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(fr) Courant Alternative #358 (OCL) - Nord c'est noir! Entretien à propos du nouveau livre de Tomjo
Date
Tue, 31 Mar 2026 18:44:42 +0100
Animateur du site internet chez.renart.info depuis plusieurs années,
Tomjo nous propose de rassembler dans ce livre plusieurs textes autour
des thématiques de l'industrie betteravière, de l'agroalimentaire et des
gigafactories (usines de fabrication de batteries) qui sont parmi les
grands piliers de la reconversion industrielle (pardon, Transition!) des
Hauts de France qu'on nous vend depuis maintenant plus de 30 ans - au
moment de la fermeture annoncée des mines, des usines textiles et
sidérurgiques. Cet ouvrage de 200 pages oscille entre critique
industrielle solidement argumentée, récits historiques et biographies
truculents, réquisitoire anti-tech qui n'oublie pas la lutte des classes
et même livre de cuisine ... vous apprendrez une recette de pâte à pizza
antitech! L'ensemble forme un rappel salutaire des ravages du
capitalisme dans les terres du Nord en termes sociaux, sanitaires,
environnementaux qui repose sur un travail d'enquête sérieux mené depuis
des années par l'auteur. Voici quelques questions posées à Tomjo pour
vous donner envie de lire sa prose.
1) Pourquoi avoir choisi d'écrire sur la betterave, la pizza et la batterie?
C'est venu au fil de l'actualité! Au départ, il y a notre action
juridique avec l'ASPI (Association pour la suppression des pollutions
industrielles) que nous avons créée en 2014 avec des amis et notre
copine avocate en droit de l'environnement. On s'était associé à une
plainte contre le groupe TEREOS - quatrième sucrier mondial mais premier
en France et spécialiste de la betterave sucrière. En avril 2020,
pendant le confinement, l'usine d'Escaudoeuvres (Nord) rejette
accidentellement 40 piscines olympiques d'«eaux usées» dans l'Escaut -
un fleuve qui s'écoule de Cambrai à Anvers en passant par Tournai et
Gand - provoquant la mort de plusieurs dizaines de tonnes de poissons.
Les médias, occupés par l'épidémie, en ont assez peu parlé. Au même
moment sortaient des témoignages sur des conditions de travail
assimilées à de l'esclavage dans les champs de canne à sucre de TEREOS
au Brésil. Je me suis alors lancé dans la betterave! Avec l'ASPI, nous
avons obtenu victoire, début 2023, contre TEREOS qui écopait d'une
amende plus importante que Total pour l'Erika. On s'est pourtant trouvé
bien seuls face à une industrie si désastreuse et centrale pour les
Hauts-de-France. On peut dire qu'on s'est fait marcher dessus par les
élus. Toute cette classe politique qui n'a pipé mot sur une catastrophe
historique défilait à peine un mois après le délibéré pour empêcher la
fermeture de l'usine. De LFI à la droite, tout le monde a défendu le
sucrier en oblitérant totalement les conditions de travail des salariés
et les nuisances des betteraviers. Pour se justifier et se donner de
l'épaisseur historique, tous ressortaient le vieux mythe impérial de la
betterave sucrière, de ce patrimoine industriel dont on serait si fier -
notions qui m'intéressent fortement (1) - à l'histoire bidonnée de
l'invention du sucre de betterave par Napoléon pour pallier le blocus
continental. Je raconte tout ça dans le livre!
Le sujet des pizzas surgelées est une suggestion de l'éditeur (Service
Compris), mes copains de Pièces et Main d'oeuvre. En 2022, l'usine
Buitoni de Caudry, juste à côté d'Escaudoeuvres, commercialise des
pizzas intoxiquées à la bactérie E.coli. 75 enfants tombent malades, la
plupart reste handicapée, et 2 d'entre eux meurent. En suivant l'affaire
de près, tu tombes sur des scènes incroyables. La morgue des dirigeants
de Nestlé, assurant droit dans les yeux de la bonne hygiène de l'usine,
contredits dès le lendemain matin par l'inspection des services d'État.
Le ministre Olivier Véran assurant face caméra du bon état de l'usine
alors que les services d'hygiène de la préfecture alertent sur l'état de
l'usine depuis plus de dix ans. Et puis tu fouilles et tu finis par
retrouver l'histoire honteuse et cachée de Buitoni, une entreprise
fondée par un fasciste de la première heure, proche de Mussolini et
organisateur de la marche sur Rome. J'avoue que je prends du plaisir
dans ces recherches! Et puis comme pour TEREOS, le scandale sanitaire
laissant craindre une fermeture de l'usine, toute cette petite classe de
petits notables s'insurge pour défendre l'emploi alors qu'elle n'a pas
eu un mot de compassion pour les morts.
