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(fr) Liberté ouvrière - L'Histoire noyée dans la Léthé | Chroniques buissonnières (Montréal, 2026)
Date
Sun, 21 Jun 2026 19:48:10 +0100
Dans les textes s'annonçant libertaire, la place d'honneur est
fréquemment laissée à la mémoire des formations autoritaires, des
groupes armés marxistes, des luttes anticoloniales, voir aux campagnes
réformistes, mais le contenu anarchiste y demeure mince. Les
propositions récentes prônant la formation de groupes armés dans divers
contextes occidentaux en sont de bons exemples. Ces suggestions
renvoient couramment aux expériences du Rojava ou encore du mouvement
Zapatiste moderne1. Ces expériences n'ont pourtant qu'une filialité
ténue avec un projet de libération et d'émancipation anarchiste. Non,
cette liberté qui nous est si chère, on ne la trouvera pas dans les
baraques de Raqqa, les discours d'Abu Suhaib ou les casernes de l'EZLN.
En n'ayant pour référence que des projets de lutte d'inspiration
communiste ou de libération nationale sur lesquels on appose notre
critique anarchiste, on risque d'oublier ou de lisser la spécificité des
luttes menées sur des termes libertaires. De nombreux anarchistes
comprennent à juste titre que nous sommes plongés dans une guerre
sociale, que nous choisissions ou non de nous battre, et éprouvent ainsi
de la sympathie pour les luttes qui semblent mettre en lumière cette
situation par des affrontements directs avec l'État. Mais confondre les
opérations politiques et militaires classiques, même lorsqu'elles se
revendiquent anarchistes, avec un processus de révolution sociale
reviendrait à confondre la forme et le fond. Évidemment, il n'est pas
question de répudier le courage ou une honnête prétention à une forme
d'autonomie parmi ces combattant-es dont la perspective révolutionnaire
n'est pas anarchiste - c'est-à-dire ne visant pas la destruction du
pouvoir d'État et la subversion totale des rapports sociaux de
domination, mais plutôt leurs réorganisations. Pourquoi louanger
l'autoritarisme alors que nous combattons tout son monde matériel, son
langage et ses symboles? Quand on fait référence à l'histoire proprement
anarchiste, il semble que seul l'Espagne révolutionnaire de 1936 soit un
repère largement partagé. S'agit-il vraiment du seul exemple qui
pourrait nourrir nos imaginations?
Les causes de l'atrophie de l'imaginaire anarchiste sont multiples.
Historiquement, plusieurs acteurs ont eu avantage à enfouir et distordre
la mémoire des luttes libertaire. En chefs de tête figurent bien entendu
les États, ennemis irréconciliables de la liberté. Même si les jours où
l'humanité était artificiellement divisée entre les blocs Capitaliste et
Socialiste semblent lointains, la pensée des mouvements radicaux
contemporains est teintée de l'héritage particulier de cette époque révolue.
L'empreinte du Socialisme Réel et la Red Scare
Terrifiés par le spectre de la révolution russe de 1917 et suite à la
série d'attaques menées par les anarchistes au début du XXe siècle, le
gouvernement des États-Unis se lança dans une immense chasse aux
subversifs, la funeste Red Scare. Usant du climat de crainte et
d'ultra-nationalisme entourant la Première Guerre mondiale, diverses
lois furent passées pour criminaliser toutes interventions anti-
gouvernementales et anarchistes sur le sol américain. La répression
sanglante du mouvement libertaire récent se couronna par une
impressionnante déportation d'immigrés anarchistes. Les initiatives qui
ont survécu à cette razzia se sont trouvées en déroute, contraintes à
une oppressante clandestinité, ou se sont dissolues dans des alliances
avec le mouvement réformiste syndical. L'État continua de balayer toutes
traces de cette guerre interne pendant des décennies. La presse
américaine ne fit jamais grand cas des distinctions entre reds, le
public ne réclamant jamais qu'on les lui explique non plus. Simplement,
tout-e rebelle était forcément un-e illuminé-e ou un-e agent-e de l'URSS.
A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, l'Union Soviétique devient la
deuxième puissance mondiale. Ses capacités manufacturières sont
comparable à celles des États-Unis. Pour maintenir et étendre sa sphère
d'influence, l'URSS diffuse massivement son idéologie. L'ouverture
d'écoles dans le «tiers-monde», l'impression et la distribution
d'ouvrages communiste à l'échelle industrielle et le soutien aux divers
mouvements de libération nationale furent des moyens pour asseoir son
pouvoir à l'international. Les bibliothèques des universités du monde
furent inondées de textes marxistes, encourageant plusieurs générations
d'intelligentzia à s'instruire sur les vertus du communisme. À cela
s'ajouta l'apparent succès de multiples luttes anti-coloniale, recevant
un appui considérable de l'URSS et de la Chine. Pour les innombrables
âmes et corps jetés dans les mâchoires de ces guerres, ainsi que pour
les yeux avides des observateurs internationaux, l'expérience de la
«libération» et même de la révolution devint synonyme d'armées
combattant dans des formations bien organisées et disciplinées et de
partis politiques luttant pour gagner en influence. Sur des millions
d'esprits s'imposa le réalisme du projet communiste. Évidemment, on
«oublia» d'inclure la participation puis l'extermination des anarchistes
dans l'histoire grandiose du socialisme réel.
Le résultat de ces deux méthodes d'effacement de l'histoire anarchiste
fut prévisible. Sans patries ni protecteurs, armés de leur seule
détermination, quelques compagnon-es continuèrent à lutter et
préservèrent tant bien que mal le souvenir des luttes passées2. Quand
vers la fin des années 1960 souffla sur l'ouest un nouveau vent
révolutionnaire, il ne restait alors qu'une mémoire écorchée pour
s'imaginer flotter le drapeau noir. L'étendard rouge du communisme se
levait fièrement dans la bourrasque comme l'ennemi logique de
l'hégémonie américaine sur le monde. Une nouvelle génération de
révolutionnaires venait de s'éveiller, et les contours de leurs
imaginations étaient pourpres.
