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(fr) Courant Alternative #359 (OCL) - Levée des poursuites contre les mutins kanak!
Date
Tue, 14 Apr 2026 18:14:15 +0100
La Kanaky - Nouvelle-Calédonie, dans le Pacifique Sud, est toujours
inscrite sur la liste de l'ONU des pays à décoloniser. Ce n'est pas un
territoire français: la France n'est que la puissance administrante.
L'accord de Nouméa signé en 1998 prévoyait trois référendums
d'autodétermination. En 2020, lors du deuxième référendum,
l'indépendance s'est jouée à seulement 9 000 voix. En 2021, l'État
français a imposé la date du troisième référendum en pleine période de
Covid, malgré la demande de report faite par le mouvement
indépendantiste. Le peuple kanak n'a pas participé à ce référendum
encadré militairement (il y a eu plus de 50 % d'abstentions). Le FLNKS
(Front de libération nationale kanak et socialiste) et l'ONU ne
reconnaissent pas les conditions de ce dernier référendum. Malgré tout,
l'État français tente toujours une sortie forcée de l'accord de Nouméa -
et il maintient déportés en France nombre de détenus kanak qui se sont
mutinés en 2024, lors des émeutes contre le «dégel» du corps électoral
calédonien.
En 2024, le projet de loi sur le «dégel» du corps électoral calédonien
proposé par l'État a cristallisé la situation politique locale. En
effet, le gel de ce corps électoral est la ligne rouge à ne pas franchir
pour le peuple kanak, car il protège ses voix face à la colonisation de
peuplement qu'a représentée une immigration massive venue de France. Les
mobilisations indépendantistes contre le projet de l'État ont donc été
massives sur tout le territoire, via entre autres la CCAT (cellule de
coordination des actions de terrain), et il y a eu un soulèvement
populaire le 13 mai 2024, jour où le texte était voté à l'Assemblée
nationale. Mais ce soulèvement a été férocement réprimé, les forces de
l'ordre colonial recevant l'appui des milices armées racistes et
coloniales: 13 Kanak ont été tués par balle, de nombreux autres blessés,
et plus de 3 000 arrestations ont été opérées.
Au même moment, le Camp Est, qui est la principale prison du pays et
l'ancien bagne colonial à Nouméa, a connu l'une des plus grandes
mutineries de son histoire: plus d'un tiers des cellules ont été brulées
et détruites en une nuit. L'armée a repoussé une manifestation de
soutien qui avait lieu à l'extérieur de la prison, et encerclé celle-ci
pendant plusieurs jours.
La population carcérale au Camp Est est à plus de 90 % kanak, les autres
détenus étant d'origine océanienne. La discrimination raciale systémique
qui sévit sur tout le territoire est d'autant plus prégnante en milieu
carcéral, et le tribunal de Nouméa applique une justice coloniale en
frappant de lourdes peines les prévenus kanak. Le contrôleur des lieux
de privation de liberté a rendu plusieurs rapports alarmants sur les
conditions carcérales au Camp Est - dans certains quartiers, des
containers maritimes en métal servent de cellules où s'entassent jusqu'à
cinq détenus au lieu de deux, et l'insalubrité y est terrible -, et le
tribunal administratif lui a fait écho. C'est contre cette situation que
les détenus se sont soulevés massivement, pour leur dignité et celle de
leur peuple.
Mais les conditions carcérales se sont aggravées au cours des semaines
suivantes. Selon de nombreux témoignages de prisonniers, le RAID, le
GIGN, plusieurs unités des ERIS (équipes régionales d'intervention et de
sécurité) venues de France sont intervenus très rapidement et férocement
à deux reprises: tirs de flash-ball, gre-nades de désencerclement jetées
dans les cellules, tabassages en règle tous les soirs dans les cours,
traînages de détenus au sol sur des tessons de porcelaine ou mises à
l'isolement pendant des heures avec des serflex aux poignets serrés à
bloc dans une pièce remplie de pisse, restriction de nourriture et des
temps de balade, fouilles au corps poussées, etc.
Plusieurs prisonniers ont été blessés, mais l'infirmerie était bien sur
fermée. L'un d'eux a succombé à ses blessures après plus d'une semaine
d'agonie, malgré les protestations d'autres détenus demandant qu'il soit
soigné, et aucune autopsie n'a été effectuée pour établir la raison de
son décès.
