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(fr) Alternative Libertaire #373 (UCL) - Analyse matérialiste: La Plateforme, l'anarchisme bolchevisé?
Date
Thu, 30 Jul 2026 09:07:45 +0300
Depuis cent ans, la Plateforme et celles et ceux qui s'en revendiquent
se voient accuser de vouloir «bolcheviser» l'anarchisme, comprendre: lui
faire prendre un tournant autoritaire qui minerait le fondement des
idées libertaires. Les signataires de la Plateforme avaient pourtant une
intention claire: trouver un cadre permettant au mouvement anarchiste de
dépasser ses limites passées, tout en préservant ses ambitions et ses
pratiques anti-autoritaires. ---- Dès les premiers temps de sa
publication, la Plateforme a créé un débat houleux. Pendant des années,
«Plateformards» et «Synthésistes» s'écharperont dans la presse
anarchiste attaquant d'une part les «libéraux» et d'autre part les
«Bolcheviks». Cette dernière attaque, lancée pour la première fois par
les auteurs de la Réponse à la Plateforme, sera récurrente. La
Plateforme est accusée de vouloir «bolcheviser» l'anarchisme. Il
convient alors d'analyser le contexte historique de l'émergence de ce text
e et les contradictions d'une organisation révolutionnaire démocratique.
Centralisme démocratique
Le léninisme se définit avant tout par une conception spécifique de
l'organisation révolutionnaire, élaborée dans des conditions très
particulières. Avant la révolution de 1917, le pouvoir tsariste en
Russie écrase d'une poigne de fer toute contestation. Lénine forge donc
le principe du centralisme démocratique, qui tente de concilier débat
interne et unité d'action. Le parti y fonctionne, en théorie, sur la
base de la discussion et de la décision collective -par le vote des
orientations et la désignation des responsables par la base- mais une
fois la décision arrêtée, elle s'impose à l'ensemble des militants et
militantes avec une discipline stricte, garantissant l'unité du
mouvement dans l'action. Le parti a alors pour but de ressembler à la
classe qui le porte, le prolétariat, et de permettre une action -ce qui
n'est pas rien en période intense de répression. Cette forme
d'organisation produit cependant des tensions que le parti doit
habilement surmonter.
En effet, il y a une contradiction fondamentale entre centralisation
et démocratie: une trop grande centralisation tend à mener vers une
bureaucratisation et une séparation entre la direction et la base.
Le rapport entre centralisation et démocratie n'est, d'ailleurs, pas
constant selon Trotsky. Il est dans un équilibre qui dépend des luttes
réelles, du contexte du pays, de l'état du parti et de ses membres et de
l'autorité assurée par la direction. Si la plupart du temps, la
démocratie l'emporte sur le centralisme, l'inverse peut se produire.
Ainsi, pour Lénine, des principes fondamentaux comme la garantie des
droits des minorités, des oppositions et de l'autonomie des
organisations locales doivent perdurer. Tant qu'elle n'amène pas à
empêcher l'unité d'une action décidée par le parti, la liberté de
critiquer est donc fondamentale. Le débat démocratique et idéologique
est présenté comme devant être en accord avec une unité
organisationnelle stricte et avec la soumission de toutes et tous aux
décisions de congrès. Cet élément de centralisme qu'est l'unité dans la
lutte serait, pour Lénine, ce qui permettrait d'éviter des erreurs
fatales lors des momen
ts clefs de crises politiques.
Plateformisme ou barbarie?
La Plateforme naît d'une expérience similaire au centralisme
démocratique. Le groupe Diélo Trouda ne part pas d'une abstraction
théorique, mais du constat concret des limites rencontrées par les
forces anarchistes lors des révolutions russes et ukrainiennes. Cette
«impuissance intérieure», comme la nomme Archinov, était issue du
désintérêt des anarchistes pour la révolution réelle. En Russie, ils et
elles se contentèrent, pour une bonne part d'entre elles et eux, de
jeter de grandes formules littéraires sur la liberté et d'exhorter les
peuples à faire le reste, sans leur montrer de chemins possibles.
Pour la Plateforme, il fallait que les anarchistes se dotent d'une
organisation révolutionnaire basée sur le fédéralisme; sur l'unité
théorique et tactique; sur un comité exécutif pour coordonner l'ensemble
des organisations de la fédération; et sur la responsabilité collective.
Toute l'organisation devient alors responsable de la bonne application
des décisions collectives. Les responsabilités individuelles -si chères
à l'anarchisme classique- sont alors intégrées et dépassées dans
l'organisation de classe. Chacun et chacune doit être fidèle à
l'organisation, celle-ci supporte et contrôle l'application des
décisions collectives et elle porte la responsabilité des échecs et
victoires de chacun et chacune.
À ce stade de l'analyse, les ressemblances pourraient ne pas donner tort
aux libéraux de la Réponse. Dans les deux cas, on retrouve la recherche
d'une unité théorique, d'une cohérence tactique, d'une responsabilité
collective et d'une coordination permanente des militants et militantes.
L'organisation révolutionnaire y est aussi pensée comme un instrument
destiné à surmonter la dispersion produite par la société de classes.
Car le problème de fond est le même: le sujet révolutionnaire est à
construire; le prolétariat n'est pas spontanément unifié et combatif.
L'organisation révolutionnaire a donc pour rôle historique de
transformer cette dispersion en force collective consciente. Les
critiques synthésistes ont souvent pris pour une spécificité bolchevik
ce qui relève, en réalité, d'une nécessité plus générale de toute
organisation révolutionnaire. Toute organisation qui entend agir
efficacement doit élaborer des orientations communes, coordonner ses
membres et exiger le respect des décisions prises collectivement. Sans
cela, l'unité reste formelle et l'action demeure impuissante.
La confiance n'exclut pas le contrôle
Si le principe organisationnel apparaît proche, il nous semble que la
réelle différence entre le plateformisme et le centralisme démocratique
réside dans leurs constructions depuis des idéologies différentes et
dans leur rapport au centralisme. Là où celui-ci apparaît comme
nécessaire à Lénine, il doit être constamment combattu par une structure
fédéraliste pour la Plateforme. Ainsi, la contradiction entre
centralisation et démocratie n'est jamais résolue une fois pour toutes:
on institue les moyens de combattre le centralisme sans relâche. C'est
en cela que réside la spécificité de la Plateforme: non dans l'illusion
d'une organisation dépourvue de centre, mais dans la volonté de
soumettre toute fonction centrale à la base de la fédération, les
organisations membres.
Le groupe de travail Études marxistes libertaires de l'UCL
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Analyse-materialiste-La-Plateforme-l-anarchisme-bolchevise
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