Les décennies de 1960 et 1970 virent l'essor de nombreux groupes
révolutionnaires à travers l'occident. Le Black Panther Party (BPP), le
Weather Underground, la Black Liberation Army (BLA)3 aux États-Unis; le
Front de Liberation du Québec au Canada; la Rote Armee Fraktion en
Allemagne; et la Brigate Rosse en Italie. Il ne s'agit là que d'une
poignée parmi les groupes qui marquèrent l'esprit de sociétés entières.
Jetant un oeil à l'international, le régime communiste du Nord Viêt Nam
et les forces révolutionnaires Cubaines capturèrent l'attention des
jeunes militants de la Nouvelle Gauche. La formalité, l'avant-gardisme,
la hiérarchie et l'autoritarisme furent des caractéristiques
essentielles de ces organisations. Malgré l'incompatibilité entre les
méthodes prisées par ces organisations et les principes anarchistes,
leur héritage a laissé une empreinte si forte qu'il occulte l'ampleur et
la diversité des conflits sociaux de cette période. Si bien que, comme
le souligne l'auteur-e de Constellations souterraines: Mettre en lumière
les rouages de la guerre et de l'écocide:
«Même parmi les anarchistes, l'imaginaire de la guérilla de ces
années-là est souvent réduit à des organisations d'avant-garde comme le
Weather Underground, uniquement parce que ces groupes ont réussi leur
objectif de capter l'attention du spectacle. Au cours de ses sept années
d'existence, le Weather Underground a perpétré vingt-huit attentats à la
bombe - n'oublions pas qu'il y avait en moyenne onze attentats à la
bombe et incendies criminels par semaine en 1970».
Le milieu universitaire et la contre-insurrection
1975, l'armée populaire Vietnamienne prend le contrôle de Saigon. Cette
année marque la fin de la guerre du Viêt Nam. Elle signale aussi la
défaite des États-Unis à travers la capitulation des forces de la RVN4.
Hantées par cette débâcle, les hautes sphères du gouvernement américain
remettent drastiquement en question la stratégie militaire de la dite
«guerre d'usure». On observe alors un regain d'intérêt pour les théories
de la contre-insurrection chez les têtes dirigeantes de l'armé.
Plusieurs soulignent la relation tendue entre le milieu académique et
militaire comme ayant participé à l'expérience négative de la guerre au
Viêt Nam. L'importance de cette friction fut exacerbée par l'opposition
généralisée à l'effort de guerre sur les campus américains, sources
importantes de recrutement pour les groupes révolutionnaires du pays.
Robert Thompson, à l'époque considéré comme un leader mondial de
l'intelligentzia militaire, popularise une approche plus «subtile» à la
lutte contre-insurrectionnelle. Dans son livre Defeating Communist
Insurgency, il met l'emphase sur l'importance de «gagner le coeur et
l'esprit» des populations récalcitrantes à la domination américaine. Il
propose donc d'exercer une influence sur la vie culturelle de celles-ci.
«Tout acteur ayant une responsabilité dans la gestion d'un
mouvement insurrectionnel doit connaître son ennemi et savoir ce que son
ennemi tente d'accomplir à chaque phase (du conflit). Cela ne signifie
pas que ceux qui sont responsables doivent se soucier exclusivement de
contrecarrer les manoeuvres de l'ennemi. C'est pour cette raison que
j'abhorre le terme même de «contre-insurrection». Cela implique que
l'insurgé dé tient l'initiative, et que le gouvernement se limite au
rôle de contrer cette initiative. En acceptant qu'il vaut mieux prévenir
que guérir, le gouvernement doit donc être proactif dans son approche».
Et quelle meilleure façon d'établir le contrôle sur une population que
de baliser les limites de ce à quoi on peut penser, rêver ou ce dont on
peut discuter?
Suivant la lourde répression contre les groupes subversifs américains
qui caractérise les années 1970 et 1980, la frange militante de la
Nouvelle Gauche se retrouve désarmée. La guerre du Viêt Nam terminée,
elle ne peut plus jouer son rôle de puissant catalyseur de rage. Les
éléments moins radicaux du mouvement anti-impérialiste désertent les
groupes activistes et retournent à leurs études. On peut alors observer
l'intensification d'une campagne de pacification longue et agressive
qui culmine avec la COINTEL-PRO5 du FBI, décimant littéralement les
effectifs des groupes armés. Dans l'ombre de la répression, les
vautours de l'académie se ruent sur la carcasse fumante du mouvement.
Les théoritien-nes s'étalent ad nauseam à propos des limites et des
défaites des luttes des années précédentes. De concert avec leurs justes
critiques du machisme ou de l'autoritarisme, beaucoup d'universitaires
se retrouvent ainsi à servir les intérêts de l'offensive
contre-insurrectionnelle de l'État.
Lorsque la raison d'être d'un groupe se limite à l'opposition au
fascisme, comment peut-il entrer en conflit avec tous les autres aspects
de la domination sans risquer d'être déchiré par des schismes internes,
perdant ainsi l'unité dont il dépendait?
En conjonction avec l'implantation de gouvernements néo-libéraux
fantoches à l'international, la CIA s'assure de la docilité de la
population américaine en récupérant une part de l'énergie rebelle des
années 1970. Superficiellement, dans diverses institutions comme les
universités, une certaine critique du «système» parvient à se creuser
une niche. La CIA, soucieuse de garder la main-mise sur le coeur et
l'esprit des populations occidentales, crée différentes organisations de
façade pour injecter des fonds dans le monde académique. On pourrait
croire que ces fonds auraient été majoritairement alloués aux
académicien-nes conservateur-es. Or il est intéressant de noter que
plusieurs de ces «fronts» de la CIA comptaient surtout des
intelletuel-les de gauche non-communistes et même d'ancien-nes
communistes6. Le but avoué de cette initiative était de combattre
l'avancée du communisme dans les milieux intellectuels, en faisant la
promotion de l'idéologie libérale, réformiste et pro-États-Unis. En
dictant les termes sur lesquels le développement culturel évolue, l'État
s'assure de remplir la bouche et le cerveau des académicien-nes de mots
et de concepts provenant de son propre dictionnaire. Rendue impotente
par la suppression de ses éléments les plus combatifs, la gauche
états-unienne se fait alors offrir une place au soleil. Le soutient
gouvernemental a la recherche, la possibilités de financement, la
création de nouveaux postes dans les universités furent les apparats de
cette poussée récupératrice. C'est dans ce climat que la Critical Race
Theory se développe, et commence son chemin depuis l'espace académique
jusque dans l'imaginaire de la population générale. Cette époque voit
aussi la naissance des concepts d'intersectionnalité et des identity
politics. Si, réalisant les limites de l'association sur des bases
identitaires, un groupe comme le BPP tenta de surpasser les barrières
des identités en tissant des liens avec d'autres groupes
révolutionnaires, les identity politics ramènent les questions
identitaires au centre du débat.
