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(fr) Alternative Libertaire #369 (UCL) - Rojava: Écrasement ou adaptation?
Date
Wed, 4 Mar 2026 16:49:44 +0000
Depuis la chute du président syrien Bachar al-Assad fin 2024, plusieurs
groupes armés et impérialistes se disputent le territoire de Syrie. Le
Nord-Est du pays où les peuples de Syrie ont mené une révolution
démocratique, féministe et écologique ne fait pas exception. Alors que
certains et certaines annoncent la fin de la révolution face aux
attaques gouvernementales et aux pressions occidentales, qu'en est-il
réellement? ---- Le renversement du régime de Bachar al-Assad, en Syrie,
par une coalition de forces islamistes d'opposition menée par le groupe
djihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) est fêté partout en Syrie,
notamment au sein de l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la
Syrie (AANES). Dans cette région qui comprend le Rojava kurde et les
territoires arabes libérés de Daech, une coalition de forces
kurdo-arabes essaie de construire une nouvelle Syrie capable
d'accueillir un projet de société confédéraliste démocratique,
écologiste, féministe et basé sur une autonomie des peuples à l'échelle
locale. Mais dès décembre 2024, la collaboration s'annonce compliquée
entre l'AANES et le nouveau gouvernement de transition syrien (GTS). En
particulier à cause de l'hostilité de la Turquie et de ses forces
mercenaires sur place regroupées sous l'appellation Armée nationale
syrienne (ANS).
Partager la Syrie aux dépens des peuples
La Turquie, en conflit sur son propre territoire contre l'organisation
kurde du PKK [1], est hostile à l'AANES et mène contre elle une guerre
de basse intensité via des frappes aériennes ou à l'aide de ses
mercenaires de l'ANS. L'État turc a malgré tout annoncé avoir «résolu la
situation en Syrie» à ses alliés de l'OTAN. L'Europe y voit l'occasion
de renvoyer chez elles et eux les réfugiées syrien·nes, mais aussi une
opportunité financière. Elle a ainsi envoyé plus de 600millions d'euros
d'investissements au gouvernement de transition. Cette façade
d'ouverture sera entachée de nombreux crimes ethniques commis contre
plusieurs minorités du pays en mars et avril 2025.
En plus de la Turquie et de l'Europe, d'autres puissances impérialistes
interviennent en Syrie. Sous prétexte de défense des minorités, Israël a
étendu son occupation illégale du territoire et a bombardé le pays à
plusieurs reprises. Les États-Unis sont également présents en Syrie en
tant que force principale de la coalition internationale contre Daech.
Au milieu de tous les impérialismes qui s'affrontent, les Forces
démocratiques syriennes (FDS) [2] ont pu nouer des alliances tactiques
en particulier avec les forces de la coalition internationale.
Toutefois, l'apparition d'un nouveau régime à Damas, aligné avec
l'occident, change la donne. Les FDS ne sont plus l'allié privilégié des
forces de la coalition pour agir contre Daech: mieux vaut un État syrien
unifié inféodé à la Turquie plutôt que des révolutionnaires qui
cherchent à émanciper le Moyen-Orient.
La gauche kurde a bien compris ce changement de paradigme. La chute
d'Assad ayant libéré les possibilités d'un nouveau redécoupage du
Moyen-Orient, on peut lire les tentatives de paix entre le PKK, allié de
l'AANES, et la Turquie comme une manière de ne pas se faire à nouveau
léser. Malgré ces ouvertures diplomatiques, ce sont les États-Unis qui
vont agir de manière décisive. Lors d'une conférence hébergée par la
France en décembre 2025 à Paris, ils forcent leurs deux alliés pourtant
rivaux, Israël et la Turquie, à se mettre d'accord sur un partage de la
Syrie en zones d'influence. La Syrie signe ainsi un accord de
coopération militaire avec Israël en promettant de ne pas militariser le
sud du pays. Cela laisse les mains libres à la Turquie pour se
débarrasser de l'AANES au nord.