Solidarité active envers tous les déportés kanak...
L'État français a ensuite organisé, en juin et en juillet 2024, des
déportations massives de prisonniers kanak vers la France dans la plus
grande opacité (sans avertir les proches, sans répondre aux avocats).
Plusieurs autres, moins importantes en nombre, ont encore eu lieu
jusqu'en décembre 2025. Les médias ont massivement évoqué les
déportations de sept militant.e.s indépendantistes de la CCAT, dont
l'actuel président du FLNKS, mais ils ont très peu parlé des autres,
alors que pour tous ce sont des déplacements forcés en violation du
droit international (Kanaky, ce n'est pas la France) ainsi que de la vie
privée et familiale des détenus.
Le collectif Solidarité Kanaky en France a mis en place, dès juin 2024,
une recherche de ces détenus. Un groupe de travail suit depuis leur
situation et leur apporte une solidarité matérielle, financière et
juridique. Nous avons recensé plus de 70 déportés depuis mai 2024, et en
suivons plus de 90 en comptant des personnes déportées auparavant qui
nous ont contactés. Beaucoup sont isolés de leur famille.
Début février, nous avons appris avec effroi, rage et une profonde
tristesse la mort dans sa cellule de Frédéric Grochain, déporté en
France en juin 2024. Nous étions en contact avec lui, et son avocate
travaille avec nous. Il avait 31 ans. Les résultats de l'autopsie font
clairement état de négligence de soins: ses poumons étaient infectés par
la tuberculose. Son frère qui venait d'arriver en France a appris sa
mort alors qu'il appelait la prison pour demander un permis de visite.
Personne à l'extérieur ne savait que Frédéric était malade. Cela pose
beaucoup de questions et montre l'importance des visites pour connaître
la situation des détenus. Une enquête a été ouverte et est en cours. La
famille et l'avocate de Frédéric comptent attaquer l'Etat pour sa
responsabilité dans l'absence de soins et la déportation de Frédéric,
dont découle directement sa mort.
De nombreux autres détenus kanak déportés sont isolés ici en France.
Frédéric avait, comme d'autres détenus kanak, demandé un retour au pays.
Certains l'ont fait pour finir leur peine là, mais tous se heurtent à un
refus explicite ou implicite (non-réponse). Des recours ont été déposés
pour plusieurs d'entre eux.
Il y a un an, l'avocate de deux détenus avait obtenu leur retour au pays
à la charge de l'État, et depuis juin 2025 leurs passeports valides
étaient prêts. Mais, fin novembre, ils ont été transférés de leur prison
dans le sud de la France à celle de Réau, en Ile-de-France, où les
matons leur ont dit que leur retour était prévu quelques jours plus
tard. Leurs familles au pays en avaient été averties. Mais quand ils ont
été emmenés à Roissy pour un vol direction la Kanaky, on leur a annoncé
au moment d'embarquer que leur départ était annulé, et on les a
recon-duits à Réau sans même leur redonner leurs affaires ni avertir
leur avocate de ce faux départ. Nous avons appris la nouvelle par une
personne de la famille, une semaine après. Un recours administratif a
été déposé par l'avocate, puis un référé liberté qui a été rejeté. Mais,
enfin, nous venons d'apprendre, par le courrier d'un de ces détenus,
leur départ durant la semaine du 9 mars 2026. C'est une victoire, et
nous espérons qu'elle servira pour les dossiers des autres détenus.
Notre collectif continue de revendiquer le retour immédiat de tous les
détenus kanak qui le souhaitent en cours ou en fin de peine, et ce à la
charge de l'État. Nous publierons très prochainement une tribune
unitaire en ce sens, après avoir interpellé des parlementaires sur le
sujet, car seules la mobilisation et la lutte collective peuvent
permettre de construire un rapport de force.
