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(fr) Courant Alternative #362 (OCL) - LEONARD PELTIER: 50 ANS DE PRISON POUR 250 ANS DE RESISTANCE
Date
Mon, 27 Jul 2026 07:59:39 +0300
Avant de quitter la Maison Blanche, Joe Biden a, comme de tradition,
utilisé son droit présidentiel pour gracier et commuer les peines d'un
certain nombre de prisonniers. Parmi eux, Leonard Peltier. L'annonce est
passée inaperçue dans nos contrées. Le cas de Leonard Peltier est
pourtant très connu aux Etats-Unis. Pour les cinq millions de Native
Americans (1) qui y vivent (20 % à l'intérieur de réserves officielles
et territoires protégés, 80 % ailleurs dans le pays), Leonard Peltier
est LA figure majeure de la résistance à l'oppression, certains allant
jusqu'à faire le lien avec Nelson Mandela ou Bobby Sands. ---- Un cas
exemplaire de prisonnier politique en AmeriKKKe ---- Dans le camp
démocrate, sa cause a régulièrement été plaidée sans que le militant
obtienne jusqu'ici la révision de son procès ou une amnistie. Bill
Clinton l'avait promise, Barack Obama y était favorable, mais il aura
fallu attendre l'ultime journée de la présidence de Biden pour qu'un Pr
ésident démocrate abrège enfin l'incarcération de Peltier. Peltier a
passé 49 ans en prison, il a aujourd'hui 81 ans.
Pas de miracle cependant, le Président sortant a décidé seulement de
transformer la peine d'emprisonnement à perpétuité en une assignation à
résidence. Peltier ne sera donc pas gracié, et il est astreint à un
sérieux contrôle judiciaire.
La figure de l'Indien a parfois servi de réceptacle à de nombreux
fantasmes pour les anarchistes et autres ados rebelles. Elle est avant
tout un sujet politique dont les années 70 voient une apogée avec le
mouvement Red Power. Ainsi, entre lectures adolescentes de James
Fenimore Cooper, de Dee Brown ou du périodique Nitassinan, des visions
de Sacheen Littlefeather aux Oscars de 1973 aux films de Michael Apted,
ou pour les plus jeunes (tout est relatif...) des hurlements de Zack de
la Rocha sur le premier album de Rage Against the Machine (2).
Le nom de Leonard Peltier évoquera peut-être de vieux souvenirs aux
lecteurs de Courant alternatif. Pour ceux et celles qui ne seraient pas
familiers de cette affaire, quelques précisions: Leonard Peltier, membre
du peuple Anishinaabe-Lakota, était un militant du Mouvement indien
d'Amérique (AIM). Tout au long des années 60 et 70, à l'instar des Black
Panthers ou d'autres mouvements subversifs, l'AIM va participer à la
contestation générale, en menant des actions pour mettre sur le devant
de la scène la question indigène et détruire les mythes fondateurs des
Etats-Unis.
En 1975, des affrontements ont lieu dans la réserve de Pine Ridge, en
Dakota du Sud, et deux agents du FBI sont tués. Présent ce jour-là,
Peltier est accusé et condamné deux ans plus tard à la prison à
perpétuité après un simulacre de procès. Les versions sur ce qui s'est
vraiment passé à Pine Ridge n'ont pas cessé de varier au fil des ans,
dans le camp de l'accusation comme dans celui de la défense. La mort des
deux agents du FBI s'est produite à une époque où ce service fédéral
était connu pour surveiller et harceler les militants autochtones. Deux
ans avant la fusillade, l'AIM avait ainsi occupé la petite localité de
Wounded Knee, pendant plus de deux mois (voir l'encadré). En février
1976, Peltier est arrêté au Canada, et condamné à deux peines de prison
à vie consécutives...