Apaisée par l'effet calmant et pacificateur de la loi sur le droit de
vote de 1965, une grande partie du mouvement Black Power s'est retrouvée
pratiquement dépouillée de toute perspective révolutionnaire rejetant
catégoriquement les voies du pouvoir. La vague ardente de rage et de
mécontentement des Noirs exclus s'étant momentanément calmée, ce qui
resta des prétendants politicien-nes du mouvement de libération des
Noirs se concentra sur l'acquisition de gains a travers les institutions
étatiques ou para-étatiques. Les critiques des inégalités se
développèrent, sans actions. Cette forme de contestation inoffensive,
compatible avec le mirage de la tolérance démocratique, plu à une frange
de la société américaine blanche plus libérale. Si le matérialisme du
marxisme ou l'intransigeance de l'anarchisme ne pouvaient s'accorder des
intérêts de la petite-bourgeoisie, le libéralisme des intellectuel-les
de l'académie s'en accommoda volontairement. Philosophes, sociologues et
écrivain-es, ils et elles participèrent à rafraîchir l'édifice
idéologique duquel le pouvoir dépend pour pacifier toutes dissonances.
Leurs critiques se dégonflèrent face à la sainteté de la propriété
privée, flétrirent devant l'égalité des forces du «marché», rougissèrent
à la mention de l'inaliénabilité du droit universel, dont l'État est
bien-entendu responsable... Ici la critique loge dans l'éther; on peut
être un philanthrope faisant des dons à des organisations antiracistes
tout en exploitant des personnes racisées dans ses usines; on peut tenir
un cercle de lecture féministe et demander à la bonne de ramener du
champagne pour les mimosas. L'acceptabilité sociale grandissante des
critiques des dynamiques de pouvoir basées sur les identités de genres
et de races marquera fortement l'académie et la nouvelle génération de
subversif-ves.
Un certain libéralisme «radical» prend la place des théories anarchistes
ou matérialistes marxistes. Cette libéralisation de la pensée radicale
encourage une «liberté de pensée» superficielle, qui trivialise les
distinctions éthiques et refuse de se préoccuper des contradictions
réelles. Les différends irréconciliables entre la pratique anarchiste,
fondamentalement antipolitique, et le tristement célèbre «pragmatisme»
historique des partis communistes, armés ou non, sont mis de côté au
profit d'une renaissance du modèle du front populaire. Car bien qu'elle
se manifeste différemment, l'acceptation tacite de la domination par le
libéralisme tout comme par le communisme marquent ces idéologies comme
deux facettes du même visage odieux, celui du pouvoir. Paradoxalement à
cette montée du libéralisme, les années 1980 voient aussi une résurgence
des groupes d'extrême-droite. En réaction, la nouvelle génération de
radicaux fondent différents collectifs antiracistes7. Fortement issue de
la classe moyenne et d'une section plus aisée de la classe ouvrière, et
donc souvent élevée avec les valeurs libérales de l'époque, un grand pan
de cette génération est ancré dans les diverses sous-cultures punk et
skinhead. Ce mouvement antiraciste se développera majoritairement sans
l'appui de la vieille garde, dont les capacités et l'ardeur furent
sapées par la répression.
Bien que très combative, cette vague de militance priorisera la
confrontation avec les groupes néo-nazis et la «défense communautaire»
au dépend du développement de théories révolutionnaires. L'approche dite
«non- sectaire» favorisée par les groupes antifascistes leur permit
d'élargir leur base de support, mais l'accent mis sur la croissance mena
leurs membres à plusieurs impasses. Le fascisme malgré sa brutalité
saillante, n'est après tout qu'une des expressions du pouvoir, et
diffère de l'oppression démocratique par la nudité des rapports de
domination qu'il impose. En effet, lorsque la raison d'être d'un groupe
se limite à l'opposition au fascisme et que sa stratégie repose sur une
participation massive pour agir, comment peut-il entrer en conflit avec
tous les autres aspects de la domination sans risquer d'être déchiré par
des schismes internes, perdant ainsi l'unité dont il dépendait? Comme
dans la plupart des cas, la nécessité d'afficher un front uni poussa de
nombreux groupes antifascistes à se rallier autour des plus petits
dénominateurs communs politiques parmi leurs membres. Autrement dit, en
encrant leur stratégie dans une logique de croissance quantitative, on
s'éloigna de la possibilité d'un agir qualitatif. Pour les aspirant-es
révolutionnaires, les limites de la perspective antiraciste/antifasciste
furent vite atteintes. En pratique, la question de l'assaut contre les
institutions du pouvoir devint une question de transformation de ces
institutions. Cette dynamique perdurera à travers les décennies de lutte
contre la globalisation des années 1990, caractérisés par des
manifestations massives d'opposition à divers sommets économiques.
Comment le rejet de la blancheur devint le rejet de l'histoire anarchiste
Pour les anarchistes subissant l'influence du réformisme dans la
conflictualité sociale de leur contexte, l'accent mis par la gauche
libérale sur la transformation individuelle est un problème
particulièrement épineux. Bien qu'il soit important de reconnaître la
complexité des dynamiques de pouvoir découlant de nos différentes
positionnalités et de comprendre comment les identités sont exploités
pour reproduire la domination au niveau systémique, le cadre de la
politique identitaire ne nous offre pas de débouchés révolutionnaires.
