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(fr) Alternative Libertaire #372 (UCL) - Il y a cinquante ans, Soweto 1976: le début de la fin de l'apartheid
Date
Sat, 20 Jun 2026 18:50:18 +0100
Le 16 juin 1976, à Soweto, un township de Johannesburg, des milliers de
lycéens et lycéennes noires descendent dans la rue pour protester contre
l'imposition de l'afrikaans comme langue d'enseignement obligatoire pour
les population dites bantoues. La police ouvre le feu. Hector Pieterson,
12ans, s'effondre sous les balles. Sa mort, immortalisée par une photo
devenue iconique, marque le début d'une révolte qui va ébranler le
régime d'apartheid. ---- L'Afrique du Sud des années 1970 est un
laboratoire de l'oppression systémique. Depuis 1948, le Parti national
(nationalisme afrikaner) a institutionnalisé la ségrégation raciale sous
le nom d'Apartheid (littéralement, «séparation»), qui est officiellement
une politique de développement séparé entre communautés raciales
autonomes. Les Noir·es, qui représentent 70% de la population, sont
privé·es de droits politiques, assigné·es dans des zones réservées et
hors de celles-ci sont cantonné·es dans des townships surpeuplés, et
soumis à un pass system (passeport intérieur) qui limite leurs déplacements.
L'économie quant à elle est racialisée: les Blancs et Blanches
contrôlent les terres, les usines, les banques et surtout les mines d'or
et de diamants [1]. Les Noir·es sont relégué·es aux travaux les plus
pénibles et sous-payés. À Soweto, le chômage touche 40% de la population
et les salaires moyens des Noir·es sont 10fois inférieurs à ceux des
Blancs et Blanches! Le système de l'apartheid est en fait la
systématisation d'un système politico-économique raciste mis en place au
profit des mineurs afrikaners et plus généralement des «petits-blancs»
dès les premières décennies du vingtième siècle dans la région de
Johannesburg et notamment le Colour bar act, qui instaure un quota
d'emplois réservés (et mieux rémunérés) aux seuls Blancs et Blanches
-notamment dans les mines.
Le régime d'apartheid s'est constitué par une série de lois prises dès
1948 et qui verra progressivement les Noir·es privé·es de tous droits
politiques et sociaux. Si au cours des années 1950 une opposition
s'organise notamment autour de l'ANC (African National Congress), les
arrestations et emprisonnements de ses principaux leaders puis son
interdiction en 1960 qui contraint ses militants et militantes à la
clandestinité auront raison de l'opposition organisée au régime
nationaliste. Les années 1970 marquent l'apogée du système d'apartheid,
le régime est économiquement et militairement fort malgré une image
dégradée à l'international. Les évènements de juin 1976 saperont en
profondeur les bases de l'apartheid.
L'école comme instrument de soumission politique
En 1953, le gouvernement sud-africain adopte le Bantu Education Act
(étaient désignées populations bantoues les populations noires) avec
pour objectif de former une main-d'oeuvre docile et adaptée aux besoins
du capitalisme blanc. Le ministre de l'Éducation (et futur Premier
ministre) Hendrik Verwoerd le dit sans détour: «Il n'y a pas de place
pour [les Noir·es] dans la société européenne au-delà de certains formes
de travail. Pour eux, l'éducation doit donc être adaptée à cette
réalité» [2]. Les programmes scolaires pour Noir·es insistent sur
l'obéissance et la soumission à l'autorité, la religion et les métiers
manuels. Le désengagement systémique de l'État envers l'éducation des
populations noires est criant. L'écart de financement entre la scolarité
pour les élèves dit·es «bantou·es» et les élèves blancs et blanches est
de 1pour15 en 1975 [3]. Entre 1962 et 1971, aucune école secondaire
n'est construite à Soweto, les effectifs des classes explosent
atteignant parfois 100élèves! [4] Les commencements timides de
rattrapage au cours des premières années de la décennies 1970, si des
écoles sont construites à Soweto elles le sont en nombre encore
insuffisant, n'annoncent pas un début d'assouplissement de la politique
de ségrégation scolaire raciale, bien au contraire.