L'absence de preuves tangibles ainsi que l'existence de témoignages
faits sous la contrainte n'ont pas eu d'effet sur la révision de sa
peine: l'accusation a maintenu au procès qu'il avait abattu les deux
hommes à bout portant, tandis qu'il affirmait avoir tiré de loin, et en
état de légitime défense. Celle-ci a en revanche été accordée à ses
coaccusés, qui ont été acquittés. Les demandes d'appel faites par
Peltier ont été rejetées, de même que ses demandes de libération, alors
qu'il pouvait y prétendre depuis 1993. Sa libération conditionnelle est
donc aujourd'hui une victoire, mais elle rappelle aussi que d'autres
militants politiques sont toujours emprisonnés aux Etats-Unis.
On pense évidemment à Mumia Abu-Jamal: condamné à mort, sa peine
capitale s'est muée en prison à perpétuité face à la pression
internationale. Depuis 42 ans, il est toujours emprisonné.
Fin 2025, Peltier a donné une interview à Amy Goodman, journaliste
progressiste américaine qui anime depuis de nombreuses années le site
d'information en ligne Democracy Now. Nous vous proposons ici la
traduction partielle de cet échange:
Leonard Peltier: «Je ne lâcherai pas l'affaire»
AMY GOODMAN: Nous sommes chez Leonard Peltier, qui vient d'être libéré
de prison après quarante-neuf ans...
LEONARD PELTIER: ... et deux mois.
A.G.: Plus deux mois.
L.P.: Ouais.
A.G.: Nous nous sommes parlé à de nombreuses reprises, Leonard, dans
différentes prisons, dont certaines de haute sécurité. C'est assez
étonnant d'être ici avec vous. Dites-nous où nous sommes...
L.P.: Nous sommes chez moi, dans la maison que m'ont offerte mes
soutiens. Elle ne m'a pas été donnée par ma tribu, et le gouvernement
n'a rien à voir avec cela. J'ai été libéré par Biden dans le cadre d'une
commutation de peine et d'une assignation à résidence. En fait, ce qui
s'est passé, c'est que j'ai été sorti d'une cellule de prison pour être
placé dans un autre type de prison. Mais c'est ma maison maintenant.
C'est donc mille fois mieux.
A.G.: Vous voulez dire qu'après plus de quarante-neuf ans de prison vous
n'êtes pas complètement libre?
L.P.: Non, non, je suis soumis à des restrictions très strictes. Même
pour aller à la poste, je dois téléphoner à... je l'appelle «ma
responsable»... Quand je rentre, je dois l'appeler pour lui dire que je
suis de retour. Si je vais faire quoi que ce soit, si je vais faire des
courses ou autres, je dois faire la même chose. Si je dois parcourir une
centaine de kilomètres au-delà de la nation - je n'appelle pas, non, mon
lieu de vie une «réserve», nous sommes des nations de personnes -, je
dois obtenir un laissez-passer, généralement de Washington, pour me
rendre à des rendez-vous médicaux ou à des cérémonies religieuses.
A.G.: Revenons donc à ce moment où vous étiez dans votre cellule à
Coleman, en Floride, et où vous avez appris que le Président Biden avait
commué votre peine. C'était quelques heures avant qu'il ne quitte ses
fonctions.
L.P.: Eh bien, sur le moment, c'était assez incroyable. J'ai pensé que
quelqu'un se moquait de moi. Je me suis dit: «Je vais me réveiller, tout
ça n'est qu'un rêve.» Et je n'y ai vraiment cru que lorsque je suis
entré dans cette maison.
A.G.: Comment avez-vous vécu votre sortie de Coleman?
L.P.: Waouh! Imaginez que vous viviez pendant toutes ces années dans une
cellule pas plus grande qu'un placard et que vous puissiez enfin en
sortir. Je veux dire, c'était juste... pour moi, c'était incroyable que
cela m'arrive vraiment. «Je ne vais plus avoir à... je ne vais plus
avoir à dormir dans cette cellule froide, et je ne vais plus avoir à
sentir l'odeur de mon compagnon de cellule qui va aux toilettes. Est-ce
que c'est vraiment fini pour moi?» C'était de l'incrédulité.
