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(fr) Alternative Libertaire #371 (UCL) - 1936: La CNT, l'argent et la révolution espagnole

Date Wed, 20 May 2026 09:23:15 -0400


Cet article est une traduction réadaptée d'un texte de Jade Saab, chercheur et militant libano-canadien. Il examine les contradictions et difficultés de la question de l'argent dans la Révolution espagnole (1936-1937), via les choix stratégiques de la Confederación Nacional del Trabajo (CNT). Il analyse la tentative d'abolition de l'argent, les limites rencontrées face au maintien des institutions financières par l'État, et souligne la nécessité d'une approche révolutionnaire plus cohérente sur cette question. ---- Les socialistes ont longtemps considéré l'argent comme un outil central du capital. Régulant non seulement les échanges et les relations sociales, il renforce aussi la domination, l'aliénation et la fragmentation des travailleurs et des travailleuses. Son abolition est donc devenue un objectif majeur pour les révolutionnaires. Karl Marx mettait en garde les syndicats contre une focalisation excessive sur les luttes quotidiennes, les appelant plutôt à viser l'abolition du système salarial, une idée reprise par le syndicat américain des Industrial Workers of the World (IWW). Piotr Kropotkine, théoricien majeur de l'anarcho-communisme, précise que cela implique non pas une nouvelle monnaie, mais une organisation basée sur les besoins et les capacités de chacun et chacune.

Malgré cet accord théorique, les exemples historiques sont rares. La Commune de Paris n'a pas aboli l'argent, et la Révolution russe a maintenu et même complexifié le système salarial. Les théories révolutionnaires traitent souvent cette abolition comme secondaire ou postérieure au renversement de l'État. Nous proposons ici de revenir sur des événements notables de la Révolution espagnole, cas d'école où monnaie et institutions financières auraient été insuffisamment pensées stratégiquement par la CNT.

La CNT émerge comme leader

La Révolution espagnole doit être comprise comme le point culminant d'une longue «spirale protestataire» [1] où les camps opposés (l'Église, l'armée et les grands propriétaires d'un côté, et les syndicats de l'autre) ont enclenché un processus de radicalisation mutuelle, terminant par une lutte finale pour la domination de son camp. Cette lutte finale prend la forme d'un coup d'État manqué, instigué par le général Francisco Franco en juillet 1936, et qui dégénère en guerre civile. Si le coup d'État est vu comme le déclencheur de la révolution, les fondements trouvent leur origine dans une série d'insurrections armées, notamment celles de janvier 1933 (menée par la CNT) et d'aout 1934 (déclenchée par le Parti socialiste et soutenue par la CNT).

En mai 1936, la CNT synthétise son positionnement théorique de la révolution et le type de société qu'elle souhaite dans le concept confédéral du communisme libertaire [2]. La proposition synthétise sa position vis-à-vis de l'argent et soutient l'idée -paradoxale- que même si les règles de la production et des échanges seront soumises au concept de «chacun selon ses moyens, à ­chacun selon ses besoins», des «cartes de production» témoignant «la valeur du travail effectué par le détenteur de la carte», seront nécessaires. Cette position conflictuelle est liée à la nature pluraliste de la CNT et témoigne des divergences entre ses sections rurales et urbaines. Ces divergences deviennent tangibles après le coup d'État.

Le coup d'État de Franco se déclenche au Maroc espagnol le 17juillet 1936. De multiples garnisons à travers l'Espagne participent à cette rébellion et quelques-unes réussissent à s'emparer de villes. D'autres restent fidèles à la République. Certaines garnisons ont aussi été prises d'assaut par des travailleurs et travailleuses armées, qui ont redistribué les armes et créé des milices syndicales. En conséquence, à la suite de ce coup d'État échoué, l'État central perd le contrôle de son appareil coercitif, ouvrant la voie à une domination de l'Espagne par les travailleurs et travailleuses armées, la CNT à sa tête [3].

Dans la foulée, les travailleurs et travailleuses s'emparent d'un tiers du territoire rural de l'Espagne républicaine, soit deux tiers des terres arables. S'organisant en collectivités agricoles [4], ils et elles saisissent également tous types d'usines et de services dans l'industrie lourde, l'énergie, l'eau, et des activités commerciales. En Catalogne, 80% des entreprises sont contrôlées par les travailleurs et travailleuses [5]. Ces collectivités agricoles sont gouvernées par des comités révolutionnaires, qui sont investies de pouvoirs législatifs et exécutifs [6].