Le pouvoir afrikaner cherche à imposer la langue afrikaans comme langue
officielle, la langue des colons boers au détriment de l'anglais et des
langues africaines: zoulou et xhosa notamment. Dès 1968 cette idée est
développée au sein du Department of Bantu Education, l'office gérant
l'éducation des populations noires. Parmi les arguments pour imposer
l'afrikaans, figure notamment le fait que les travailleurs et
travailleuses noires sont beaucoup plus en contact avec des afrikaners,
ou même que l'afrikaan est plus facile à apprendre que l'anglais ou
encore que «la police, avec laquelle la population bantoue est très en
contact, parle majoritairement l'afrikaans» [5]. En 1974, une circulaire
impose que 50% des cours (mathématiques, sciences et histoire) soient
dispensés en afrikaans, la langue des colons boers. Pour les élèves
comme pour les enseignants et enseignantes noires, qui parlent
majoritairement zoulou, xhosa ou anglais, c'est une double peine: non
seulement ils doivent apprendre ou enseigner dans une langue qu'ils ne
maîtrisent pas, mais en plus cette langue est celle de leurs
oppresseurs. C'est l'étincelle qui met le feu aux poudres.
Les lycéens et lycéennes s'auto-organisent
Dès 1972, des boycotts d'écoles s'organisent sporadiquement à Soweto. En
1975, des élèves organisent des grèves de la faim pour protester contre
les conditions d'étude dégradées et dégradantes imposées aux populations
noires. En 1976 se crée le Soweto Students' Representative Council
(SSRC), qui coordonne la résistance contre la politique d'imposition de
l'afrikaans. Son président, Tsietsi Mashinini, 19ans, en devient une
figure centrale. Fin avril 1976, des élèves d'une école d'Orlando-Ouest,
un quartier de Soweto, se mettent en grève. Le mouvement s'étend
progressivement à d'autres écoles. Leur revendication: l'égalité de
traitement entre élèves noir·es et élèves blancs et blanches. Le 13juin,
lors d'une réunion secrète d'un comité d'action ad-hoc à l'école Naledi
High School, les élèves décident d'organiser une manifestation pacifique
trois jours après devant le bureau de l'Éducation à Orlando West. Leur
slogan: «If we must do Afrikaans, Vorster must do Zulu» - une façon de
dire que si elles et eux doivent apprendre la langue de l'oppresseur,
alors le Premier ministre John Vorster doit apprendre celle des opprimé·es!
Le matin du 16juin, de dix à vingt mille lycéens et lycéennes ont revêtu
leur uniforme scolaire et se rassemblent devant leurs écoles. Ils et
elles chantent l'hymne de l'ANC, Nkosi Sikelel' iAfrika, interdite à
l'époque, et brandissent des pancartes telles que «Down with Afrikaans»
ou «Viva Azania» [6]; montrant à la fois leur inscription dans les
luttes de leurs aîné·es de l'ANC et leur proximité avec les idées
développées par les panafricanistes, mais aussi du Black consciousness
movement (Mouvement de conscience noire) de Steve Biko qui a émergé à la
fin des années 1960 dans les universités, et qui rejette l'alliance avec
les libéraux blancs et blanches et prône la libération des Noir·es par
elles et eux-même.
Une marche réprimée dans le sang
La marche commence pacifiquement, mais rapidement la police, en tenue
anti-émeute et puissamment armée, bloque la route. Les élèves refusent
de se disperser. Vers 10h30, un policier lance une première grenade
lacrymogène. La foule panique, les premiers coups de feu retentissent.
Hector Pieterson, 12ans, est mortellement touché à la poitrine devant la
porte du lycée Orlando West. Il meurt dans les bras de son camarade
Mbuyisa Makhubo, 18ans, tandis que sa soeur, Antoinette Sithole, court à
leurs côtés. La photo iconique de Sam Nzima, qui capture cette scène,
fera le tour du monde et deviendra le symbole de la lutte contre
l'apartheid.
[Photo: Hector Pieterson est porté par Mbuyisa Makhubo après avoir été
mortellement blessé par un tir de la police sud-africaine. Sa soeur,
Antoinette Sithole, les accompagne. Transporté d'urgence dans une
clinique locale, Hector est déclaré mort à son arrivée. Cette photo de
Sam Nzima, devenue iconique du soulèvement de Soweto et de la répression
violente exercée par le pouvoir sud-africain, participera grandement à
la prise de conscience et aux mobilisations anti-apartheid à
l'international.
Crédits: DR]
La nouvelle de la mort d'Hector se répand comme une traînée de poudre
dans le township. Soweto s'embrase. Les élèves renversent des voitures
de police, érigent des barricades, lancent des pierres. La police
réplique par des tirs à balles réelles sur des enfants. Le township est
bouclé par la police, les journalistes blancs et blanches ne peuvent
entrer dans Soweto. L'ordre est donné aux unités de police
paramilitaires arrivées durant la journée de rétablir l'ordre «coute que
coute» [7]. Les urgences des hôpitaux voient affluer les blessé·es, de
nombreux médecins refusent d'obéir aux ordre de la Police et ne livrent
pas les noms des personnes soignées. À la fin de la journée du 16juin,
le bilan officiel est de 23morts et mortes (dont 21 Noir·es), et des
centaines de blessé·es, d'autres sources parlent de dizaines.
