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(fr) Socialisme Libertaire - Les mots et des choses: Le mot fascisme
Date
Thu, 11 Jun 2026 17:19:50 +0100
«Le mot «fascisme» est fréquemment employé à tort et à travers parce
qu'on a perdu de vue ce qu'est le fascisme. ---- Le fascisme implique
l'existence d'un parti unique qui exerce une dictature absolue et sur
lequel un homme - ou, éventuellement, un directoire - assume une
autorité sans partage, subie sans discussion. Les modèles du genre
furent le parti fasciste italien, ayant Mussolini pour «Duce», et le
parti national-socialiste allemand, avec Hitler pour «Führer».
L'imitation la plus fidèle, quoique pas tout à fait exacte, en fut le
régime espagnol né de la guerre civile, avec Franco pour «Caudillo» et
la Phalange pour caricature de parti unique. ---- La définition du
fascisme qui vient d'être donnée ci-dessus s'applique par plus d'un
point au communisme marxiste dans les pays qu'il a submergés: le parti
unique est le Parti communiste, baptisé le cas échéant «parti ouvrier»
ou de quelque autre nom (parfois, pour donner l'illusion démocratique du
pluralisme, le pouvoir tolère à son côté quelques partis fantoches et
béni-oui-oui qui ne sont que des ombres et des perroquets); sur ce parti
se profile un homme tout-puissant: Staline, Enver Hodja, Tito,
Ceausescu, Dimitrov, Mao Tse-toung, Kim Il Sung, Castro (parfois, la
direction peut être plus ou moins collégiale, surtout au lendemain de la
mort d'un leader charismatique). À cause de cela, le communisme à la
russe est volontiers traité de «fascisme rouge». C'est d'ailleurs la
réussite étatique du système mis en place par Lénine et affermi plus
tard par Staline qui a inspiré Mussolini et Hitler, puissants
imitateurs. La principale différence est que Lénine et son parti
liquidèrent le capitalisme privé et les classes dirigeantes, puisèrent
dans le prolétariat leurs éléments actifs et constituèrent avec ceux-ci
une classe bureaucratique et technocratique devenue le soutien du
régime, tandis que Mussolini et Hitler, épaulés par le capital
international, firent liquider les organisations ouvrières par un parti
fortement imprégné d'éléments des classes moyennes, beaucoup plus fortes
et plus nombreuses que dans la Russie seigneuriale. D'autre part, les
communistes instauraient l'athéisme, irréligion d'État, alors que
Mussolini signait un concordat avec le pape et que Hitler affectait de
ressusciter le paganisme nordique, extrait d'un Walhalla mythique
quelque peu miteux et mité.
* * * * *
Les fascismes sont tous dictatoriaux, mais toutes les dictatures ne sont
pas fascistes. L'odieux régime de Salazar ne répondait qu'à demi à la
définition. La dictature du régent Horthy, en Hongrie, fut cataloguée
«fasciste», mais à tort: c'était une dictature traditionnelle, comme le
sont celles qui règnent, issues de
coups d'État militaires, dans divers pays d'Amérique du Sud (en
revanche, Horthy fut destitué par les fascistes magyars des Croix
fléchées, simple excroissance de l'hitlérisme). La dictature n'est pas
un fait nouveau; c'est même un fait immémorial; en revanche, le fascisme
est un moyen de gouverner qui date d'une époque récente, un truc
jusque-là inédit pour asservir le peuple, le tenir en laisse et
l'empêcher de broncher.
On dira que, dictature civile ou militaire, ou bien dictature fasciste,
qu'est-ce que ça fait? Le mot, ajoutera-t-on, n'y change rien, ce sont
toujours des régimes détestables, qu'il faut combattre sans merci. Soit.
Que, dans la jungle, je rencontre un tigre ou un lion, le danger pour
moi est le même. Pourtant, un lion n'est pas un tigre, et un tigre n'est
pas un lion. Un homme avisé se comportera différemment en présence de
l'un ou de l'autre, car les deux animaux ne se chassent pas de la même
manière, et l'on a plus de chances de l'emporter si l'on connaît son
ennemi. Que toutes ces dictatures se valent, c'est une opinion
admissible. Personnellement, et ceci n'engage que moi, j'estime
néanmoins que la dictature fasciste (y compris celle du fascisme rouge)
est la pire. C'est la pire parce qu'elle se donne une assise populaire
qui lui assure en profondeur une pénétration, une complicité, une
omniprésence, en fonction de quoi votre voisin vous épie, votre ami vous
dénonce, votre conjoint même vous devient suspect s'il a la carte du
parti. Voilà pourquoi, sans complaisance pour aucune dictature, non plus
qu'envers aucun pouvoir, j'estime que la dictature fasciste, celle du
parti unique, est la pire de toutes, la plus corruptrice, la plus
pernicieuse; et celle qui conduit le plus fatalement à la guerre.
* * * * *
Il faut donc réserver les mots «fascisme» et «fascistes» au fascisme et
aux fascistes. Dans un de ses romans, Victor Margueritte avait mis un
royaliste en scène, et, pour éviter la répétition, avait écrit: «le
fasciste». Il reçut des protestations de royalistes qui refusaient cette
appellation. Il est vrai qu'il y a des partisans de la monarchie qui ne
veulent pas du tout du fascisme, qui préconisent une Constitution
libérale, etc., etc. Cela, bien sur, ne suffit pas à nous rallier à leur
mouvement: nous sommes d'une autre école, et inspirés par une autre
sympathie. Mais cela suffit pour que nous ne les dénommions pas
«fascistes», puisqu'ils ne le sont pas. Ce que nous aimerions, en
revanche, ce serait qu'ils précisent qu'ils sont antifascistes, car cela
irait mieux en le disant. M. Soustelle aussi, au moment de son aventure
pour l'Algérie française, fut traité de fasciste. L'est-il vraiment? Je
n'en suis pas convaincu. Mais il aurait bien fait de s'en justifier
pleinement. Après tout, peut-être n'espérait-il que de devenir aux côtés
du général Jouhaud, ce que Malraux était devenu aux côtés du général de
Gaulle, si le coup de l'O.A.S. avait réussi!»
SOURCE initiale: Espoir, journal de la CNT-AIT (février 1982)
SOURCE: Partage Noir
https://www.socialisme-libertaire.fr/2026/04/les-mots-et-les-choses-le-mot-fascisme.html
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