Dans les collectivités agricoles rurales, l'argent est remplacé par des cartes de rationnements permettant aux travailleurs et travailleuses un accès libre aux aliments en fonction de la taille de leur famille [7]. Dans les collectivités urbaines, un système de cartes de producteurs est mis en place. La distribution des biens se fait en fonction de la production du travailleur. Dans certaines collectivités, cependant, les salaires et le système monétaire sont maintenus du à une opposition de la part des travailleurs et travailleuses non adhérentes à la CNT [8]. Les salaires sont augmentés et toute une série d'avantages -auparavant inaccessibles- sont mis en place, tels que des jours de congés et des services de santé gratuits.

Pour faciliter l'organisation du travail à une échelle nationale, la CNT met en place des Fédérations industrielles nationales (FIN) [9]. Les collectivités agricoles rurales s'engagent dans les échanges et trocs avec les villes voisines et mettent en place des fédérations locales et régionales [10]. Le «communisme libertaire» semble prendre racine.

Les institutions financières ont été négligées

Tandis que les travailleurs et travailleuses au front ont rapidement réorganisé l'économie selon des principes libertaires, les dirigeants de la CNT renoncent à poursuivre la révolution jusqu'à sa conclusion logique. Ils choisissent, au contraire, de rejoindre le gouvernement central. La CNT justifie ce choix en argumentant que l'État, ­compris comme un outil de suppression au service du Capital, ­n'existait plus. Ce raisonnement va s'avérer erroné.

La CNT se voit déléguer des ministères mineurs au sein de ce qu'ils appelaient un «gouvernement révolutionnaire», se retrouvant sans réelle influence. Dominé par le Parti socialiste, le gouvernement central s'intéresse surtout à maintenir de bonnes relations avec la France, l'Angleterre et la Belgique en protégeant leurs intérêts économiques [11]. Cela était nécessaire pour sécuriser des livraisons d'armes, qui manquaient cruellement dans la guerre contre Franco. Mais cette approche envers les démocraties de l'Europe met le gouvernement central en opposition directe avec les collectivités agricoles autonomes des travailleurs et travailleuses. Pour démontrer son contrôle sur les territoires républicains, le gouvernement lance une campagne qui tente d'apporter de ­l'ordre dans les collectivités agricoles via un double processus de légalisation et d'iso­lation économique.

Cette tâche fut facilitée par le désintéressement de la CNT envers les institutions financières. La croyance de la CNT en l'abolition monétaire (et un remplacement par les échanges libres) fait qu'elle néglige à organiser des travailleurs et travailleuses dans les institutions financières et, lorsque la CNT décide de rejoindre le gouvernement, aucun effort n'est déployé pour prendre le contrôle de celles-ci. À l'exception de ce plan, conçu par une milice de la CNT à Madrid, mais rapidement abandonné, qui consistait à voler les réserves d'or du gouvernement [12].

Dans la vague d'appropriation des usines et des terres, les banques restent donc intouchées. La CNT estime qu'elles ne joueraient plus aucun rôle dans la société post-révolution. Ainsi, bien que les collectivités agricoles s'organisent en FIN, elles ne s'intègrent pas dans les réseaux des usines non-nationalisées ou ­celles contrôlées par les autres partis politiques ou collectivités. Leur durabilité économique n'est donc pas garantie. De plus, le gouvernement central regagne rapidement le contrôle sur le commerce extérieur. Les collectivités agricoles ne peuvent plus contourner le gouvernement central en ce qui concerne les échanges économiques ou la sécurisation des matériaux et équipements.

Ainsi, les collectivités agricoles se retrouvent rapidement privées de ressources financières par ­l'État central. Les conseils révolutionnaires gestionnaires de ces collectivités agricoles sont graduellement remplacés par des municipalités classiques, dépendant de Madrid. Ce processus de légalisation et d'intégration devient un trait commun à travers la révolution et s'étend ­jusqu'aux milices syndicales ou les tribunaux populaires. L'ingé­rence des finances et ressources par le gouvernement central engendre une inflation incontrôlable dans les territoires détenus par les Républicains [13], une détérioration de la qualité des armes [14] et, éventuellement, la défaite face aux troupes de Franco.

Les leçons de cette Révolution

Que peut-on apprendre du cas espagnol? Le choix de la CNT de rejoindre le gouvernement central et le renoncement à la transition vers une société sans argent sont tous les deux liés à une lacune dans leur théorie révolutionnaire.

Comme il a été développé dans le «concept d'un communisme libertaire confédéral», la CNT a ignoré le fait que dans une révolution, le pouvoir est polycentrique, où plusieurs centres de pouvoir luttent pour la domination. La transition du pouvoir ne se fait pas d'un camp à l'autre (même si le pouvoir est décentralisé). L'émergence en parallèle des collectivités agricoles à l'État central, a plongé la CNT dans une situation complexe où la poursuite des objectifs révolutionnaires signifiaient une confrontation directe avec les autres centres de pouvoir, alliés contre Franco. Une fois que la CNT rejoint le gouvernement, leur absence syndicale au sein des institutions financières assure un avantage au gouvernement central en matière de ressources financières sur les collectivités. La CNT se retrouve sans l'influence nécessaire pour conserver les gains acquis pendant les premières phases de la révolution.