Comme nous l'avons noté plus haut, une bonne part du mouvement des
années 1980 provenait de la classe moyenne ou d'une frange plus aisée de
la classe ouvrière. Cette part de la société américaine était très
blanche, et le milieu militant de ces années en était conscient. Pour
beaucoup de radicaux, une autre offensive se jouait donc côte à côte
avec la bataille de terrain contre le racisme: un combat interne contre
sa propre blancheur. Bien sur la question des privilèges blancs frétait
pas nouvelle aux Etats-Unis; le Weather Underground avait déjà abordé la
question deux décennies plus tôt. Mais l'absence de perspectives
révolutionnaires et le manque de critique face à la libéralisation de
l'imaginaire radical donna une autre profondeur au sujet. Comme il est
impossible de se départir du bagage des identités tant que la domination
les utilise pour cartographier ses sujets, il n'y a pas de remède à la
blancheur sans bouleversement de la normalité. Ceux et celles qui
tentent de lutter contre leurs privilèges sans faire le grand saut se
trouvent donc condamné-es à un sentiment de culpabilité sans issue.
Face à l'énormité de la suprématie blanche, et doté-es d'une capacité
limitée à transformer la réalité matérielle de la domination, plusieurs
jeunes radicaux blanc-hes se replient sur eux-mêmes. La culpabilité
blanche naît dans ce champ d'action limité qu'est la transformation
individuelle. Elle se développe en calquant les valeurs chrétiennes de
l'expiation, du sacrifice et de la honte. Une honte qui n'est pas sans
rappeler l'idée d'un péché originel, ce mécanisme de contrôle
perfectionné par l'Eglise. En essentialisant l'identité blanche, on
vient aplatir la complexité des rapports sociaux qui l'ont fait naître.
Divorcé de sa dimension historique et sociale, comme de ses origines
dans le monde matériel, l'identité acquiert des qualités inaltérables.
On pourrait par exemple penser au cliché raciste du «noble sauvage», une
image entretenue par l'amalgamation entre l'identité autochtone et
l'attribut d'une profonde révérence pour la nature. Ce cliché grossier
est bien entendu en contradiction avec la réalité complexe de
l'assujettissement et de la participation de plusieurs autochtones à
l'économie capitaliste, parfois en contribuant à des projets
extractivistes ravageant leurs terres ancestrales. Cet aplanissement de
l'identité s'accompagne d'une restriction de l'agentivité. Lestés par le
poids de la culpabilité blanche, ou celle de simplement vivre en
occident, certain-es radicaux blanc-hes (et non-blanc-ches, les
blanc-ches n'ayant pas le monopole de cette tare) projettent sur l'Autre
(souvent issu d'un groupe jugé plus opprimé) la responsabilité de
montrer la voie à suivre pour lutter vertueusement. Généralement confuse
avec de la solidarité, parfois maladroitement appelé internationalisme,
cette approche est typique de la conception des luttes selon le cadre de
la politique identitaire. La tendance à projeter la responsabilité, ici
dans le cadre d'une lutte anticoloniale, est parfaitement illustrée dans
le texte Cascade sur granite: Politiques de la déférence, leadership
autochtone et relationalités anarchistes (2023):
«Certain-es activistes priorisent la recherche d'une permission
accordée par la nation locale avant de s'engager publiquement dans des
actions perturbatrices. [...] Personne ne semble demander de permission
pour vivre sur des terres volées ou pour aller travailler dans une
économie capitaliste. [...] Il semble que ce n'est que lorsque quelqu'un
propose de perturber le status quo que soudainement on veuille consulter
les protocoles (des nations autochtones locales)».
Cette auto-culpabilisation mène des anarchistes à supporter aveuglément
des mouvements de libération nationale, des luttes anticoloniales et
même des campagnes réformistes, en priorisant l'identité des personnes
en lutte au dépend de considérations telles que l'existence d'un
potentiel d'auto-organisation ou la poursuite de perspectives
antipolitiques. L'importance des diverses expressions du mouvement de
libération noire comme le BPP, la BLA ou le RAM8 en tant que points de
références pour les anarchistes Nord Américains, bien que ces groupes
aient tous des visées de prise du pouvoir, est typique de la projection
découlant du malaise culpabilisant. Or il existe bel et bien un
antagonisme irréconciliable entre la tension vers la liberté et le
passage d'une forme d'autorité gouvernante à une autre. Tout changement
au niveau de la politique, même si on l'affuble de l'étiquette
«révolutionnaire» ne fait que soutenir l'appétit insatiable de pouvoir
de tous ceux et celles qui manque d'imagination, ou de volonté.
Malgré les condamnations des politique identitaires élaborés et assez
largement diffusées dans le mouvement anarchiste ces dernières années,
le phénomène d'auto- culpabilisation décrit plus haut continue de se
manifester, généralement inconsciemment, et d'avoir une influence majeur
sur les perspectives de beaucoup de compagnon-es. Les symptômes de la
culpabilité blanche ou occidentale sont multiples; la pensée critique
est comme suspendue; le caractère autoritaire de certaines luttes est
évacué et quelques camarades vont jusqu'à encenser les faux critiques de
l'existant. Témoins d'un épouvantable catalogue d'horreurs perpétrées
pour avancer les intérêts de l'hégémonie de l'occident, de la suprématie
blanche ou du patriarcat, il n'est malheureusement pas surprenant qu'une
part substantielle du mouvement anarchiste tente de se soustraire a ce
sentiment de culpabilité en prenant un raccourci moral.
Pour contrer l'insatisfaction face à la passivité qui caractérise
plusieurs contextes sociaux en occident, certaines appartenances
identitaires sont élevées et d'autres condamnées. Un procédé qui n'est
pas sans rappeler la création du sujet révolutionnaire marxiste, où les
subjectivités individuelles s'effacent devant l'illusion d'un groupe
ayant un potentiel révolutionnaire inhérent. La perspective d'une lutte
anarchiste claire, antipolitique, informelle et autonome, avec des
objectifs spécifiques sur le moyen-terme est abandonnée parce que peu de
compagnon-es se sentent légitimes de l'avancer et de la défendre, à
cause de leur positionalité. C'est ce genre de raisonnement qui donne
lieu à des déclarations malheureusement assez fréquentes du type: «Les
théories écrites par de vieux hommes blancs morts ne m'intéressent
pas!», «Qui sommes-nous pour juger de la volonté de ce peuple?» ou
encore «Il faut prendre conseil auprès des autochtones avant d'agir!».