Enfin, sur les gigafactories, la question ici est incontournable avec
l'ouverture de cinq usines de batteries et des ministres paradant tous
les quatre matins avec leur casque de chantier. Courant Alternatif en a
déjà fait un numéro d'ailleurs (2). Alors j'ai fait une veille
médiatique, lu les études d'impact et les documents de concertation
comme tout citoyen de bonne volonté, et comme avec Buitoni je suis
tombé, aux Archives nationales, sur l'histoire honteuse de l'entreprise
SAFT pendant la guerre, la principale société française de batteries qui
a ouvert la première gigafactory - appelée ACC à Billy-Berclau/Douvrin.
Mon intérêt pour les gigafactories vient aussi qu'elles s'accompagnent
d'une propagande massive et assez balourde sur la «Transition», si bien
qu'aucune voix critique n'existe. Tu tombes, là encore, sur des scènes
d'anthologie où des associations et des partis anti-nucléaires saluent à
tout rompre des usines qui peuvent consommer à elle seule un réacteur.
Mais le mouvement écolo local est plein de surprises, j'en avais déjà
dit quelques choses dans L'Enfer vert, en 2013.
2) Ton propos est décapant. Mais au fait, le Nord est-il si noir que ça?
Pourquoi est-ce une région si particulière selon toi? Dans son histoire
économique et politique, sa géographie?
Pourquoi en est-on arrivé là? Il y a plusieurs facteurs plus ou moins
connus. Tout d'abord, le Nord, les Flandres, qui appartenaient aux
Pays-Bas, ont vu éclore un capitalisme précoce. Sans être exhaustif (3),
tu observes: une révolution agricole qui libère dès le XIIème-XIIIème
siècle la main d'oeuvre de sa servilité; la présence historique d'une
activité textile qui commerce de la Baltique jusqu'en Syrie; une
bourgeoisie richissime qui invente la Bourse et provoque la première
crise spéculative de l'histoire, la crise des tulipes (1636); une
division du travail précoce de l'activité textile et des chantiers
navals; une révolution républicaine deux siècles avant la révolution
française, dans les Provinces-Unies, avec pour fond idéologique un
protestantisme acharné qui prône le travail acharné. Enfin, mais
l'histoire est plus connue, le drame de l'exploitation houillère à
partir de la fin du XVIIIème siècle qui fouette les bourgeoisies
textiles, le ferroviaire, la sidérurgie, etc.
Le Nord a été à l'avant-garde du capitalisme et le capitalisme local est
aujourd'hui à l'avant-garde de la gestion de ses propres nuisances. On
peut évoquer ces projets de data centers et d'entrepôts de batteries sur
des terres trop polluées pour y faire autre chose que de les bétonner.
Un pote avait trouvé l'expression «pendant qu'il est encore trop
tard...», qu'on a reprise pour une exposition à Roubaix, pour désigner
ce mouvement perpétuel dans lequel le désastre ouvre des opportunités de
nouveaux désastres. Sur le plan culturel enfin, je dirais qu'on paie des
siècles de paternalisme, dans le textile, les mines, le sucre. Pendant
150 ans, ton patron a été ton propriétaire, ton maire, celui qui
construisait ton église, organisait tes loisirs, payait tes frais
médicaux et t'envoyait en vacances. Une totalité s'est installée, qui a
englobé toute la vie, de sorte que tu as toutes les peines du monde pour
t'échapper de cet imaginaire industriel. Regarde les réactions devant
les promesses d'emplois dans l'automobile, la sidérurgie, les batteries,
le nucléaire: on est toujours soumis aux bons soins du bon patron qui va
nous fabriquer un bon avenir.
3) Ta critique anti-industrielle est acerbe, personne n'est épargné que
ce soit les patrons et l'État (normal!) mais aussi les syndicats et les
ouvriers qui fabriquent des produits de merde ... Mais, tu arrives à
rester sur la ligne de crête entre critique «antitech» et lutte des
classes. Selon toi, quelles sont les articulations possibles entre ces
deux versants?
On peut avoir une position de classe tout en étant anti-industriel.
L'histoire du mouvement ouvrier le prouve. Les luddites au début du XIXe
siècle en Angleterre cassent les métiers à tisser qui leur font
concurrence, volent leur activité et leur autonomie. Des secteurs se
sont élevés contre leur mécanisation/prolétarisation, les typographes,
les imprimeurs, les serruriers, certains canuts, qui se trouvaient à
l'avant-garde des révolutions de 1830 et 1848. On peut multiplier les
exemples, en Angleterre, en Belgique, etc.
