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(fr) Courant Alternative #361 (OCL) - Une Sécurité Sociale Alimentaire? Drôle d'idée

Date Tue, 16 Jun 2026 16:36:33 +0100


Il est beaucoup question de Sécurité Sociale Alimentaire dans un certain nombre de milieux. L'idée de base est sympathique. Avec l'extension de la précarité, de plus en plus de gens mangent mal. Dans les pays développés, assez peu de gens ne mangent pas tous les jours. Par contre, beaucoup mangent déséquilibré, les légumes et la viande, c'est cher, et ces personnes sont obligées de manger «premiers prix», c'est-à-dire le bas de gamme de l'industrie agro-alimentaire dont on sait à quel point c'est nocif pour la santé. ---- La précarité alimentaire ---- D'après l'I.N.S.E.E., entre 2 et 4 millions de personnes recourent à l'aide alimentaire en nature sur une année en France métropolitaine. Il ne s'agit pas ici d'aides monétaires, mais des distributions de repas et de colis. Le chiffre est difficile à estimer, et ne tient compte que des associations agréées. D'après une étude de l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de 2014-2015, 8 millions de personnes seraient en situation d'insécurité alimentaire, c'est-à-dire ne pourraient pas se nourrir selon leurs gouts ou désirs. Cette précarité alimentaire a beaucoup augmenté pendant le Covid, mais surtout elle est devenue brutalement visible. En effet, dans le cadre des mesures de confinement, le gouvernement a cru bon d'empêcher la distribution de colis et repas (pour «protéger» les bénévoles). Et d'un seul coup, les communes se sont trouvées devant un afflux de gens jusque-là plus ou moins mal nourris silencieusement par les associations sans que les pouvoirs publics ne s'en préoccupent trop. Puisque les associations faisaient le taf.

Lutter contre la précarité alimentaire

Peut-être en éradiquant la misère? Vu de loin, augmenter les salaires et améliorer les prestations sociales paraîtrait la solution la plus simple. Mais il semblerait que ce ne soit pas la solution la plus préconisée. D'autant qu'on sait bien qu'aux yeux des services sociaux et des hygiénistes, les pauvres sont mal éduqué·e·s, si on leur donne de l'argent, ils et elles risquent de le dépenser autrement que ce qu'on avait prévu pour elles et eux (pour leur bien, bien sur). Pendant pas mal d'années, l'aide alimentaire a fonctionné d'abord sur la charité, puis sur un principe assez simple: l'industrie agro-alimentaire a des surplus et la grande distribution des invendus. L'aide alimentaire a donc permis à l'Europe d'écouler ses excédents en stocks et on a incité les commerçants à donner leurs invendus plutôt que de les jeter après les avoir détruits pour les rendre inconsommables. La base, quoi. Il a quand même fallu quelques lois. Mais le résultat, c'est que les «assisté·e·s» mangent des produits à la limite du consommable, et surtout les restes ultratransformés de l'agro-industrie. Ça ne fait une nourriture ni saine ni équilibrée ni très gouteuse, c'est le moins qu'on puisse dire. Sans compter toutes les personnes qui vivent dans la zone grise de cette précarité alimentaire, c'est-à-dire qui ne sont pas aidées mais qui doivent se contenter des premiers prix de chez premiers prix.

Or une autre revendication a commencé à monter dans la société, le droit à une nourriture d'une qualité correcte, qui ne nous rende pas malades, et qui ne détruise pas l'environnement. Comment concilier le bio et le social? Là encore, il y a une raison systémique: si l'agriculture conventionnelle n'était pas largement subventionnée au détriment de l'agriculture biologique, les différences de prix seraient bien moindres.

Toutes les discussions autour de la sécurité alimentaire sont en recherche de la résolution de la quadrature du cercle: comment lutter contre la précarité alimentaire en contournant le fait qu'on n'arrive pas à lutter contre un capitalisme qui produit la misère et organise la malbouffe.

Comment combattre la précarité alimentaire?