Ces déclarations font fi de la particularité de chaque contexte et
s'appuient sur la supposition de la justesse intrinsèque des personnes
non-blanches. Quant aux politicien-nes identitaires, iels se réjouissent
de pouvoir compter sur ces radicaux pour soutenir leur logique pourrie
de renversement des rapports de pouvoir.
On reproche souvent à l'anarchisme d'être un courant de gens très
blancs, en opposition au communisme dont on peut facilement nommer des
héros de toutes les complexions de peau. Il est fréquemment sous-entendu
que l'apparente blancheur du mouvement anarchiste est due à un défaut
inhérent, que les idéaux anarchistes ne parleraient qu'à un type de
personnes (lire: intellectuel-les blanc-hes) très restreint. Ce genre de
supposition ne peut être le produit que d'une mauvaise volonté ou bien
d'une ignorance historique. La théorisation autant de l'anarchisme que
du communisme classique tient ses origines de l'Europe. Mais déjà vers
la fin du XIXe siècle on pouvait noter la présence de compagnon-es
anarchistes de l'archipel du Japon aux déserts du Mexique, des rues
d'Algiers jusqu'aux montagnes du Caucase. Outre l'éternelle impopularité
d'un rejet intransigeant de l'autorité dans un monde modelé par des
siècles de domination, on peut tracer l'origine de la disparité dans
l'ampleur avec laquelle l'idéologie communiste fut propagée dans
quelques faits historiques matériels. D'abord, ce n'est pas que
l'anarchisme serait plus raciste qu'une autre mouvance... C'est que les
bolcheviques puis l'URSS, ainsi que la Chine communiste ont possédés des
capacités impériales pour imposer leur idéologie et écraser les
critiques et les insurrections anarchistes. Ensuite, l'exportation du
modèle communiste à travers le support politique et militaire de l'URSS
et de la Chine aux luttes anticoloniales enferma l'imaginaire de la
libération d'une immense parti du globe, et cela pendant des décennies,
dans la perspective de guerres civiles éternelles dans l'espoir d'une
prise du pouvoir, au lieu de son rejet. La contre-insurrection n'est pas
l'affaire propre des États occidentaux, c'est l'outil de tous ceux qui
reconnaissent la charge que portent les idées libertaires et craignent
la perte de contrôle.
Un autre aspect intéressant de l'essentialisation des identités est
qu'on leur accorde un caractère immuable. En dehors des rêveries des
prêtre-sses de la politique identitaire, le fait est que la nature des
identités est flexible et perméable. Elles changent selon les époques,
les contextes sociaux, le regard et les endroits. En Amérique du Nord,
certain-es anarchistes refusent de puiser de l'inspiration des
expériences de luttes européennes ou euro-américaines. Sceptiques de ce
qu'ils et elles perçoivent comme un chauvinisme euro-centriste, ceux-ci
préconisent, parfois sans trop de soucis pour les distinctions de
formes, d'aller chercher la motivation auprès des révoltes, des
insurrections et des guérillas de tous les peuples de la terre...
(pourvu qu'ils ne soient pas blancs). Mais si notre perspective est de
participer à l'ouverture de possibilités insurrectionnelles, nous avons
certainement beaucoup à apprendre d'une analyse des révoltes qui, malgré
l'apathie généralisé, continues d'éclater un peu partout en occident. La
nature souvent antipolitique (avant l'arrivé de ces bergers pacifiants à
la bouche pleines d'appels à la raison et à la civilité), mais aussi le
caractère informel et décentralisé, donc propice à l'organisation
autonome, s'approchent bien plus d'une intervention anarchisante dans la
guerre sociale que toutes initiatives d'un quelconque groupe armé
autoritaire
Si la domination sait muer comme un serpent et revêtir une nouvelle
peau pour mieux se soustraire à notre compréhension, c'est notre défi
d'en dégager son essence.
La reconnaissance d'une compatibilité de méthodes, et les possibilités
de partages sinon d'affinités, au moins de complicités, avec ceux et
celles qui se rebellent lors de ces conflits est certainement plus utile
qu'un exercice de division entre catégories identitaires avec leurs
déclinaisons de soi-disant potentiel révolutionnaire. Car c'est ici que
loge le vrai problème, soit que des catégories essentialisées servent à
légitimer l'influence des courants autoritaires au sein des idées
anarchistes. Et bien qu'il soit souhaitable d'élargir l'horizon de nos
imaginations, la tentative de distanciation avec la suprématie blanche
consistant à retenir notre critique de l'autorité quand il est question
d'initiatives par des personnes non-blanches est quelque peu naïve.
Prenons l'exemple des immigrés anarchistes Italiens du début du siècle:
le souvenir de leur résistance est fréquemment renié, en partie à cause
de leur soi-disant identité de colon-es blanc-hes. Ce rejet démontre une
compréhension réductionniste et une vision a-historique de la formation
des identités. Bien qu'allochtones en terres volées, ces compagnon-es
étaient, de par leurs actions, incontestablement les ennemi-es des
institutions coloniales. Non seulement ils et elles luttèrent
ouvertement contre le gouvernement des Etats-Unis, ces immigrant-es
n'étaient à l'époque tout simplement pas considéré-es comme blanc-hes!
Sans le sous, étrangèr-es aux valeurs de la société capitaliste par
excellence et ne parlant pas la langue locale, ce sont les mines et les
usines qui les accueillirent comme chair à rouages. Au début des années
1900, le Sénateur de la Caroline du Nord, Furnifold M. Simmons, exprima
avec éloquence l'opinion que beaucoup de ses compatriotes avaient des
immigrés du sud de l'Italie en déclarant que ceux-ci étaient «la
progéniture dégénérée des hordes Asiatiques qui, il y a plusieurs
siècles, envahirent les rivages de la Méditerranée...».