A.G.: Remontons dans le temps. Pouvez-vous d'abord vous présenter? Qui
étaient vos parents - les nations auxquelles ils appartenaient, votre
famille, où avez-vous grandi?
L.P.: OK. Je m'appelle Leonard Peltier, c'est mon nom anglais. J'ai 81
ans. Mon père est un Chippewa Cree, originaire de cette réserve... je
veux dire de cette nation. Je continue à parler de «réserves» parce
qu'on nous a appris dès l'enfance que nous vivons tous dans des
réserves, que nous sommes des Indiens. Mais nous ne sommes pas des
Indiens et ce n'est pas une réserve. Nous avons conclu des traités avec
le gouvernement américain, et la Constitution stipule qu'il ne peut
conclure des traités qu'avec des nations souveraines. Nous sommes donc
des nations souveraines. Nous ne sommes pas des Indiens. Ma mère est
originaire de Fort Totten. Mais, encore une fois, ce n'est pas le vrai
nom. Le vrai nom est Spirit Lake, et il appartient au peuple
Lakota-Dakota. J'ai été élevé, pendant la majeure partie de ma vie, là
avec mes grands-parents - ce qui est généralement la tradition chez mon
peuple. Les grands-parents prennent les enfants et les élèvent. Mais
quand mon gr
and-père est mort, ma grand-mère n'avait aucun moyen de subvenir à nos
besoins, alors elle est allée à l'agence qui dirigeait la réserve pour
demander de l'aide. Et en représailles, «ils» nous ont emmenés et placés
dans un pensionnat.
A.G.: Quel pensionnat?
L.P.: Wahpeton, dans le Dakota du Nord. C'était en 1953. J'y suis resté
jusqu'en 1956, pendant trois ans. Les conditions y étaient extrêmement
dures.
A.G.: Quel âge aviez-vous?
L.P.: J'avais 9 ans quand j'y suis arrivé.
A.G.: Parlez-nous de l'objectif de ces pensionnats. Vous a-t-on coupé
les cheveux? Vous ont-ils empêché de parler votre langue?
L.P.: Bien sur. C'était le but des écoles: éliminer l'Indien chez les
Indiens, c'était littéralement leur fonction. Ils nous ont emmenés dans
des pensionnats. La première chose qu'ils ont faite, c'est de nous
couper les cheveux, de nous raser la tête, puis de nous mettre sous la
douche. Nous nous sommes douchés, et quand nous sommes sortis de la
douche, ils ont versé du DDT sur tout notre corps.
A.G.: Vous avez écrit que vous considériez ces pensionnats comme votre
premier emprisonnement.
L.P.: Oui, c'était le cas.
A.G.: Vous avez donc fréquenté cette école avec votre cousin et votre
soeur pendant trois ans. Où êtes-vous allé ensuite? Et comment avez-vous
conservé votre langue et votre culture?
L.P.: Eh bien, je suis revenu ici pour vivre avec mon père. Il vivait
toujours dans une cabane en rondins, sans électricité ni eau courante.
Nous devions aller chercher de l'eau. Nous devions aller chercher du
bois. Le gouvernement américain a rédigé un projet de loi, adopté par le
Congrès en 1956. Les premiers à être éliminés furent les Indiens
Menominee du Wisconsin. Ils possédaient des millions d'hectares de
terres, de bois et de lacs. C'était magnifique.
Mais «ils» sont venus et leur ont pris toutes ces terres. Puis «ils»
sont venus ici en 1958 - j'avais 13 ans à l'époque - et nous ont dit que
nous avions été dissous et que nous devions l'accepter. Nous étions
censés être la deuxième tribu à être dissoute.
A.G.: La tribu des Chippewa Cree de Turtle Mountain.