Certains auteurs [15] soutiennent l'idée que l'erreur principale de la CNT soit qu'elle n'ait pas poussé sa révolution au bout. Néanmoins, une éventuelle victoire de la CNT ne se serait pas forcément traduite par une société sans argent non plus. Leur mépris pour les institutions financières aurait agi contre elle.

Si les révolutions sont des événements d'abord locaux, elles doivent tout de même tenir compte de la dimension politique internationale. Même si une Espagne anarchiste avait émergé, elle n'aurait pas pu, seule, se passer de l'argent, nécessaire pour fonctionner et échanger dans un monde capitaliste. Par ailleurs, dans la conception du communisme libertaire de la CNT, contraindre les personnes à utiliser de l'argent ou les forcer à rejoindre les collectivités agricoles est condamné. Dans la société post-révolution de la CNT, les individus peuvent rester indépendants du système collectiviste, ce que la CNT a fait durant la guerre, permettant aux individus qui ne souhaitaient pas rejoindre les collectivités de garder leurs propres parcelles de terre [16].

Est-il donc impossible d'établir une société sans argent immédiatement après la révolution? Faut-il plutôt adopter une approche incrémentaliste? Pas du tout. Dans toute théorie révolutionnaire cherchant à abolir l'usage de l'argent, il est fort intéressant de réfléchir à un système post-révolution dual, où les affaires internes n'utilisent pas d'argent, mais où un système monétarisé parallèle est conservé pour entretenir les relations interétatiques et avec les individus en dehors du système des collectivités. Ces deux systèmes restent toutefois fidèles aux valeurs de la révolution, telles que la suppression de l'exploitation.

L'intégration de cette approche parallèle dans une théorie révolutionnaire signifie que l'organisation pré-révolution ne doit pas ignorer les institutions financières en tant que milieu de lutte (y compris toutes les institutions que l'on présume disparaître dans un système post-révolution). Cela peut paraître contre-intuitif. Pourquoi une orga­nisation révolutionnaire se mêlerait-elle d'institutions qui, de toute façon, n'existeraient plus après la révolution? Parce que, d'une part, un système parallèle signifierait que ces institutions nedeviennent pas obsolètes. ­D'autre part, alors que le pouvoir durant une révolution est polycentrique -et parfois concurrentiel- s'organiser au sein de ces institutions peut priver les pouvoirs concurrentiels d'une ressource précieuse. Développer ces théories révolutionnaires, intégrant davantage ces systèmes parallèles, permettrait donc ­d'éviter les mêmes erreurs commises par la CNT.

Jade SAAB (traduit par Niels Zwarteveen)

Notes:
[1] George Lawson, Anatomies of Revolution, Cambridge University Press, 2019, p.184.
[2] Le texte intégral peut se trouver sur Theanarchistlibrary.org en anglais.
[3] Jose Peirats, The CNT in the Spanish Revolution, Volume 1, The Meltzer Press, 2001, p.131.
[4] Robert Alexander, The Anarchists in the Spanish Civil War, Janus Publishing Company Limited, 1999, p.326.
[5] Ibid, p.463.
[6] Ibid, p.332 ; Stuart Christie, We, the Anarchists !, AK Press, 2002, p.186 ; Hugh Thomas, « Anarchist agrarian collectives in the Spanish civil war », The Republic and the Civil War in Spain, R. Carr, 1971, p.240 ; Burnett Bolloten, The Spanish Civil War: Revolution and counterrevolution, University of North Carolina Press, 1991, p.65-66.
[7] Alexander, op. cit., p.329 ; Thomas, op. cit., p.250.
[8] Alexander, op. cit., p.533.
[9] Jose Peirats, The CNT in the Spanish Revolution, Volume 2, Christie Books, 2005, p.32.
[10] Alexander, op. cit., p.329.
[11] Bolloten, op. cit., p.227.
[12] Alexander, op. cit., p.175.
[13] Martín-Aceña, Pablo, Elena Martinez Ruiz et María A. Pons., « War and economics: Spanish civil war finances revisited », European Review of Economic History 16 no2, 2012, p.158.
[14] Kowalsky, Daniel. « Operation X: Soviet Russia and the Spanish Civil War », Bulletin of Spanish Studies 91 no1-2, 2014, p.168-169.
[15] Voir exemple l'oeuvre de Vernon Richard Lessons of the Spanish Revolution.
[16] Alexander, op. cit., p.372.

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?1936-La-CNT-l-argent-et-la-revolution-espagnole
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