L'intégration des différentes nationalités européennes à la «race
blanche» fut majoritairement le produit de deux évènements. De un, le
patriotisme nécessaire aux boucheries de La Première Guerre mondiale
posa un ultimatum aux nouveaux arrivants: soit vous abandonnez
l'étrangeté et devenez de vrais américain-es... soit vous êtes des
ennemis internes. Ensuite, la peur de l'emprise du «bolchevisme» et
l'avancée du syndicalisme encouragea la classe dirigeante à mettre un
coup de pression afin d'instaurer l'américanisation des immigrés
européens récents. Ces communautés furent enjointes à intégrer la
société coloniale blanche, de laquelle elles avaient été farouchement
exclues jusqu'alors. En bref, l'intégration des Italien-es à la grande
famille blanche ne correspondit qu'avec les intérêts économiques et
politiques changeants, et avec la collaboration des éléments les plus
conservateurs de la diaspora. Va sans dire que plusieurs anarchistes,
ayant échappé aux déportations, décidèrent de leur plein gré de s'exiler
plutôt que de rejoindre cette funeste parenté. Ces compagnon-es
rejetèrent l'étreinte du pouvoir non pas sur des bases identitaires,
mais par la clarté de leur dégout pour l'idée de nation.
Si la domination sait muer comme un serpent et revêtir une nouvelle peau
pour mieux se soustraire à notre compréhension, c'est notre défi d'en
dégager son essence. En retirant ses divers masques, on arrive à toucher
son système nerveux, ses muscles et ses os. Notre capacité à lui
infliger des coups durs est directement liée à l'intimité de notre
connaissance de son anatomie. Lorsqu'on cantonne nos analyses aux
couches superficielles du pouvoir, comme en se laissant absorber par le
malaise des identités qu'on nous a assigné, on risque de se faire
leurrer loin des organes vitaux, et nos coups se heurtent à la surface.
Ne serait-il pas dommage d'abandonner la richesse d'expérience que
portent les luttes libertaires du passé, sous prétexte que les auteur-es
de ces hauts faits seraient nées avec la peau trop pâle?
S'armer de mémoire
Aux abords d'une autoroute scindant ce qui reste d'une forêt, les arbres
poussent à l'ombre d'un panneau publicitaire. Le soleil sombre sous
l'horizon alors que des kilomètres s'étalent entre la ville écrasé sous
sa pollution lumineuse et le scintillement des étoiles que tu ne sais
pas nommer. La radio hurle une liste de lecture choisie par Spotify pour
couvrir le crissement des pneus sur l'asphalte. Tu ne remarques pas
l'hermine qui vient de finir sa course sous la voiture parce que les
phares qui arrivent en sens inverse t'aveuglent. Les notifications
électroniques d'un cellulaire illuminent régulièrement l'habitacle du
véhicule d'une lumière bleuâtre, alors que tu chemines dans une nuit à
qui on a interdit l'obscurité, le silence et le songe.
Chaque jour, ce monde de machines, de lumières artificielles et de
plastique lance une nouvelle salve contre nos esprits. Sous l'influence
envahissante d'une infinité de stimulus, notre cerveau se retrouve noyé,
et avec lui notre faculté à penser et à imaginer. Les médias «sociaux»
nous invitent à performer une version désincarnée et réduite de
nous-même, nous aiguillonnant à toujours remodeler nos perspectives et
nos discours sans égard pour la cohérence; une dynamique qui déborde
éventuellement hors du monde virtuel. Téléphone intelligent en main, on
est témoin de boucheries, de massacres environnementaux, d'innombrables
injustices. Toutes ces infamies se fondent dans un véritable torrent
d'accès ininterrompu à l'information. L'exposition constante à une dose
de données indigestes réduit notre capacité à cerner notre ennemi. Notre
attention morcelée et redirigée d'une crise à l'autre peine à suivre les
pistes de perspectives de luttes pouvant être projetées sur le long
terme. Face à l'ampleur des horreurs qu'on empile à notre porte, on
cours le péril de se perdre.
Comme on arme notre main pour rendre l'impact de nos coups plus létal,
il nous faut aussi fortifier nos esprits. Notre imagination, nourrie par
le souvenir des résistances d'an- tan, affermie par une vive
projectualité, affutée par un sens critique et une pensée corrosive, se
révèle un arsenal de choix. Car bien que notre ère soit marqué par la
confusion du brouillard digital, chaque époque est accompagnée de son
lot de dilemmes et de contradictions. Évidement, pour qui associe la
cohérence éthique et pratique à un surcroît de zèle puriste, il ne
manque pas de campagnes politiques et militaires contre un ordre
existant, ni de révoltes contre la longue conquête de la domination sur
le vivant pour s'inspirer. Et si la tension vers la liberté transcende
tous les «-ismes», pour les anarchistes, le double défi est
d'appréhender avec réalisme la particularité de nos contextes, et de
dégager des expériences historiques qui font écho à nos idéaux
irréductibles.
D'abord, il faut être honnête quant à la pertinence des exemples
historiques dont on veut s'inspirer. Quand la plupart des radicaux
d'occident vivent et luttent au coeur de métropoles, pourquoi donner
tant d'importance à l'image du groupe de guérilleros traversant la
jungle ou le désert? Un examen de la spécificité de nos contextes, le
développement de pratiques appropriées à ceux-ci et l'approfondissement
de perspectives d'agir devraient dissiper le romantisme, l'exotisme et
le poids de la culpabilité blanche. De tous temps il s'est trouvé des
individus qui, au lieu de s'embourber dans le terreau stérile des
compromis, et malgré les inconnus, choisirent de s'hasarder sur le
chemin plus risqué mais riche de possibilités d'une lutte contre toutes
formes de domination. Une étude de ces précieuses expériences a le
potentiel de donner à nos analyses une finesse et une profondeur qu'une
seule vie ne pourrait atteindre. A une époque de perspectives cyniques
et exiguës, cette étude nous ouvre également des fenêtres sur une foule
de possibilités. Ce passage du texte «Le Grand défi» dans Finimondo,
nous encourage à nous approprier l'histoire anarchiste, à défendre nos
idéaux et à les apprécier dans leur particularité:
«À gauche, ils n'ont aucun embarras à citer Marx, à prétendre
»sanctionner les banques" ou à diffuser des concepts comme le
matérialisme dialectique. Ils construisent leur monde. À droite, ils
n'ont aucun scrupule à citer Evola, à prétendre "nationaliser les
entreprises" ou à diffuser des concepts comme l'amour pour la patrie.