L.P.: Mon père, tous les autres ont dit: «C'est sans espoir. Nous ne
pouvons pas lutter contre ces gens. Ils sont trop puissants. Peut-être
que la vie sera meilleure là-bas», et d'autres choses du même genre à
propos de cette réinstallation. Ils ont donc choisi la ville où ils
voulaient aller. Beaucoup d'entre eux sont partis dans l'Etat de
Washington et en Oregon. Nous avons été un petit groupe à rester ici et
à dire: «Non, nous ne partirons pas. Vous ne pouvez pas venir ici nous
dire que nous devons partir, que vous allez nous exterminer et nous dire
que nous n'existons plus. Allez vous faire foutre. Battons-nous.» Et
littéralement, les gens l'ont fait. J'étais fier d'eux. J'avais 13 ans.
Mais, en mesure de rétorsion, «ils» ont arrêté le ravitaillement. Une
petite fille est morte de malnutrition et c'est ce qui a vraiment mis
tout le monde en colère. «Ils» rendaient les conditions tellement
difficiles que nous avons fini par accepter la déportation. Nous s
ommes partis. Beaucoup de gens se sont dit: «Au moins, mes enfants ne
mourront pas de faim.»
A.G.: Et le BIA (Bureau des affaires indiennes) est revenu sur sa décision?
L.P.: Non, ils ont foutu le camp parce que nous leur avons dit que nous
allions nous battre contre eux.
A.G.: C'était donc le début du mouvement Red Power et la fondation de
l'AIM? Parlez-nous de la création de l'AIM, l'American Indian Movement,
que vous aimeriez aujourd'hui rebaptiser American Indigenous Movement.
L.P.: Eh bien, j'ai été impliqué dans plusieurs organisations
différentes avant de rejoindre l'AIM. L'une des plus importantes
auxquelles j'ai participé a été l'Organisation des tribus unies, dans
l'Etat de Washington. Nous avons pris le contrôle de Fort Lawton.
A.G.: Parlez-nous de l'occupation des bureaux du BIA à Washington, puis
de Wounded Knee et Pine Ridge...
L.P.: Eh bien, notre résistance est devenue populaire. Le Mouvement des
Indiens d'Amérique a pris de l'ampleur, et pas seulement ici, en
Amérique, mais aussi au Canada. C'est pourquoi nous sommes devenus une
menace pour le gouvernement.
A.G.: Mais, surtout pour que les jeunes comprennent, je précise: vous
parlez de cette période de 1973, 1974 et 1975. Et aussi de l'apogée du
mouvement antiguerre.
L.P.: Nous étions également impliqués dans les Marches pour la paix,
avec les Noirs et les mouvements antiguerre, et d'autres choses de ce
genre. Nous étions impliqués dans tout ça aussi. Mais nous essayions
d'obtenir leur soutien, et eux essayaient d'obtenir le nôtre.
A.G.: Donc, le Trail of Broken Treaties (3), c'était en 1972.
Expliquez-nous ce que c'était...
L.P.: Eh bien, nous savions que nous devions faire en sorte que le
gouvernement commence à respecter nos traités, car il ne les avait
jamais respectés. Et la seule façon d'y parvenir était d'aller
directement à Washington. Nous avons donc formé un groupe. Nous l'avons
appelé le Trail of Broken Treaties. Nous nous sommes tous organisés à
partir des quatre coins du pays. Et nous sommes tous allés à Washington.
A.G.: Il y a cinquante-deux ans, en 1973, débutait l'occupation du
village de Wounded Knee, dans la réserve de Pine Ridge. Cette occupation
a contribué à attirer l'attention internationale sur le sort des
Amérindiens. Le gouvernement américain a répondu à l'occupation par un
siège militaire complet, avec des véhicules blindés de transport de
troupes, des avions F-4 Phantom, le FBI... Au cours de l'occupation,
deux hommes sioux ont été abattus par des agents fédéraux et un militant
noir des droits civiques, Ray Robinson, a disparu. Le FBI a confirmé en
2014, plusieurs décennies plus tard, que Ray Robinson avait été tué
pendant l'affrontement... La plupart des gens ne connaissent pas cette
histoire.