Toute l'histoire du mouvement ouvrier est jalonnée de tentatives en ce sens. Elles ont souvent reposé sur les femmes bien sur. Les anarchistes du début du siècle dernier avaient leurs cantines (souvent végétariennes) où on se débrouillait avec des bouts de ficelle pour proposer des repas très bon marché. Lors des grèves importantes, on a essayé de nourrir les grévistes. En mai 68, il y a eu des échanges entre grévistes et paysans qui venaient les approvisionner. Beaucoup plus récemment s'est développée, en partie sous l'influence des squats, la pratique des repas à prix libres pour financer telle cause ou tel événement. Nous vivons malheureusement une époque de professionnalisation: des «cantines militantes» se sont spécialisées dans l'approvisionnement des rassemblements et autres «villages». Là, on commence à glisser de l'autogestion vers le commerce et la division du travail entre militant·e·s et petites mains. Mais dans toutes ces expériences, on n'est pas dans la lutte contre la précarité alimentaire, on est dans des formes d'auto-organisation des mouvements. Il y a depuis longtemps l'organisation d'aides pour concurrencer l'influence des églises. Le Secours Populaire en est l'exemple le plus connu. Mais on est toujours là dans le domaine de l'assistance, c'est-à-dire d'une charité publique. Des associations de quartier et d'autres associations se sont organisées pendant le Covid, notamment dans les milieux étudiants, mais aussi la création des Brigades de Secours Populaire, etc. On peut parler aussi du réseau «food not bombs» qui s'est développé dans les années 80, principalement en Angleterre et aux États-Unis.

En France, la réflexion sur comment assurer un niveau de vie décent aux paysans tout en ayant une nourriture accessible aux citoyens a mené à la création des AMAP (Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne). C'est un principe de panier payé d'avance avec un contrat entre agriculteurs et consom'acteurs. On estime qu'il y avait 2500 AMAP en 2018. Ce qui doit tourner autour des 100 000 paniers. Certains considèrent les AMAP comme à destination des classes supérieures, une sorte de hobby de bobos. En fait, chaque AMAP étant complètement autogérée du moment qu'elle respecte les principes généraux, ça dépend beaucoup des AMAP. Ce ne sont certes jamais des premiers prix, mais ce n'est pas forcément très cher. L'intérêt de l'AMAP, c'est qu'il y a là une réflexion sur comment se nourrir de façon correcte et abordable tout en contribuant au maintien de la petite paysannerie.
Et cette Sécurité Sociale Alimentaire alors?

Elle n'existe pas, sauf sous forme de grands principes et de quelques expériences. Citons le Collectif: «Le Collectif travaille à l'intégration de l'alimentation dans le régime général de la Sécurité sociale, tel qu'il a été initié en 1946: universalité de l'accès, conventionnement des professionnels réalisé par des caisses gérées démocratiquement, financement par la création d'une cotisation sociale à taux unique sur la production réelle de valeur ajoutée.» Bon, déjà, ce n'est pas exactement les principes de base de la sécu (cf la Sécurité Sociale, un enjeu de lutte de classes, Courant Alternatif n°358, mars 2026). Notamment, les cotisations étaient assises sur les salaires, et non sur la valeur ajoutée. D'où au départ la gestion de la caisse par les représentant·e·s des salarié·e·s. Là, une caisse gérée démocratiquement le serait par qui? élu·e·s par qui? Le conventionnement se ferait sur quel principe? Parce que pour la Sécu, dès le départ, le conventionnement s'est accompagné d'un secteur à honoraires libres.

Surtout, le principe ne peut pas être le même. L'idée de la sécu repose quand même sur le fait qu'on peut toutes et tous tomber malades, qu'on peut tous et toutes être licencié·e·s et qu'aucun·e d'entre nous ne souhaite travailler jusqu'à épuisement. D'où une acceptation généralisée de ce principe (dans la population, pas du côté du patronat!). Mais là, on assure un panier alimentaire de base. Et nous mangeons toutes et tous tous les jours. Celles et ceux qui ne peuvent pas se le payer paieront moins que ce qu'il vaut. Mais ceux et celles qui ont plus les moyens, pourquoi paieraient-ils ou elles 200€ un panier de 150€? De fait, les groupes qui se sont créés ont besoin de subventions pour équilibrer leur financement. Et ils insistent sur les avantages fiscaux à payer plus. C'est-à-dire comme pour toutes les organisations caritatives en fait. Et l'idée de la Sécu, c'était justement de sortir du caritatif. Je paye pour les autres, certes, mais parce que je pourrai à mon tour en bénéficier. Je cotise pour, donc c'est un droit acquis et pas une aide.