Ils construisent leur monde. Non, la honte, l'embarras, le scrupule
régnent plutôt parmi les ennemis de l'État, [...] Ils rougissent pour
citer Bakounine, ils s'excusent de leur prétention à vouloir "détruire
l'existant", ils sont intimidés pour diffuser des concepts comme celui
de la liberté individuelle. Peu nombreux et sans moyens, que peuvent-ils
faire? Palier au manque de quantité par un excès de qualité? Mais non,
chérir ses propres idées, en prendre soin, les alimenter, les défendre,
les enrichir, ils n'y songent même pas. Trop fatiguant. Il est beaucoup
plus facile de trouver une bonne raison pour ne pas créer son propre
monde. Il est beaucoup plus facile de se joindre au choeur [des
autoritaires]; il est beaucoup plus facile de se taire».
Sans tomber dans la nostalgie, l'attention qu'on porte aux combats
d'hier pourrait aussi nous éviter de reproduire certaines myopies du
passé. Plus on connaît l'histoire des luttes et on se familiarise avec
la diversité des formes qu'elles ont prises, plus nous sommes aptes à
imaginer une diversité d'interventions dans nos propres environnements.
Mais cette fouille dans les chroniques du passé nous demande un effort
de volonté. Comme nous le rappelle l'auteur-e du texte Anarchists in the
Blindspot: «Déplaisante pour l'opinion générale et défiante des
mouvements de gauche, l'action et l'implication anarchiste dans les
évènements historiques a toujours été réduite, évacuée ou falsifiée
quand est venu le temps d'écrire une page de l'Histoire».
Pour en revenir aux immigrants italiens anarchistes, ces camarades ont
insufflé la vie à un mouvement extrêmement combatif au cours de la
décennie qui a précédé les raids Palmer. Pour ce faire, ils et elles se
doteront de journaux (dont la fameuse Cronaca Sovversiva), de locaux de
rencontre, d'imprimeries, de groupes de lecture et de support aux
prisonniers ainsi qu'un savoir faire impressionnant en matière d'action
directe. Sur les bases de la libre association, de l'affinité, de la
décentralisation et de la prise d'initiative individuelle, ils
s'armèrent de l'outil le plus précieux: une perspective révolutionnaire.
Résolus à ne pas se laisser écraser par la fureur militaire et
l'expansion effrénée de la puissance industrielle des États-Unis,
révoltés par le pouvoir moral oppressif croissant de l'Église, nourris
par les idées anarchistes et déterminés à vivre dans la dignité, ces
camarades ont mené une guerre sans merci contre la domination et ses
symboles. C'est ainsi qu'ils se donnèrent pour tâche de fournir aux
exclu-es les moyens technique de se soustraie à l'humiliation de
l'exploitation, grâce à l'action révolutionnaire. Luigi Galleani9 et son
compagnon, le chimiste Ettore Molinari publièrent le manuel La Salute è
in voi10!
Notre imagination, nourrie par le souvenir des résistances d'antan,
affermie par une vive projectualité, affutée par un sens critique et une
pensée corrosive, se révèle un arsenal de choix.
Il s'agissait d'un recueil de recettes pour la fabrication de diverses
matières et dispositifs incendiaires visant à mettre à jour le manuel
Revolutionary War Science diffusé parmi les immigrants anarchistes
allemands depuis les années 1880. Ils étaient convaincus qu'il n'était
pas suffisant d'enflammer les esprits en aiguisant les consciences par
la propagande orale et écrite, ils se devaient de contribuer à la
possibilité de marier le verbe à l'agir et, en fin de compte, ils
espéraient que l'insurrection contre l'État et le capital se
développerait en une offensive armée dispersée et auto-organisée.
Le point culminant de cette offensive concertée a peut- être eu lieu le
2 juin 1919. C'était une nuit qui s'annonçait ordinaire pour les
bourgeois roupillant de l'Empire américain. Mais bientôt le sommeil des
habitants des quartiers cossus de New York, Philadelphie, Cleveland et
cinq autres villes américaines fut violemment interrompu. Les ténèbres
furent soudainement chassés par l'explosion quasi-simultanée de
plusieurs bombes puissantes. Les résidences de juges, de politiciens et
même celle de Dieu furent enveloppés par les flammes. Quelques terribles
engins, transportés jusqu'à de loyaux et honnêtes serviteurs du Pouvoir,
renvoya la mort et la dévastation à la figure de ceux qui
l'administraient et l'exportaient si facilement ailleurs. La signature:
«Les combattants anarchistes».
Plus d'un siècle plus tard, peu sont celles et ceux qui se souviennent
de ces évènements, pas même parmi les aficionados anarchistes. Pourtant,
c'est précisément la période de cet assaut qui immortalisera dans
l'imaginaire collectif le cliché de l'anarchiste poseur de bombe. Si
nous vivons aujourd'hui à l'ère de l'information, il semble que la
facilité d'accès au savoir n'est pas garante d'une appréciation pour
notre histoire anarchiste. Ensevelie sous les distractions, délaissée
par des générations d'indifférence (voir de rejet) et relayée au domaine
des archivistes, les annales libertaires n'ont pas la cote.
Loin des partis qui sacrifièrent leurs prétentions révolutionnaires sur
l'autel du pragmatisme et du possibilisme, des luttes qui s'arrêtèrent à
un aspect trop restreint du pouvoir, des individus qui dénoncèrent une
injustice en en admettant trois, des combats qui s'essoufflèrent dans
l'arène puante de la politique. Voilà où la lame de nos esprits pourra
s'aiguiser. Et bien qu'il soit question d'études, ce texte n'est pas un
encouragement à s'enfermer dans une bibliothèque. Au contraire, c'est
une invitation à sortir nos histoires du domaine de l'intérêt
académique et de reconnaître leur potentiel explosif. Mais pour ça il
faut être prêt-e, tout comme ces lecteurs et lectrices du début du
siècle dernier, inspirées par les mots d'un anarchiste et d'un chimiste,
à mettre la main à la pâte. Il est grands temps de dépoussiérer nos
archives et d'exposer leurs pages à la lueur du jour, au risque que leur
contenu s'enflamme, et nos esprits avec.