L.P.: Non.
A.G.: Peut-être ont-ils entendu parler du livre Enterre mon coeur à
Wounded Knee. Pouvez-vous parler de Pine Ridge et de Wounded Knee, en
particulier pour les jeunes qui ne connaissent pas cette histoire?
L.P.: Eh bien, j'étais en prison au début de Wounded Knee, mais j'ai été
libéré. C'était à peu près à la moitié de ma peine. Je suis alors parti,
je suis allé là-bas et j'ai aidé à transporter des affaires à Wounded
Knee. Et je suis resté là-bas... Après tous ces voyages à Washington,
toutes ces manifestations et toutes ces promesses, nous avons vite
compris - nous le savions déjà, mais nous avons vite compris que tout
cela n'était que mensonges. Et donc, finalement, les anciens et les
chefs ont pris la décision d'aller à Wounded Knee. L'AIM n'a pas
participé à cette décision.
A.G.: L'occupation de Wounded Knee est considérée comme le début de ce
que le peuple Oglala appelle le règne de la terreur, de 1973 à 1976, au
cours duquel plus de 60 personnes ont été tuées. Ces meurtres n'ont pas
fait l'objet d'une enquête. Cette période a culminé avec la fusillade de
Pine Ridge (26 juin 1975).
L.P.: Tout d'abord, je ne sais pas qui est le tireur, ou qui sont les
tireurs. Et je ne vous le dirais pas, si je le savais. Mais je vais vous
parler d'autres questions car elles sont de notoriété publique. Il y
avait beaucoup d'autochtones, de traditionalistes, dont les maisons ont
été incendiées, qui ont été victimes de fusillades. Des gens ont été
arrêtés et battus, certains ont été tués. Ces faits sont consignés dans
des enregistrements. Les seuls qui nient ces faits sont le gouvernement
américain, le FBI et des gens comme ça. Ils pouvaient tuer des gens au
hasard. Ils s'en tiraient à bon compte, car ils n'avaient pas peur
d'être poursuivis. La seule chose qu'ils craignaient, c'était nous,
l'American Indian Movement, parce que nous ne tolérions pas leurs
méfaits. Et c'était la seule chose qu'ils craignaient.
A.G.: Vous avez passé la majeure partie de votre vie derrière les
barreaux. Qu'est-ce que cela a signifié d'être à la fois un prisonnier
et considéré comme un prisonnier politique dans le monde entier, ainsi
qu'un symbole de la lutte pour les droits des Amérindiens?
L.P.: On m'a souvent posé cette question et j'ai du mal à y répondre.
Mais je pense que ce qui m'a vraiment permis de rester fort, c'est ma
colère. J'étais en colère contre ce qu'ils m'avaient fait, à moi et à
mon peuple. Et je suis toujours très en colère. Il n'y avait aucune
chance que j'obtienne justice. J'avais au moins 14 problèmes
constitutionnels (4) qui auraient du me permettre d'être libéré, et je
savais que je n'allais pas l'obtenir. J'ai ressenti tellement de haine
et de colère pour ce qu'ils ont fait aux peuples autochtones de ce pays,
de ce continent... cela m'a permis de rester fort.
On m'a proposé plusieurs fois... si j'acceptais la responsabilité et si
je faisais des déclarations sur le gouvernement américain, sur son
histoire passée et ses relations avec nous... on me relâcherait. Et j'ai
refusé de le faire. J'ai refusé de m'incliner devant eux. Je mourrai
avec mes convictions. Cela aurait été une trahison envers ma nation, mon
peuple, les miens.