Nous restons aussi mobilisés pour trouver des solutions d'hébergement ou
de travail à tous les détenus qui se retrouvent ici en fin de peine ou
sortis en aménagement de peine. Certains sont en liberté conditionnelle
avec interdiction de retour au pays; pour d'autres, c'est le juge
d'application des peines qui les libère sous condition ici parce qu'ils
n'ont pas de quoi acheter un billet d'avion. Certains sont en situation
d'extrême précarité, avec en plus un numéro de Sécurité sociale qui ne
fonctionne pas. Nous les aidons aussi dans leurs démarches
administratives - et nous rappelons que nous avons une cagnotte en ligne
mise en place par l'association Comité Justice et liberté pour Kanaky,
qui permet d'avoir des fonds pour cette solidarité, qu'ils soient en
détention ou en galère à l'extérieur
Enfin, concernant la grande mutinerie de 2024, nous savons que plusieurs
détenus kanak déportés ont des dossiers en instruction avec des
accusations lourdes, comme «prise d'otage» ou «tentative d'évasion».
Nous avons aussi appris que d'autres détenus qui ne sont pas en
instruction ont été auditionnés sur cette mutinerie depuis l'automne
2025, et que certains ont fait des gardes à vue en détention. Ces
dossiers semblent être dissociés, avec des audiences programmées dans
différentes villes.
Une comparution immédiate qui devait se tenir en janvier dernier a été
reportée. Une autre audience d'un ex-détenu qui devait se tenir à
Sarreguemines début mars a aussi été reportée, mais il s'est rendu
compte que son PV d'audition ne correspondait pas exactement à ce qu'il
avait déclaré, et il compte donc le contester. Une autre audience encore
est prévue le 26 mars à Évreux pour un autre détenu... Nous suivons de
près ces dossiers et assurons un lien pour que tous les inculpés aient
une défense.
Nous ignorons encore ce qu'il en est pour les détenus actuellement en
Kanaky qui seraient eux aussi poursuivis. Un collectif sur place tente
de suivre leur situation, mais en tout cas le collectif Solidarité
Kanaky appelle à la levée immédiate des poursuites pour tous les mutins
du Camp Est.
... et mobilisation contre toutes les manoeuvres de l'Etat français!
Aujourd'hui, la situation politique est tendue en Kanaky avec le nouveau
projet d'accord dit de Bougival, signé le 12 juillet 2025, sur l'avenir
du territoire. Encore une fois, l'État français est revenu à la charge
pour une sortie de l'accord de Nouméa. Ce projet vise à créer un État de
Nouvelle-Calédonie dans la République française, c'est-à-dire une
annexion pure et simple du territoire, et avec toujours un «dégel» du
corps électoral et le pillage des richesses comme le nickel. Un chantage
économique est clairement fait, vu la situation catastrophique de
l'archipel: plus de 25 000 chômeurs, une CAFAT qui n'a plus de quoi
payer les retraites, l'aide médicale qui est coupée - voir notre dernier
bulletin sur la situation sociale. Le document de Bougival devait être
un projet à rediscuter dans chaque organisation des signataires, mais
l'État et la droite coloniale l'ont présenté rapidement comme un accord
définitif. Le FLNKS a retiré en aout sa signature et se mobilise pour un
rejet total de ce projet d'accord - comme une grande majorité du
mouvement indépendantiste (dont le syndicat USTKE). Un complément a été
signé le 19 janvier 2026 pour un report du calendrier prévu. Et un
projet de loi est présenté par le gouvernement pour constitutionnaliser
ce projet d'accord; il a été adopté au Sénat le 14 février dernier, et
sera présenté à l'Assemblée nationale le 24 mars prochain pour être voté
le 30 mars - l'objectif étant de réunir le Congrès de Versailles et
d'organiser une consultation d'acceptation de Bougival en Kanaky fin
avril 2026. Le calendrier est serré contre l'indépendance, la France
voulant maintenir un pied stratégique dans le Pacifique Sud, avec une
militarisation accélérée sur l'axe indo-pacifique.
Le mouvement indépendantiste se mobilise, et nous aussi ici. Une
manifestation nationale est prévue le 21 mars. Et nous ne cesserons pas
de le répéter: la situation politique ne peut être détachée de la
situation de la jeunesse kanak discriminée, que ce soit pour l'emploi ou
pour les formations, ni d'une justice coloniale qui enferme toujours plus.
Julie, de Solidarité Kanaky,
le 20 mars 2026
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4679
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