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(fr) Alternative Libertaire #371 (UCL) - Quatre-vingt ans de la Sécu: La Sécurité Sociale, une brèche dans l'ordre capitaliste
Date
Tue, 26 May 2026 20:28:19 +0100
80ans après sa création, la Sécurité sociale porte encore aujourd'hui
une dynamique de construction sociale solidaire. L'UCL fait campagne
pour sortir la Sécu de l'emprise de l'État. Revendiquons une gestion
directe par les travailleuses et les travailleurs, fondée sur les
cotisations! Notre groupe de travail aborde dans ce premier article les
dynamiques et les logiques de la construction de la Sécu. ---- En 1945
en sortie de guerre, l'équilibre politique et social de la France est
bouleversé. La bourgeoisie française sort affaiblie et largement
discréditée par sa collaboration avec le régime de Vichy. À l'inverse,
les organisations ouvrières disposent d'une forte légitimité. Dans ce
contexte naît et s'impose une nouvelle institution: la Sécurité sociale.
Elle n'est pas une simple réforme administrative ou un complément de
protection sociale, mais un projet majeur de rupture politique avec la
logique économique dominante. Les besoins élémentaires de la population
sont pris en charge et gérés par la collectivité. Le financement se fait
par la mise en commun d'une partie de la valeur produite par les
travailleuses et les travailleurs. Cette gestion collective, qui couvre
dans un premier temps, la maladie, les accidents et les incapacités de
travail, la vieillesse et les aléas familiaux, constitue un véritable
rapport de force face à la logique du profit de l'économie capitaliste.
la lutte des classes matérialisée par la Sécu
Le projet oppose une partie du mouvement ouvrier, qui conceptualise la
socialisation de la richesse et l'indépendance économique des
prolétaires, aux forces conservatrices, qui cherchent à limiter cette
dynamique afin de préserver les structures propices au capitalisme. Les
décisions se prennent dans un univers politique exclusivement masculin,
reflet des rapports de domination patriarcale.
Dans ce bras de fer, l'universalité du projet est fragilisée par la
petite et la grande bourgeoisie. Les artisans, les commerçants, les
professions libérales refusent de partager leur revenus confortables
dans un pot commun avec des ouvrières et ouvriers aux revenus plus
faibles. Entre 1947 et 1950, avec l'appui de l'État, certaines mutuelles
corporatistes se transforment en «Régimes spéciaux» [1] et de nouveaux
régimes sont ouverts [2]. Les accords de 1947 créent l'Association
générale des institutions de retraite des cadres. Ce fractionnement
progressif du système corrompt le principe de solidarité.
Le secteur de la santé constitue un autre terrain de tension. Les
médecins, majoritairement libéraux à l'époque, perçoivent l'autogestion
du système comme une menace politique. Beaucoup voient ce modèle comme
une dérive «communiste» et refusent de s'y associer. Une grande partie
de l'organisation des soins reste donc structurée autour de pratiques
libérales, même si un service hospitalier public important continue de
jouer un rôle central dans l'accès aux soins.
Face à ces adversaires, les travailleuses et travailleurs s'organisent
et mettent en application les ordonnances légitimant la nouvelle
institution. Les organisations ouvrières réalisent les élections
interprofessionnelles et mettent en place les conseils d'administration
des caisses départementales du Régime général de la Sécurité sociale.
Des structures de santé et de prévention s'ouvrent dans l'espace
publique, dans les entreprises et les écoles... Progressivement se
développe un service hospitalier public et moderne qui dépasse les
anciens hospices caritatifs et les cliniques privées réservées aux plus
riches.
La logique qui se met en place modifie profondément le rapport à la
richesse. À l'inverse du profit, la collecte sociale n'est pas utilisée
pour les investissements privés du Capital, mais pour la gestion
collective des besoins élémentaires du prolétariat. On passe ainsi de la
logique d'un salaire individuel vers celle d'un salaire socialisé. Le
régime général de la Sécurité sociale démontre ainsi qu'une partie de la
production sociale peut s'extraire de l'hégémonie capitaliste.
Au fil des décennies, le rapport de force s'inverse progressivement au
profit du patronat, dans un contexte marqué par des crises économiques
majeures et des recompositions du capitalisme. Ce basculement ouvre la
possibilité pour le patronat et l'État de passer à l'offensive. Des
réponses individuelles prennent le pas sur les solutions collectives. La
médecine libérale se renforce dans ce mouvement, sans pour autant faire
disparaître le rôle structurant de l'hôpital public. La garde à domicile
ou l'assistance maternelle se développent au détriment des crèches
collectives, des produits d'épargne retraite individuelle [3] voient le
jour...
Un modèle à étendre
La dégradation exponentielle de la Sécurité sociale fait revivre
aujourd'hui les débats et la recherche d'une nouvelle dynamique autour
de la logique de socialisation créée au sein du Régime général. Se
posent les questions d'une extension de ce modèle à de nouveaux
domaines. La santé, la vieillesse ou la famille ne suffisent plus à
garantir l'autonomie matérielle des personnes. L'évolution technologique
rend l'accès à l'énergie nécessaire, la crise écologique menace l'accès
à l'alimentation et à la mobilité, le handicap et la dépendance
deviennent des enjeux centraux, la dépendance des médias met sur le
devant de la scène le droit à l'information. La gauche radicale met à
l'ordre du jour la couverture de nouveaux besoins: l'accès à
l'électricité et au chauffage comme des droits universels,
l'organisation collective de l'alimentation pour garantir
l'approvisionnement alimentaire pour toutes et tous. Une Sécurité
sociale de la culture et des médias garantirait l'accès à l'information
et à la création en limitant à la fois la dépendance aux capitaux privés
et les formes de contrôle ou d'ingérence étatique.
En parallèle de cette extension, se pose la question des rapports de
domination économiques, mais aussi sociaux. Les débats féministes
rappellent que le travail reproductif, comme le soin, l'éducation ou
l'entretien de la vie quotidienne, joue un rôle central dans la
production de la richesse mais reste souvent invisibilisé et dévalorisé,
car «gratuit». Les luttes antiracistes révèlent quant à elles la
dimension de l'histoire coloniale dans les inégalités d'accès aux
droits. Notre modèle social nécessite donc une révision des activités
économiques et une garantie de l'égalité d'accès aux droits,
indépendamment du genre, de l'origine, du statut social.
Enfin, pour préserver l'intégrité de cette logique d'économie solidaire,
les modes de décision de gestion de la production nécessitent une
transformation profonde. L'autogestion est un moyen de subversion des
institutions actuelles pour rendre la décision au Collectif.
Groupe de travail Sécurité sociale de l'UCL
Notes:
[1] Certaines créées dans les années de la « Charte du travail » du
gouvernement Vichy, comme la Caisse de retraite et de prévoyance des
clercs (CRPC).
[2] La Mutualité sociale agricole, la Caisse nationale d'assurance
vieillesse des artisans, l'Organisation autonome nationale d'assurance
vieillesse de l'industrie et du commerce ou encore la Caisse nationale
d'assurance vieillesse des professions libérales.
[3] Les lois Fillon instaurent les produits d'épargne retraite
individuelle PERP et PERCO dont la souscription est commercialisée par
des sociétés de banque et d'assurance dont la fiscalité permet de
soustraire les montants épargnés du calcul des cotisations.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Quatre-vingt-ans-de-la-Secu-La-Securite-Sociale-une-breche-dans-l-ordre
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