Comme je l'ai dit tout à l'heure, nous sommes toujours en danger. Ce
n'est pas fini pour nous. Nous ne pouvons pas vivre comme le reste de la
population de ce pays sans craindre ce qui nous arriverait si nos
traités nous étaient retirés. Nous devons encore vivre avec cette peur
de perdre notre identité, notre culture, notre religion et tout le
reste. La plupart des Américains n'ont pas à s'inquiéter de cela. Nous,
oui. Et donc, pour moi, le combat, la lutte continue. Je ne vais pas
abandonner. Je n'ai pas capitulé. Je ne veux pas retourner en prison,
même si j'ai entendu dire que Trump allait essayer d'annuler toutes les
grâces accordées par Biden et tout le reste.
A.G.: A chacun des sommets des Nations unies sur le climat, nous voyons
des autochtones, en particulier des jeunes autochtones, se battre pour
la planète. Considérez-vous que la voix des autochtones dans le
mouvement pour le climat est porteuse d'espoir?
L.P.: Nous en parlons depuis deux cent cinquante ans, ou plutôt depuis
la création des Etats-Unis. Aujourd'hui encore, nous parlons toujours de
la Terre nourricière et d'autres questions environnementales. Nous
n'avons jamais cessé. Nous ne cesserons jamais.
A.G.: Eh bien, Leonard Peltier, je tiens à vous remercier infiniment de
nous avoir invités chez vous, et je suis tellement heureuse que nous ne
soyons pas dans une prison!
Transcription/traduction Jean-Mouloud
Notes
1. Problème! Comment dénommer les peuples autochtones de ces territoires
colonisés? Pour éviter un trop long débat sémantique, nous optons pour
Native Americans, et lorsque c'est possible nous utilisons les
appellations dont ils se dotaient eux-mêmes.
2. Dans l'ordre et pour ne pas surcharger les notes:
Enterre mon coeur à Wounded Knee par Dee Brown, traduit en français en
1973, raconte l'histoire de l'expansionnisme américain. Brown décrit le
déplacement des Amérindiens à travers des réinstallations forcées et les
années de guerre menées par le gouvernement fédéral des Etats-Unis. Les
agissements du gouvernement sont décrits comme un effort continu pour
détruire la culture, la religion et le mode de vie des peuples amérindiens.
En 1973, Sacheen Littlefeather, une militante de l'AIM, lit une
déclaration en lieu et place de Marlon Brando qui refuse ainsi la remise
de l'Oscar du meilleur acteur.
Michael Apted réalise en 1992 deux films, Incident à Oglagla et Coeur de
tonnerre, autour des événements dans lesquels Peltier est impliqué.
En 1992 encore, Rage Against the Machine explose les enceintes des
adolescents avec son premier album éponyme. Le groupe va être un vecteur
de politisation pour des millions de jeunes.
Nitassinan est la revue du Comité de soutien aux Indiens des Amériques
créé en 1978.
3. Le Trail of Broken Treaties (Piste des traités brisés) est une
caravane qui a démarré en 1972 sur la côte ouest des Etats-Unis et s'est
terminée dans le bâtiment du Bureau des affaires indiennes, au Capitole,
à Washington D.C. Les participants appelaient à la restauration de
l'autorité des tribus dans la création de traités, à l'abolition du
Bureau des affaires indiennes, et à l'investissement dans l'emploi, le
logement et l'éducation des populations indiennes. Le Trail of Broken
Treaties est également un rappel de la Piste des larmes, nom donné au
déplacement forcé de plusieurs peuples natifs américains par les
Etats-Unis entre 1830 et 1838.
4. Peltier veut dire par là que, dans l'accusation comme dans sa
défense, ses droits n'ont pas été respectés dans au moins 14 occasions.