Notes
1. Un exemple typique serait le texte, The Enemy Doesn't Know How Many
We Are: A Proposai for Building An Insurgency récemment partagé sur le
site de Montréal contre-information.
2. Par exemple, les publications Man! et L'Adunata dei refrattari
[L'appel des rebelles] ont été parmi les rares initiatives anarchistes à
voir le jour dans les années 1920 et 1930. Très vite, Man! a fait
l'objet d'une répression policière croissante, qui a finalement abouti à
sa disparition lorsque son rédacteur en chef, Marcus Graham, a été
contraint à la clandestinité en 1940. Le rédacteur en chef de L'Adunata
choisit également la clandestinité, mais le journal bimensuel continua à
paraître jusqu'en 1971. C'est en fait en rencontrant les camarades qui
avaient participé à L'Adunata et en découvrant leur passion inébranlable
pour la révolution que la génération du Fifth Estate, au milieu des
années 1970, fut inspirée à explorer les idées anarchistes. Mais même
dans les années 1960, l'un des seuls projets anarchistes qui
subsistaient était la Libertarian League, une série d'événements à New
York où les jeunes anarchistes d'Up Against the Wall Motherfucker ont
entendu parler pour la première fois du concept de groupes d'affinité en
rencontrant d'anciens combattants de la révolution espagnole.
3. Un groupe armé d'influence majoritairement marxiste (un des membres,
Kuwasi Balagoon, était un anarchiste) et nationaliste noir, composé
surtout d'ancien-nes membres des Black Panthers, actif entre 1970 et 1981.
4. La république du Viêt Nam (ou plus communément Viêt Nam du Sud ou Sud
Viêt Nam) est un État ayant existé de 1955 à 1975 dans le sud du Viêt
Nam actuel. La RVN est au départ soutenue par les États-Unis qui tentent
de limiter l'avancée du communisme dans cette région. L'opposition
entre les deux régimes vietnamiens provoque la guerre du Viêt Nam, dans
laquelle les États-Unis s'impliquent de plus en plus.
5. COINTELPRO (Counter Intelligence Program) est un programme de
contre-espionnage du Fédéral Bureau of Investigation (FBI) sous la
direction de J. Edgar Hoover, actif de 1956 à 1971, qui avait pour
objectif d'enquêter sur les organisations politiques dissidentes aux
Etats-Unis, de perturber leurs activités et éventuellement d'assassiner
certains de leurs membres. Le FBI et le gouvernement américain ont
longtemps nié son existence, faisant passer les allégations pour une
théorie du complot.
6. Le Congrès pour la liberté culturel (Congress for Cultural Freedom -
CCF), fondé en 1950 et domicilié à Paris, est une organisation
culturelle anticommuniste active pendant la Guerre Froide visant à
promouvoir la «liberté» intellectuelle et à combattre l'avancé du
communisme. A son appogée, la CCF était active dans 35 pays et publiait
plus de 20 magazines, tenait des expositions artistiques et organisait
des conférences réunissant des penseurs connus. Le congrès recrutait des
intellectuels et des faiseurs-d'opinions de la gauche non-communiste
dans sa guerre cultuelle contre le bloc de l'Est.
7. Le group Skinheads Against Racial Prejudice (SHARP) a été fondé à New
York en 1987. La même année, la première section de l'Anti Racist Action
(ARA), précurseur des groupes «antifa» Nord Américains actuels, a été
créée à Minneapolis, issue d'un autre groupe skinhead antiraciste, les
Baldies. L'ARA allait ensuite développer plusieurs sections à travers
les États-Unis et le Canada.
8. Le Revolutionary Action Movement (RAM) était une organisation
marxiste-léniniste et nationaliste noire active de 1962 à 1968, qui
influença la politique révolutionnaire du mouvement Black Power. Le RAM
fut le premier groupe à synthétiser les pensées de Marx, Lénine, Mao et
Malcolm X en une théorie globale du nationalisme noir révolutionnaire et
à appliquer la philosophie maoïste à la condition des Noirs aux
Etats-Unis. Il combina le socialisme, le nationalisme noir et
l'internationalisme du tiers monde pour appeler à la révolution «au sein
de la citadelle de l'impérialisme mondial», c'est-à-dire les États-Unis.
9. Luigi Galleani était un anarchiste insurrectionnel italien ne en aout
1864 à Vercelli. Après avoir été condamné à l'exil sur une petite île au
large de la Sicile pour ses activités séditieuses, il réussit à
s'échapper en Egypte, puis s'installa aux États-Unis en 1901. Il
rejoignit d'abord le mouvement des travailleurs immigrés italiens à
Paterson, dans le New Jersey où il se mit à éditer le journal anarchiste
italien La Questione Sociale. Il déménagea ensuite au Vermont et au
Massachusetts, où il lança le journal anarchiste Cronaca Sovversiva.
10. La Salute è in voi! ( «Le salut est en vous!») était un manuel de
fabrication de bombes rédigé au début des années 1900 par les
anarchistes Luigi Galleani et Ettore Molinari. Les auteurs (alors
anonymes) conseillaient aux travailleur-es pauvres de surmonter leur
désespoir et de s'engager dans des actes révolutionnaires individuels.
Ce manuel en italien fournissait des instructions claires permettant à
des amateur-es sans connaissances technique de fabriquer des explosifs.
Les chapitres comprenaient «Matériaux explosifs», «Nitroglycérine»,
«Capsules et pétards», «Dynamite», «Fulminate de mercure» et
«Préparation des mèches». Le manuel a été annoncé pour la première fois
en 1906 dans la Cronaca Sovversiva de Galleani.
https://liberteouvriere.com/2026/06/21/lhistoire-noyee-dans-la-lethe-chroniques-buissonnieres-montreal-2026/
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