Le soir du 16juin une réunion est organisée par l'association des
parents d'élèves de Soweto à laquelle assiste notamment Winnie Mandela,
pour échanger sur les évènements tragiques de la journée. Le lendemain,
la révolte s'étend, des ouvriers et ouvrières se joignent aux élèves,
des usines sont incendiées. Le gouvernement déclare l'état d'urgence et
l'armée est déployée. En une semaine, 176personnes sont tuées. En un an,
le bilan atteindra 1 000morts et mortes.
Si les mouvements de révolte à Soweto même ne dure que quelques jours,
d'autres townships s'embrasent à leur tour, des manifestations ont
également lieu dans des villes blanches, à Johanesburg plusieurs
centaine d'étudiants et étudiantes blanches défilent pour protester
contre la répression des écoliers et écolières noires. Le gouvernement
pour sa part n'entend pas céder et accuse les mouvements panafricanistes
d'être derrière les manifestants et manifestantes.
La solidarité s'internationalise
Les images du massacre opéré à Soweto par la police contre des
collégiens, collégiennes, lycéens et lycéennes provoquent une onde de
choc. L'ONU condamne le gouvernement Afrique du Sud (résolution 392 du
19juin 1976). Des manifestations de soutien ont lieu à Londres, New
York, Moscou. Des boycotts sont lancés contre les entreprises qui
soutiennent l'apartheid (comme Barclays Bank). Pour la première fois
depuis son instauration en 1948 comme politique officielle, l'apartheid
est isolé sur la scène internationale. Les événements de juin 1976
marqueront le début d'une nouvelle période de révoltes dures contre le
régime de capitalisme racial d'apartheid: même si elles continuent à
être violemment réprimées, les mobilisations de la jeunesse et des
organisations syndicales noires se multiplient [8].
À l'endroit où Hector fut mortellement blessé est aujourd'hui érigé un
mémorial et un musée Hector Pieterson.
Crédits: DR
Le souvenir de ce mois de juin 1976 à Soweto reste vif dans les mémoires
encore aujourd'hui. Mais Soweto 76 n'est pas qu'un événement tragique,
c'est aussi un moment de rupture radicale, où une génération refuse
l'oppression et invente, dans l'urgence, des formes de lutte autonomes,
horizontales et radicales, là où les formes d'organisations politiques
traditionnelles avaient échouées à politiser cette jeunesse [9] [10].
Dans un système où l'État sud-africain utilisait l'école comme outil de
domination sociale et raciale, les lycéens et lycéennes de Soweto ont
transformé les salles de classe en champs de bataille idéologiques. Leur
révolte n'était pas seulement contre une langue, mais contre tout un
système: l'apartheid, bien sur, mais aussi contre tout ce qui le rend
possible, le capitalisme, le colonialisme, et l'idée même qu'il soit
légitimes aux yeux de certain·es personnes d'en dominer d'autres.
David (ami d'AL)
++++
CHRONOLOGIE
1974 la circulaire 39/1974 impose l'afrikaans comme langue
d'enseignement pour 50% des matières (mathématiques, sciences, histoire,
géographie) dès la 5eannée de scolarisation dans les écoles dites
bantoues (noires).
Janvier 1976 le décret entre en vigueur dans certaines écoles de Soweto.
Des conseils d'élèves organisent des réunions clandestines. Création du
Soweto Students' Representative Council (SSRC), qui coordonne la
résistance contre la politique d'imposition de l'afrikaans.
Avril 1976 première grève dans une d'Orlando-Ouest à Soweto. D'autres
écoles se mettront en grève les semaines suivantes.
13 juin 1976 réuni·es en assemblée à l'école Morris Isaacson High
School, les élèves décident d'une manifestation pacifique pour le
16juin, devant les bureaux du Département de l'Éducation à Orlando West.
16 juin 1976 7h00 rassemblement de 5 000 à 10 000 collégien·nes et
lycéen·nes devant leurs écoles.
8h00 départ de la marche vers le stade Orlando. Les élèves chantent
Nkosi Sikelel' iAfrika (hymne interdite de l'ANC).
9h30 la police en tenue anti-émeute bloque la marche près de l'école
Orlando West Junior Secondary. Les élèves refusent de se disperser.
10h00 la police lance des grenades lacrymogènes, puis ouvre le feu sur
la foule. Hector Pieterson, 12ans, est touché à la poitrine. Il meurt
dans les bras de son camarade Mbuyisa Makhubo,18ans.
