notas de
Jacinto Barrera Bassols, México D.F., Consejo nacional para la cultura y
las artes (Conaculta), 2000, Volumen II (1919-1922), p. 351.
SOURCE: À contretemps, n° 22, janvier 2006
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/11/ricardo-flores-magon-et-le-magonisme.html
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