Donc, si on veut que ce système dépasse quelques initiatives locales, il faut un investissement des collectivités locales ou des mutuelles. Et là, on n'est plus du tout dans la Sécurité Sociale, on est dans une assistance organisée par l'État. Ou alors il faut que la cotisation soit obligatoire. Est-ce si sur qu'obtenir une cotisation patronale obligatoire gérée par les bénéficiaires et sans servir les intérêts de l'industrie agroalimentaire ni de la grande distribution demande un rapport de forces moindre qu'obtenir des hausses des salaires et des prestations sociales? Alors certes, le conventionnement permet que cet argent finance des petits producteurs. Mais là encore, cela demande-t-il un rapport de forces moindre que la réforme du système de subventionnement agricole?

Pour le moment, il y a peu d'initiatives, et elles nourrissent beaucoup moins de monde que les AMAP. Les montants sont faibles, ce qui veut dire qu'il va y avoir le même problème: la nourriture de qualité reste plus chère que les premiers prix. Enfin, ce volontariat peut s'appliquer sans doute plus facilement dans des communes rurales, où les gens connaissent les producteurs. Mais quid des grandes métropoles? Comment s'y ferait le conventionnement? Pour l'aspect solidarité, beaucoup d'AMAP prévoient déjà des paniers solidaires, c'est-à-dire qu'on paye légèrement plus pour que certain·e·s puissent s'abonner gratuitement ou moins cher. Les critères et l'ampleur varient d'une AMAP à l'autre.
Quel enjeu politique?

Évidemment que le combat pour une nourriture décente fait intégralement partie du combat de classe, au même titre que les luttes pour le logement ou la santé. Évidemment que les initiatives pour mettre des solidarités concrètes en place ne peuvent être qu'encouragées. Évidemment qu'on doit chercher une convergence entre luttes sociales et luttes contre l'agro-industrie et la mort de la paysannerie. Mais par contre, parler de «Sécurité Sociale de l'Alimentation» me semble être typiquement une fausse bonne idée.

Déjà, ça s'appuie sur une conception très dénaturée de l'idée de Sécurité Sociale au départ. L'aspect conquête du prolétariat est gommé au profit de l'aspect assistance, charité publique ou volontaire, ce qui n'est pas du tout la même chose. Nous défendons des droits. Le droit à une vie digne dans tous ses aspects est un combat quotidien, notamment sur les lieux de travail. Peut-il y avoir une vie digne dans un système fondé sur l'exploitation? Le combat contre la précarité alimentaire ne peut pas éviter la critique du capitalisme.

Derrière les AMAP, la Sécurité Sociale Alimentaire, les cantines solidaires, etc, il y a l'idée d'aménager un espace non marchand au coeur d'un capitalisme qu'on est contraint·e·s de subir. Ça peut être viable sur une petite échelle, à titre marginal. Mais on ne peut pas faire la preuve de la supériorité d'un système non marchand dans un cadre capitaliste. Et le rapport de forces nécessaire à l'instauration d'une véritable Sécurité Sociale de l'Alimentation est élevé, à un niveau qui devrait permettre de se poser la question du renversement de ce système. On en revient toujours donc à la même question, celle de la possibilité de l'aménagement de zones autonomes pour contourner notre échec à abolir ce système. Ou pour démontrer que notre utopie est possible.

En revanche, nous devons participer à tout ce qui recrée du collectif dans cette société de plus en plus atomisée et le favoriser. Et donc, participer à des cantines collectives, des tentatives d'auto-alimentation, des caisses communes, etc. peut avoir du sens. A condition de rester vigilant·e·s sur les risques de dérive vers une bonne conscience à bon compte, d'un type d'action réservé à un certain milieu, sur les risques d'illusion quant au fait que de petits gestes et des modes de vie individuels auraient une influence sur la marche générale du système.

Sylvie

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4729
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