En janvier 2026, les quartiers autonomes d'Alep sont la cible d'attaques
très intenses de milices alliées au gouvernement de transition. Un
cessez-le-feu est alors négocié, mais immédiatement brisé par une
offensive gouvernementale. Un changement d'allégeance de certaines
forces tribales arabes auparavant intégrées dans les FDS force ces
dernières à se replier sur les régions à majorité kurde de Jazira et du
canton de Kobané.
Dans ce contexte de quasi-siège, un appel à la mobilisation générale est
lancé. Le rapport de force est alors favorable au régime syrien
supérieur en nombre, en équipement et possédant le soutien logistique,
diplomatique et aérien de la Turquie. Pourtant, il a face à lui la force
militaire la plus disciplinée du pays et une population prête à résister
jusqu'au bout. Un cessez-le feu, puis un accord de paix sont donc signés
entre les FDS et le gouvernement, mettant ainsi fin à l'autonomie de
l'AANES et intégrant les FDS à l'armée régulière sous forme de brigade
dans les cantons encore sous leur contrôle.
Existe-il encore une révolution au Rojava? D'une certaine manière. Les
institutions révolutionnaires (communes, académies, coopératives de
production) ont perdu leur autonomie et vont devoir coexister avec un
État syrien autoritaire et centralisateur.
Les communes ne sont pas mortes
Cependant, ces institutions, qui cherchent à organiser un pouvoir par en
bas des femmes et des peuples, ne sont pas mortes et les FDS en tant que
forces d'autodéfense continuent d'exister bien que sur un territoire
particulièrement réduit et vulnérable, avec une marge de manoeuvre
limitée. De plus, les cessez-le feu successifs font partie de la
stratégie du mouvement confédéraliste démocratique. Leur objectif est de
bâtir une nation démocratique qui ne se limite pas au seul nord-est
syrien. La guerre civile ayant aggravé les tensions entre les peuples de
Syrie, la paix est le seul moyen de pouvoir mener un travail politique à
l'échelle nationale. Le feu de la révolution qui brillait au Rojava
brillera moins fort pendant la période à venir, mais ce n'est pas pour
autant qu'il a disparu. Une nouvelle phase de la lutte politique s'ouvre
pour nos camarades en Syrie.
Certaines contradictions vont travailler la société syrienne. L'une
d'elles est le droit au retour des réfugié·es de différentes minorités
ethniques. Celui-ci est prévu dans l'accord de paix, mais demandera une
lutte âpre. Il ne pourra pas se faire sans un changement drastique du
rapport de force puisque les réfugié·es proviennent de régions à
majorité kurde occupées par les milices de l'ANS. Ces troupes
mercenaires payées par la Turquie se voient comme nouveaux seigneurs de
ces régions et interdisent un retour aux populations, en particulier aux
kurdes en âge de combattre. L'autre sera la révolution des femmes qu'il
faudra suivre de très près. Pour le confédéralisme démocratique, les
femmes sont l'avant-garde de la nouvelle société et les efforts de nos
camarades vont surement les amener à essayer d'étendre leur
auto-organisation à l'ensemble du pays.
Dans un contexte de prise de pouvoir réactionnaire et de retour possible
de réfugié·es aux idéologies diverses, il est probable que cette lutte
deviendra centrale en Syrie dans les années à venir. La révolution n'est
pas morte, elle n'est pas une idée abstraite mais incarnée par les
peuples du Rojava. À l'heure où ces lignes sont écrites, une crise
humanitaire est en cours à Kobané, précisément car cette ville est
encore un danger pour l'impérialisme turc. Si nous pouvons rester
critiques des choix tactiques opérés par les forces révolutionnaires du
Rojava, notre rôle d'internationalistes continue d'être crucial pour
soutenir nos camarades dans leur projet d'émancipation des peuples du
Moyen-Orient.
Corentin (commission Relations internationales de l'UCL)
Notes:
[1] Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation principale de la
gauche kurde engagée dans un conflit armé contre la Turquie depuis 1979.
[2] Forces armées nées d'une alliance entre la gauche kurde et
l'opposition séculaire à Bachar al-Assad, elle a libéré le Nord-Est de
la Syrie de Daech puis en a défendu les institutions civiles autonomes.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Rojava-Ecrasement-ou-adaptation
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