10h30/12h00 la nouvelle de la mort d'Hector se répand. Des élèves
renversent des voitures de police, érigent des barricades avec des
poubelles et des pneus enflammés. Des cocktails Molotov sont lancés. La
police répond par des tirs à balles réelles sur des adolescent·es.
12h00 des travailleurs et travailleuses se joignent aux élèves. Des
usines (Ford, General Motors) sont incendiées.
14h00 le gouvernement déclare l'état d'urgence. L'armée est déployée à
Soweto.
18h00 premier bilan provisoire de la journée: 23morts (dont 21Noir·es,
2Blancs), des centaines de blessé·es. Les hôpitaux sont débordés. Les
arrestations massives commencent.
Soirée la police effectue des raids dans Soweto. Des centaines d'élèves
sont arrêtés. Les leaders lycéen·nes (comme Tsietsi Mashinini) sont
traqué·es.
Nuit des émeutes éclatent dans d'autres townships (Alexandra,
Sharpeville...). Le gouvernement censure les médias et interdit tous les
rassemblements.
17 juin 1976 grève générale des élèves et des enseignant·es dans les
écoles de Soweto. 80% des lycéen·nes boycottent les cours!
18-20 juin la répression est sanglante, l'armée et la police tirent à
vue sur les manifestant·es.
22 juin 1976 le gouvernement ferme les écoles de Soweto et interdit tous
les rassemblements. Fin juin le bilan officiel est de 176morts (dont
134élèves), plus de 1 000blessé·es, 5 000arrestations. La révolte
s'étend à tout le pays.
Notes:
[1] Martin Meredith, Diamonds, Gold and War: The Making of South Africa,
Simon & Schuster, 2007.
[2] « There is no place for [the Bantu] in the European community above
the level of certain forms of labour... »
[3] « For every R644 the government spent on a white student, R42 was
spent on an African student. », Sifiso Mxolisi Ndlovu, The Soweto
Uprisings. Counter-Memories of June 1976, Picador Africa, 2017, p.12.
[4] Ibid, p.10.
[5] Ibid, p.15.
[6] BBC On This Day, « 1976: Soweto protest turns violent », Bbc.co.uk.
Azanie, c'est ainsi que les panafricanistes sud-africain·es nomment
l'Afrique du Sud depuis les années 1960.
[7] « From the official records, the paramilitary police who had arrived
inSoweto during the day were given orders to shoot to kill ; laws and
order was to be maintained "at any cost" » [D'après les archives
officielles, la police paramilitaire qui s'était rendue à Soweto pendant
la journée a reçu l'ordre de tirer pour tuer ; les lois et l'ordre
devaient être maintenus « à tout prix »] , Sifiso Mxolisi Ndlovu, op.
cit., p.54.
[8] Durant cette même période, le mouvement syndical noir se restructure
et se renforce, multipliant ses effectifs par 4 entre la fin des années
1970 et le début des années 1980, le nombre de grèves se multiplient
également avec des victoires significatives. Pour Craig Charney, « la
renaissance des syndicats noirs a ouvert un nouveau front dans la lutte
contre l'apartheid. Les syndicats, à la fois forces de pression
économiques et organisations politiques de masse, ont contribué à la
mise en cause de deux des fondements du système de capitalisme racial
qu'est l'apartheid: l'économie de main-d'oeuvre à bon marché et la
démobilisation des masses laborieuses noires. » Voir Craig Charney, « La
renaissance syndicale noire en Afrique du Sud, 1973-1983 », Politique
africaine, 1984, pp.97-113.
[9] Sifiso Mxolisi Ndlovu, auteur de l'ouvrage The Soweto Uprisings et
qui a pris part en tant que lycéen de ce mouvement évoque cette rapide
maturation politique autonome des lycéens et lycéennes directement
impactées par cette réforme au contraire des étudiants et étudiantes, où
le mouvement de la Conscience noire de Biko était plus implanté, mais
non concerné·es et de fait pas engagé·es dès l'origine dans le mouvement
de boycott des écoles secondaires. Voir Sifiso Mxolisi Ndlovu, op. cit.,
p.77.
[10] L'AZAPO (mouvement créé en 1978 et proche du mouvement de la
Conscience noire de Steve Biko) et l'ANC vont se livrer une véritable
bataille mémorielle autour des événements de juin 1976 à Soweto, chaque
mouvement essayant de récupérer la paternité d'un mouvement
essentiellement construit hors des partis et organisations politiques.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Il-y-a-cinquante-ans-Soweto-1976-le-debut-de-la-fin-de-l-apartheid
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