++++
Le siège de Wounded Knee
Le 27 février 1973, quelque 200 activistes sioux Oglala armés, membres
de l'American Indian Movement (AIM), occupèrent le hameau de Wounded
Knee, sur la réserve de Pine Ridge. Ils prirent 11 otages, demandèrent
une enquête sur la corruption de l'administration de cette réserve,
l'une des plus pauvres des Etats-Unis, et une enquête sur la violation
des traités signés lors des guerres indiennes. Les otages furent
relâchés grâce à la médiation de deux sénateurs du Dakota du Sud tandis
que le blocus de Wounded Knee était organisé avec des moyens
considérables: des centaines de policiers et 2 000 agents du FBI furent
envoyés sur place; des chars cernèrent le village et des hélicoptères
armés survolèrent le territoire occupé.
Le choix de Wounded Knee était hautement symbolique. En 1868, les Sioux
avaient signé avec les Etats-Unis un traité qui leur concédait une
réserve. Mais ce traité n'avait jamais été respecté, surtout après la
découverte, en 1874, de gisements d'or dans la région. Les Sioux
s'étaient alors donné un leader spirituel, Wovoka, un membre de la tribu
Paiute qui prophétisait la réapparition des morts et le départ des
conquérants blancs. Les disciples de Wovoka pratiquaient avec ferveur la
danse des esprits, ce qui inquiéta les autorités qui déclenchèrent une
répression, avec en particulier l'assassinat de Sitting Bull le 15
décembre 1890.
Quelques centaines de Sioux trouvèrent alors refuge dans le campement du
chef Big Foot. Le 29 décembre 1890, le 7e de cavalerie intervint et
entreprit de désarmer le clan de Big Foot à Wounded Knee (1). Les Sioux,
encerclés par les soldats, furent massacrés, des canons bombardèrent le
village des femmes et des enfants, il y eut plus de 300 victimes.
Ce massacre marqua la fin des guerres indiennes et l'ouverture
définitive de l'Ouest aux colons.
L'occupation de Wounded Knee s'est inscrite dans une série d'actions
militantes, comme les occupations de l'île d'Alcatraz (1969), du mont
Rushmore (1970) ou du Bureau des affaires indiennes à Washington (1972).
Le 11 mars 1973, après que de nombreuses personnes eurent convergé en
direction de Wounded Knee, apportant avec elles des vivres en grandes
quantités, l'indépendance du territoire fut déclarée. Des cantines
communautaires, un service de santé et un hôpital furent aménagés au
sein du territoire assiégé. Des fusillades sporadiques pendant les 70
jours de siège firent deux morts parmi les militants, un blessé grave
parmi les policiers et plusieurs blessés légers. Finalement les
occupants reçurent un ultimatum: ils devaient évacuer Wounded Knee après
avoir déposé les armes. Le gouvernement s'engageait à examiner leurs
revendications: enquête sur la violation des traités, sur la mauvaise
gestion et la corruption du Conseil tribal, amélioration des conditions
de vie dans la réserve de Pine Ridge. Le 8 mai, les militants se
rendirent... et disparurent à la barbe des autorités pendant la nuit.
Mais si l'occupation de Wounded Knee apparaît comme l'une des
manifestations les plus spectaculaires de l'action militante
amérindienne au cours des années 1970, les conditions de vie à Pine
Ridge n'en furent guère modifiées, l'enquête sur la corruption de
l'administration fut abandonnée, et les représentants de la Maison
Blanche ne rencontrèrent pas les leaders indiens pour renégocier le
traité de 1868. Par contre, au cours des mois et des années qui
suivirent, les militants de l'AIM devinrent la cible de la répression
policière sur le modèle de la répression contre les Black Panthers.
Certains purent s'enfuir, d'autres furent emprisonnés, et en deux ans
sept membres ou sympathisants de l'AIM furent assassinés.
C'est dans le cadre de cette répression que le dirigeant de l'AIM
Leonard Peltier fut arrêté.
1. Big Foot, de son nom lakota Si Thanka (wapiti tacheté), était le
leader des Sioux Miniconjous, un des sept clans qui forment la tribu
Lakota.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4748
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