On peut donc tenir les deux versants à condition de peigner l'héritage
marxiste. Marx a été balaise pour comprendre les conséquences
socio-économiques de la division du travail, de l'accaparement
capitaliste, mais ses erreurs politiques sont définitives: le
développement des forces productives n'a pas créé les conditions du
dépassement du capitalisme, mais l'exact inverse! Le seul exemple des
déchets nucléaires l'illustre. Ils nous mettent pour des millénaires
sous l'autorité des experts, des technocrates, et de leur police. Les
socialistes pensaient que les intérêts de la bourgeoisie et du
prolétariat étaient irréconciliables. Ils le sont dans le partage de la
valeur, du pouvoir. Mais une alliance a lieu systématiquement dès qu'il
faut préserver l'outil de travail, aussi mortifère soit-il. On le voit
en ce moment avec Arcelor-Mittal à Dunkerque. Tout le monde est d'accord
pour sauver l'acier «français», comme si l'usine était un petit paradis
terrestre, comme si cette industrie ne dégradait pas l'environnement
pour des siècles, comme si elle n'était pas le secteur essentiel des
industries les plus désastreuses: l'armement, l'automobile, le
nucléaire. Personne ne conteste ni la décarbonation ni les nouvelles
lignes d'acier pour les moteurs électriques. Les seules personnes que
j'ai entendues s'exprimer contre Arcelor sont les amiantés ou les
retraités (4). Je n'ai vu qu'une fois des ouvriers réclamer la fermeture
de leur usine, c'était en 2012 ceux de l'aciérie Ilva dans les Pouilles
à Tarente (5). Depuis, je n'ai pas d'autre exemple.
Notes:
1 - Renart.info propose depuis plusieurs années un tour-opérateur
«Nord-Pas-de-Calais Adventure» pour découvrir les pires lieux
industriels de la région qui ont profondément marqué leur environnement.
Depuis peu, Tomjo propose également une visite guidée du quartier
disparu Saint-Sauveur, haut lieu de la mémoire ouvrière locale.
2 - voir le numéro 350 de mai 2025, consultable sur le site
https://oclibertaire.lautre.net
3 - pour plus d'explications, lisez avec intérêt les différents
chapitres de la série «Bleue comme une orange» que Tomjo a écrit sur le
capitalisme flamand qui trouve logiquement des extensions dans le Nord
de la France et partout ailleurs
4 - Cf. «Pas un rond pour la Transition» et «La décarbonation ou
l'espoir en kit», renart.info. Sur la critique du travail et du mythe
des mineurs, voir Mort à 100 % post-scriptum, réalisé par Modeste
Richard et Tomjo en 2017 alors que le bassin minier devient patrimoine
mondial de l'UNESCO sur des monceaux de morts silicosés.
5 - Lire la «mort à Tarente», La Brique n°33, oct.-nov. 2012
++++
Pizzas - Betteraves - Batteries. Ces trois spécialités régionales
illustrent un même phénomène, aussi total qu'indiscuté: la soumission
d'une région, ses paysages, ses habitants, et ses utopies, au régime
d'exploitation industriel qui règne depuis deux siècles au moins.
Voici la description de l'éditeur Service compris.
Suivez le guide. Tomjo nous conte l'étonnante et véridique histoire de
la betterave à sucre, de la pizza machine et de la batterie électrique.
De quoi vérifier sur place que l'énergie électrique, n'importe sa
source, n'est ni «durable», ni décarbonée, et que la prétendue
Giga-Transition ne poursuit en fait que la politique de la terre brulée
par d'autres moyens technologiques. Deux siècles d'industrie mortifère
ayant remplacé les mines, les tissages et les aciéries, entre Lille et
Dunkerque, par de nouvelles calamités. Comme si les gens du Nord étaient
voués à la malédiction d'un pays empoisonné par les rejets des usines;
autant qu'ils le sont par les travaux durs, stupides et malsains qu'ils
sont trop contents d'accepter, afin de produire et consommer la «bouffe
ordure» (junk food) dont on les gave.
On ne sait trop ce qu'il reste à sauver du Nord, ni quel espoir; sinon
celui de dire ce que l'on voit, ce que l'on sait, ce que l'on pense;
pour ceux qui ne veulent pas crever en paix avec la société industrielle.
Tomjo, trublion du Nord, écologiste et anti-industriel, anime le site
Chez Renart («nouvelles du Nord et d'ailleurs»), ainsi que des visites
guidées des friches et ravages industriels dans le Nord-Pas-de-Calais.
Il a publié L'enfer Vert, un projet pavé de bonnes intentions
(L'Échappée, 2013), et nombre d'articles de technocritique.
On peut commander le livre en librairie:
Nord c'est noir de Tomjo, Service compris, 2025 (ISBN 9791094229903)
Par courrier à la librairie de Renart: 19 € + 2€50 de frais de port, en
envoyant un chèque à l'ordre de l'ASPI à l'adresse: Renart, Chez Rita,
49 rue Daubenton, 59100 Roubaix.
Ou par la librairie en ligne de Renart.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4669
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